La politique américaine au Moyen-​​Orient (troisième partie) : 1991-​​2003

Vincent Fromentin, samedi 6 mars 2010

La radi­ca­li­sation de la stra­tégie amé­ri­caine au Moyen‑Orient face au ter­ro­risme inter­na­tional (19912003)

Cet article est le troi­sième volet consacré à la poli­tique amé­ri­caine au Moyen-​​Orient de 1919 à nos jours. [1]

En 1991, l’assise des États-​​Unis au Moyen-​​Orient est totale, mais son dis­crédit est à la hauteur de son emprise stra­té­gique. A l’origine, la contes­tation émane des leaders vic­to­rieux de l’URSS basés en Afgha­nistan et au Pakistan (notamment dans la cellule très active de Peshawar). L’aide offi­cielle apportée par l’administration Reagan pour contre­ba­lancer l’influence sovié­tique en Afgha­nistan contribue à struc­turer un réseau de plu­sieurs mil­liers de com­bat­tants isla­mistes et cer­taines figures idéo­lo­giques cha­ris­ma­tiques (telles que Abdullah Azzam, Oussama Ben Laden ou Omar Abdel Rahman). Mais, après le retrait sovié­tique, les com­bat­tants d’al Qaïda vont chercher de nou­veaux ter­rains (Tchét­chénie, Somalie, etc.). Le ter­ro­risme d’al Qaïda reste régional.

Ben Laden, réfugié en Arabie Saoudite, en est expulsé en 1991 pour ses posi­tions trop véhé­mentes envers la pré­sence amé­ri­caine sur le sol des Lieux Saints. Cette date marque l’internationalisation du terrorisme.

1. Les origines du terrorisme international d’al Qaïda (1991-​​2001)

Dès avant ce 11 sep­tembre 2001, où l’opinion semble découvrir le ter­ro­risme média­tique d’al Qaïda, un certain nombre d’événements pré­cur­seurs est à analyser.

A l’origine, le terrorisme est la défense d’un territoire

Avant d’être, aux yeux des États-​​Unis, l’unique apanage de Ben Laden ou de Saddam Hussein, le ter­ro­risme a été un moyen de contes­tation de popu­la­tions auto­no­mistes ou anti­co­lo­niales. Par exemple, en 1928, la création des Frères Musulmans en Égypte par Hasan el Bana prône « le refus de l’asservissement culturel, poli­tique et écono­mique de l’Oumma » afin de se dégager du joug colonial.

Avant tout, le ter­ro­risme est la défense d’un ter­ri­toire. Ces deux mots par­tagent étran­gement la même étymologie.

Ce ter­ro­risme combat la pré­sence phy­sique des soldats amé­ri­cains sur les Lieux Saints mais aussi la pré­sence sym­bo­lique des valeurs occi­den­tales (notamment les tou­ristes en Égypte). Et cette guerre de libé­ration totale glisse pro­gres­si­vement vers une radi­ca­li­sation idéo­lo­gique. Effec­ti­vement, si l’on parle de ter­ri­toire, il devient petit à petit celui du reli­gieux. Le ter­ro­risme n’est pas national : il constitue la lutte armée pour l’établissement d’un ter­ri­toire dépourvu de toute influence ou déviance occi­dentale. Il est l’expression radicale et vio­lente des projets de pan­ara­bisme. Le vecteur de cette contes­tation en est la religion.

La religion est un vecteur de contestation

Pendant ces années 90, même si la majeure partie des attentats ter­ro­ristes reste régionale, la « menace al Qaïda » s’internationalise. Ben Laden, après l’instauration d’un pouvoir fon­da­men­ta­liste au Soudan grâce au Front national isla­mique en 1989, ras­semble des figures de la contes­tation régionale issues du front afghan mais aussi des leaders algé­riens, yémé­nites ou égyp­tiens (notamment Ayman Al Zawahiri). Des attentats régionaux sont per­pétrés contre les intérêts amé­ricain : Aden en 1992, Moga­discio en 1993, Riyad en 1995, Khobar en 1996, Nairobi et Dar es-​​Salaam (240 morts et des mil­liers de blessés) en 1998.

