La police israélienne refuse de publier la vidéo de l’attaque au couteau qui a été déjouée en Cisjordanie

Des récits de témoins oculaires palestiniens contredisent l’affirmation de la police selon laquelle Maram Abu Ismayil, 23 ans, et son frère Ibrahim Salah Tahah, 16 ans, ont refusé de s’arrêter à leur demande et constituaient une menace pour les officiers de police.

Haaretz, lundi 2 mai 2016

Maram Abu Ismayil, 23 ans et son frère Ibrahim Salah Tahah, 16 ans, abattus après une tentative d'attaque au couteau au checkpoint de Qalandia en Cisjordanie le 28 avril 2016. Reuters, Mohamad Torokman

La police refuse de rendre publique la vidéo montrant la tentative d’attaque au couteau par un frère et une sœur au cours de laquelle ils ont été abattus mercredi au check-point de Qalandia dans le nord de Jérusalem.

Selon la police, Maram Abu Ismayil, 23 ans et son frère Ibrahim Salah Tahah, 16 ans, se conduisaient de façon suspecte et ils n’ont pas tenu compte des appels de la police à s’arrêter, Abu Ismayil ayant prétendument sorti un couteau et l’ayant lancé sur les officiers. Plus tard, deux couteaux ont aussi été trouvés sur le corps de Taha. Selon des témoins palestiniens cependant, le frère et la sœur se trouvaient loin de la police, ne constituaient pas une menace, et ils n’ont pas compris les appels en hébreu qui leur ordonnaient de s’arrêter.

Scène de la tentative d'attaque au couteau au check-point de Qalandia en Cisjordanie tel que l'ont vue les témoins palestiniens. Photo anonyme.

La police de Jérusalem a indiqué que la vidéo, s’il y en avait une, ne pouvait pas être rendue publique parce que l’incident était en cours d’investigation. Cependant, après enquête, Haaretz a trouvé que, dans de nombreux cas dans le passé, le bureau du porte-parole de la police avait de lui-même publié des vidéos d’incidents semblables, allant même jusqu’à ajouter des légendes pour expliquer ce qui s’était passé et justifier les actions de la police.

Selon la police, l’incident de mercredi au check-point de Qalandia a commencé lorsque la police a remarqué Abu Ismayil et Tahah marchant vers le point de passage des véhicules où les piétons ne sont pas autorisés. Abu Ismayil a continué à marcher avec la main dans le dos, ainsi que Tahah avec une main derrière le dos.

Après avoir ignoré l’ordre de s’arrêter, ils sont arrivés très près de la barricade de sécurité avant le point de contrôle, et selon la police Abu Ismayil a sorti un couteau et l’a jeté sur un policier, qui n’a pas été blessé. La police et les gardes de sécurité ont alors ouvert le feu et les ont tués tous les deux. La police a publié des photos des trois couteaux, celui qu’Abou Ismayil avait lancé et les deux trouvés sur le corps de son frère, dont l’un était un cran d’arrêt.

Couteau prétendument trouvé sur Maram Abu Ismayil, 23 ans, abattue après avoir tenté d'attaquer des officiers israéliens au couteau au check-point de Qalandia en Cisjordanie. Photo police israélienne.

La version policière des événements n’est pas conforme pas à celle de témoins oculaires palestiniens. Un chauffeur de bus, Ahmed, a déclaré à l’agence de presse palestinienne Maan que le policier a tiré sur Abu Ismayil à une distance de 20 mètres et que les deux personnes ne constituaient pas une menace quand ils ont été abattus. Les Palestiniens ont également dit que les équipes de premiers secours sur les lieux n’ont pas été autorisées à s’approcher d’eux.

Des photos prises sur les lieux les montrent allongés au milieu de la route, à une certaine distance du point de contrôle où la police et les gardes de sécurité se tiennent en général. Des personnes connaissant bien le check-point ont indiqué que l‘endroit où le frère et la sœur sont tombés après avoir été abattus était à environ 15 mètres de la barrière de sécurité qui précède le point de contrôle.

Le député Dov Khenin (Liste arabe unie) a réclamé jeudi que le ministre de la Défense Moshe Ya’alon et le ministre de la Sécurité publique Gilad Erdan lancent immédiatement une enquête et qu’ils publient les vidéos en possession de l’armée.

Khenin a déclaré que le frère et la soeur, alors qu’ils se dirigeaient vers la voie des véhicules, n’ont pas compris les ordres, donnés en hébreux, de s’arrêter, et que Tahah tenait la main de sa sœur pour la conduire à la bonne voie quand ils ont été abattus, "la police se trouvant environ 20 mètres plus loin, derrière des blocs de béton." Khenin a ajouté que selon des déclarations de témoins oculaires, son frère s’est mis à genoux pour aider Abu Ismayil après qu’elle ait été abattue, et alors il a été abattu aussi, ajoutant que "la police n’était absolument pas en danger".

Khenin a appelé le département du ministère de la justice qui enquête sur les fautes de la police pour qu’elle lance une enquête et qu’elle "publie les vidéos et tout autre matériau existant sur cette scène. “Nous ne pouvons pas accepter que des gens soient abattus en plein jour, juste sur la base d’un soupçon", a-t-il dit.

Le député Ahmad Tibi (Liste arabe unie) a demandé que le procureur général Avichai Mendelblit s’assure que la vidéo soit publiée et qu’une enquête sur la mort du frère et de la soeur soit ouverte immédiatement.

La police de Jérusalem a rejeté les allégations de Khenin et a dit qu’il recevrait une réponse par les canaux habituels du ministère de la sécurité publique.

Elle a déclaré que même dans les cas où