De retour en Afgha­nistan où les taliban ont pris le pouvoir à Kaboul depuis 1996, Ben Laden et Al Zawahiri annoncent la for­mation du Front Isla­mique mondial pour le djihad contre les Juifs et les Croisés.

La contes­tation et les menaces d’al Qaïda prennent plus d’ampleur et touchent direc­tement le sol amé­ricain comme en témoignent l’assassinat du rabbin extré­miste Meir Kahane en 1990 ou l’attentat contre le WTC en 1993 ins­pirés par Omar Abdel Rahman.

Ce qu’il faut com­prendre c’est que les racines du ter­ro­risme isla­miste s’originent dans une contes­tation de l’hégémonie sur un ter­ri­toire : c’est le cas en Afgha­nistan contre les Sovié­tiques, dans les mul­tiples conflits nationaux des Balkans mais aussi sur le ter­ri­toire sacré de l’Arabie Saoudite contre la pré­sence amé­ri­caine. Mais à partir des années 90, l’essor de figures cha­ris­ma­tiques contri­buent à idéo­lo­giser et à for­ma­liser une doc­trine. Le ter­ri­toire n’est plus la terre à pro­prement parler mais le ter­ri­toire des croyants, l’Oumma, face aux infi­dèles. La repré­sen­tation géo­po­li­tique du ter­ro­risme isla­miste se détache pro­gres­si­vement d’une vision stric­tement auto­no­miste. Néan­moins, la religion n’est-elle pas un vecteur de contes­tation iden­ti­taire plutôt qu’une fin en soi ?

Le faux-​​problème du choc des religions

Le fameux concept du « choc des civi­li­sa­tions », rendu célèbre par Samuel Hun­tington en 1993, mais, en réalité, déve­loppé dès les années 60 par un uni­ver­si­taire amé­ricain, Bernard Lewis (proche de Wol­fowitz et des néo­con­ser­va­teurs amé­ri­cains), consiste à opposer dan­ge­reu­sement deux blocs : l’Occident judéo-​​chrétien et l’Islam.

Cette oppo­sition essen­tia­liste et réduc­trice tend à se placer dans le domaine des idées : la confron­tation de deux reli­gions. La média­ti­sation excessive de ces notions concep­tuelles contribue en outre à occulter la réalité des choses. Le pro­blème essentiel reste celui de l’oppression d’un peuple ou de l’occupation bien réelle d’une terre. Parler d’un conflit reli­gieux entre Pales­ti­niens et Israé­liens, c’est oublier le pro­blème de la vio­lation du Droit Inter­na­tional par Israël. Foca­liser sur le ter­ro­risme isla­miste, c’est oublier ses racines de reven­di­cation d’un territoire.

Alors comment com­prendre ce glis­sement d’un ter­ro­risme comme reven­di­cation stric­tement ter­ri­to­riale vers le ter­ro­risme inter­na­tional d’al-Qaïda et ses appels au djihad ?

Effec­ti­vement, si le ter­ro­risme des années 80 reven­dique un ter­ri­toire face à un occupant, à partir des années 90, il s’idéologise, se radi­calise et s’internationalise grâce aux médias. Le recours aux nou­velles tech­no­logies et à Internet permet de dif­fuser un message relayé dans le monde entier. Les médias contri­buent à donner à la lutte d’al Qaïda une valeur sym­bo­lique. Prenons l’exemple du keffieh pales­tinien : il est devenu l’emblème de la résis­tance pour les jeunes occi­dentaux (alter­mon­dia­listes, irlandais, corses, etc.) com­plè­tement décon­necté de sa signi­fi­cation ori­gi­nelle. L’ampleur média­tique d’al Qaïda agit de la même manière : le label al Qaïda est récupéré comme repré­sen­tation iden­ti­taire par des grou­pus­cules n’entretenant parfois aucun rapport avec les com­bat­tants d’Afghanistan : comme ce sera le cas à Djerba contre la syna­gogue de la Ghriba en avril 2002, à Casa­blanca en mai 2003, ou à Istanbul en novembre 2003, etc. Les médias per­mettent la confluence du ter­ro­risme auto­no­miste régional vers le ter­ro­risme internationaliste.

Dans cette course média­tique, cer­tains ana­lystes ne voient parfois en al Qaïda qu’une construction média­tique servant à la fois les intérêts de groupes auto­no­mistes ou inter­na­tio­na­listes et ceux des puis­sances légi­timant leur cœr­cition par une lutte anti-​​terroriste (Hitler en 1939 avait pré­texté le ter­ro­risme tchèque pour envahir la Tché­co­slo­vaquie : « Nous ne voulons pas oppresser une autre nation et nos actions ne sont pas basées sur la haine d’une autre nation. Je sais que cette guerre est très sérieuse mais je veux nous pro­téger des actes d’un monstre. Il a régné avec une terreur continue sur son peuple et les a soumis au silence et à la misère. Son armée a un arsenal mili­taire énorme qui ne peut repré­senter qu’un danger imminent pour le reste du monde. Nous avons été très patient mais nous ne pouvons plus rester inactif devant le danger. », Dis­cours de Hitler au Sport­palast de Berlin en avril 1939).

2. La pression américaine sur le Proche et Moyen Orient

La dis­pa­rition du bloc sovié­tique pro­jette l’administration amé­ri­caine dans une intense cam­pagne diplo­ma­tique et média­tique pour ins­taurer un ordre mondial amé­ricain. Après la guerre contre l’Irak de 1991, les forces amé­ri­caines sont pré­sentes dans le Golfe et le Moyen-​​Orient. De sur­croît, l’accord (dont cer­taines clauses restent secrètes) conclu en 1996 entre la Turquie et Israël ren­force le projet amé­ricain. En novembre 2000, lord Roberston, secré­taire général de l’OTAN, déclare que la Turquie « est un allié sûr de l’OTAN au cœur d’une zone vitale qui com­prend les Balkans, le Caucase, le Proche-​​Orient et la Méditerranée ».

Ces atouts per­mettent aux États-​​Unis de réa­liser ses deux impé­ratifs : d’une part le contrôle éner­gé­tique régional et d’autre part la sau­ve­garde de la sou­ve­raineté de leur allié israélien en relançant à leur avantage le pro­cessus de paix.

Capi­ta­liser la guerre contre l’Irak afin d’établir un « nouvel ordre mondial »

Zone de Texte : Dis­cours de G.Bush devant le Congrès amé­ricain, 11 sep­tembre 1990 « Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment excep­tionnel et extra­or­di­naire. La crise dans le golfe Per­sique, malgré sa gravité, offre une occasion rare pour s’orienter vers une période his­to­rique de coopé­ration. De cette période dif­ficile, notre cin­quième objectif, un nouvel ordre mondial, peut voir le jour : une nou­velle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix. Une ère où tous les pays du monde, qu’ils soient à l’Est ou à l’Ouest, au Nord ou au Sud, peuvent pros­pérer et vivre en har­monie. Une cen­taine de géné­ra­tions ont cherché cette voie insai­sis­sable qui mène à la paix, tandis qu’un millier de guerres ont fait rage à travers l’histoire de l’homme. Aujourd’hui, ce nouveau monde cherche à naître. Un monde tout à fait dif­férent de celui que nous avons connu. Un monde où la pri­mauté du droit rem­place la loi de la jungle. Un monde où les états recon­naissent la res­pon­sa­bilité commune de garantir la liberté et la justice. Un monde où les forts res­pectent les droits des plus faibles. »La vio­lation par l’Irak de l’intégrité du Koweït pousse Saddam Hussein à jus­tifier son occu­pation par l’exemple israélien de non-​​respect de la réso­lution 242 de 1967. Mais, cet argument ne suffit pas et l’opération rapi­dement déclenchée conduit, à partir de 1991, à main­tenir l’Irak dans une position d’embargo total jusqu’en 1996 date à laquelle il est allégé par un pro­gramme « pétrole contre nour­riture » per­mettant l’importation de nour­riture et de médi­ca­ments. En outre, États-​​Unis, Grande-​​Bretagne et France, malgré l’absence de réso­lu­tions de l’ONU en ce sens, établissent des zones d’exclusion aérienne sur 60% du ter­ri­toire irakien afin de pro­téger les mino­rités kurdes au Nord et chiites au Sud. Mais, pro­gres­si­vement, ces zones d’exclusion légi­timent des bom­bar­de­ments sur des zones stra­té­giques qui sus­citent le retrait de la France en 1996 de la zone de sur­veillance du Kurdistan.

L’Irak est soup­çonné de mener un pro­gramme d’élaboration d’armes de des­truction massive. Des experts de l’UNSCOM sont dépêchés pour exa­miner toutes les ins­tal­la­tions. Mais dès avant la pro­duction de tout rapport d’analyse de l’UNSCOM, l’opération Renard du Désert est déclenchée en 1998 (où, par rapport à la Guerre du Golfe, le double de mis­siles de croi­sière a été lancé). La Russie, la Chine et la France cri­tiquent ces bom­bar­de­ments en dehors des zones d’exclusions aériennes et qui touchent, selon l’ONU, près de 41% des civils.

Ces zones d’exclusion aérienne, aux fon­de­ments en Droit Inter­na­tional contro­versés, ini­tia­lement prévues pour sau­ve­garder les mino­rités ira­kiennes, per­mettent en réalité d’étouffer le pouvoir de Bagdad. Elles ont hélas aussi autorisé en 2000 des repré­sailles mili­taires turques sur le PKK implanté en ter­ri­toire irakien.

Conserver la maî­trise des pro­cessus de paix afin de pré­server la sou­ve­raineté israélienne

L’ensemble du monde arabe condamne l’acharnement des États-​​Unis et de la Grande-​​Bretagne en Irak. Le parallèle est souvent observé, non en Droit mais dans la presse inter­na­tionale, entre l’occupation du Koweït par l’Irak et l’occupation des ter­ri­toires pales­ti­niens par Israël. C’est pourquoi, en 1991, après le rejet du plan Baker de 1989 par les gou­ver­ne­ments israé­liens, les États-​​Unis enclenchent avec l’URSS un pro­cessus de paix pour régler la question du conflit israélo-​​palestinien lors de la Confé­rence de Madrid.

Mais le pro­cessus souffre de plu­sieurs fai­blesses :
- Les États-​​Unis forcent la main aux deux Parties,
- L’OLP est absente de la délé­gation pour les négo­cia­tions à Madrid,
- L’ONU et l’UE sont conviées comme par­ti­ci­pants (non comme com­man­di­taires) : leur approche défendant le Droit Inter­na­tional (notamment le respect de la IV Convention de Genève) est mar­gi­na­lisée,
- Le pro­gramme de négo­ciation lancé est basé sur le principe contes­table de la res­ti­tution des ter­ri­toires en échange de la paix.

Ce dernier point consacre le monopole de la vio­lence et du ter­ro­risme aux Pales­ti­niens, la position de droit, de facto, étant celle d’Israël.

Tous ces déca­lages contri­buent à enliser les négo­cia­tions. En réalité, l’objectif est d’arriver le plus rapi­dement à une solution poli­tique : même si le cœur des débats autour de la question des colonies juives et du statut de Jéru­salem est sus­pendu, le pro­cessus d’Oslo, initié par l’allié des États-​​Unis, la Norvège, d’abord secret, aboutit à la recon­nais­sance mutuelle offi­cielle entre Itzhak Rabin et Yaser Arafat qui signent une Décla­ration de Prin­cipes à Washington en sep­tembre 1993. Par cet accord, l’OLP est reconnu plei­nement par Israël et per­mettent d’enclencher un pro­cessus de dis­cussion plus serein pour l’autonomie des ter­ri­toires palestiniens.

Depuis 1993, pour faire face aux attentats pales­ti­niens et dés-​​intriquer, séparer les deux peuples, une logique sécu­ri­taire se déve­loppe par des mesures de police : Gaza et la Cis­jor­danie sont bouclés par des bar­rages et des permis d’entrée, mais aussi par des mesures d’aménagement du ter­ri­toire : les « by Pass Roads ». Israël s’engage effec­ti­vement à établir des routes de contour­nement pour garantir la sécurité des élec­tions pales­ti­niennes. En réalité, ces routes contri­buent d’une part à isoler les confettis de ter­ri­toires pales­ti­niens épar­pillés en cantons séparés les uns des autres et d’autre part, en contournant les zones de densité pales­ti­nienne, de relier toutes les exten­sions et colonies juives jusqu’au cœur du ter­ri­toire israélien.

Mais, en 1994, le mas­sacre commis par des colons israé­liens, tuant près de cin­quante civils pales­ti­niens et blessant plu­sieurs cen­taines de fidèles en prière dans la mosquée d’Abraham à Hébron, conduit au déploiement tem­po­raire d’une force inter­na­tionale (réso­lution 904) autour d’Hébron.

L’erreur stra­té­gique de la carte israé­lienne : le « deux poids /​ deux mesures »

Les dif­fé­rentes ren­contres dila­toires et le veto amé­ricain à tout respect du Droit Inter­na­tional conduisent à l’impasse. En sep­tembre 2000, la seconde Intifada est déclenchée suite à la visite pro­vo­ca­trice d’Ariel Sharon au Haram al-​​Sharif (l’esplanade des Mos­quées), qui se situe dans Jérusalem-​​Est sous occu­pation israé­lienne. Mais, le mois suivant, lors du vote de la réso­lution 1322, les États-​​Unis au Conseil de Sécurité ne recon­naissent pas la visite de Sharon comme une pro­vo­cation, ni l’emploi de la force par Israël contre les Pales­ti­niens. Les pres­sions des États-​​Unis et d’Israël éloignent les pos­si­bi­lités d’un règlement du conflit sur les bases du Droit International.

De fait, une com­mission spé­ciale des Nations unies pour enquêter sur les droits de l’Homme dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens propose dans son rapport de mars 2001 la création d’une pré­sence inter­na­tionale « pour sur­veiller et rendre compte régu­liè­rement de la conformité de toutes les parties aux normes des droits de l’homme et du droit huma­ni­taire, de sorte à assurer à la popu­lation des Ter­ri­toires occupés l’entière pro­tection des droits de l’homme. Une telle pré­sence inter­na­tionale devrait être immé­dia­tement établie et constituée de manière à refléter le sen­timent d’urgence au sujet de la pro­tection des droits de l’homme du peuple pales­tinien (§114) ». C’est d’ailleurs dans ce sens que se pro­noncent les ministres des Affaires étran­gères lors de leur réunion du G8 à Rome en juillet 2001. Mais le 11 sep­tembre suscite d’autres prio­rités pour les États-​​Unis et marque l’arrêt du pro­cessus de paix.

3. Le Moyen-​​Orient traumatisé (2001-​​2003)

Les attaques ter­ro­ristes du 11 sep­tembre 2001 sur les Twin­Towers pré­ci­pitent les plans d’action amé­ri­cains au Moyen-​​Orient :

- Lan­cement en 2001 de l’opération « Liberté immuable » en Afgha­nistan décidée conjoin­tement et confor­mément aux réso­lu­tions 1368, 1373 & 1378 du Conseil de Sécurité des Nations-​​unies,

- Lan­cement d’une guerre pré­ventive uni­la­térale (coa­lition formée de la Pologne, de la Grande-​​Bretagne, de l’Australie et des États-​​Unis), sans l’accord de l’ONU contre l’Irak en 2003.

La construction d’un Ennemi global

Confor­mément à leur conception du « nouvel ordre mondial » que les États-​​Unis défendent, dès les années 90, en raison de leur mission morale qui leur est quasi-​​divinement accordée du fait de leur puis­sance, unique après la chute du bloc sovié­tique, il s’agit concernant le Moyen-​​Orient :

- Comme nous l’avons vu, d’empêcher l’escalade du conflit israélo-​​palestinien en ren­forçant le par­te­nariat avec Israël et les états arabes « pro-​​occidentaux »,
- D’identifier et de détruire les armes de des­truction massive (ADM), qui motivent les bom­bar­de­ments uni­la­téraux sur l’Irak en 1996 et 1998 ainsi que sur le Soudan en 1998,
- De lutter contre le ter­ro­risme,
- Et de pro­voquer des chan­ge­ments en Irak et en Iran.

A partir de 2000, Saddam Hussein a préféré l’euro au dollar pour les tran­sac­tions pétro­lières et com­mer­ciales ; son ini­tiative a été suivie par la Corée du Nord, l’Iran puis en 2002 par la Chine et la Russie pour leurs avoirs finan­ciers. Même si la mainmise sur les hydro­car­bures est une pré­ro­gative impor­tante dans la poli­tique amé­ri­caine au Moyen-​​Orient, elle ne jus­tifie pas à elle seule cette guerre pré­ventive. L’affaiblissement de l’Irak semble avoir été prévu de longue date par l’administration amé­ri­caine mais les sanc­tions inter­na­tio­nales n’ont pas réussi à désta­bi­liser Saddam Hussein au pouvoir. On assiste à une cris­tal­li­sation poli­tique et média­tique autour de Saddam Hussein et de son « état-​​voyou ».

Les États-​​Unis légi­timent cette inter­vention par la menace sur la paix mon­diale que repré­sente l’Irak :

- Tout d’abord, la foca­li­sation média­tique sur Saddam Hussein et sur Ben Laden contribue aux yeux des Amé­ri­cains à nouer un lien évident de conni­vence entre les deux hommes dans l’élaboration des attentats de 2001 et dans le soutien au ter­ro­risme inter­na­tional malgré que les ser­vices de ren­sei­gne­ments occi­dentaux n’aient jamais alerté sur ce type de danger.
- L’argument avancé également depuis 1991 est la menace NBC et la détention d’ADM. Colin Powell affirme que les ins­pec­tions ne suf­firont jamais assez face aux réti­cences et au manque de trans­pa­rence irakien.

Origines et légitimité d’une guerre préventive

Loin de la polé­mique de l’époque sur la jus­ti­fi­cation de cette guerre pré­ventive, il apparaît néan­moins que des deux pays en dehors de l’orbite « pro-​​américaine » et sus­cep­tibles de se doter (ou non) d’une arme nucléaire, l’Irak est affaibli et exsangue par rapport à l’Iran. Après le 11 sep­tembre 2001, d’un point de vue stra­té­gique, c’est donc l’occasion idéale pour se posi­tionner mili­tai­rement au Moyen-​​Orient. Pariant sur le ral­liement de la minorité ch’iite ira­kienne, écartée par le pouvoir baa­siste jusque-​​là, les États-​​Unis pen­saient influer cer­tai­nement sur l’Iran.

Le bom­bar­dement israélien sur le réacteur nucléaire irakien d’Osirak en 1981 est légitimé par les mêmes argu­ments : l’Irak est « hors la loi » et la menace, même si elle n’est pas tota­lement opé­ra­tion­nelle, constitue un facteur, à terme, de désta­bi­li­sation régionale. C’est une « légitime défense anti­cipée », conforme à l’article 51 de la Charte des Nations unies si l’Irak était en mesure de déve­lopper rapi­dement sa capacité nucléaire. Mais les États-​​Unis en 2002, comme Israël en 1981, se jus­ti­fient en pré­textant que le but de la guerre pré­ventive est de créer les condi­tions préa­lables à l’instauration de la paix et au respect des droits de l’Homme et que par là-​​même elle est néces­saire en dépit de l’opposition du Conseil de Sécurité ou du respect du Droit International.

Les attaques du 11 sep­tembre per­mettent aux États-​​Unis de remo­deler l’ensemble du monde arabe en s’attaquant aux États-​​voyous. En défi­nitive, désarmer l’Irak, c’est désarmer le seul pays arabe sus­cep­tible de contre­ba­lancer l’équilibre des forces régio­nales au profit des deux alliés amé­ri­cains : Israël et la Turquie.

La Guerre d’Irak, déclarée en mars 2003 par l’opération « Iraqi Freedom » dont les « conflits majeurs » sont offi­ciel­lement déclarés achevés en mai 2003 par le pré­sident amé­ricain, a permis de détrôner Saddam Hussein. Le temps est venu pour les États-​​Unis de mettre en place leur projet de « Grand Moyen Orient » afin de pro­mouvoir ses alliances stra­té­giques vacillantes (l’Arabie Saoudite) et une vaste poli­tique de démo­cra­ti­sation et de libé­ra­li­sation pour changer les régimes en place.

[1] Le premier volet (19191979) analyse la pro­gressive mainmise amé­ri­caine sur les anciennes pos­ses­sions euro­péennes et la confron­tation au bloc sovié­tique ; le deuxième volet (19791991) se consacre à l’effondrement de l’influence de l’URSS au Moyen-​​​​Orient et le contrôle total amé­ricain sur les res­sources éner­gé­tiques régio­nales. http://​www​.france​-palestine​.org/art…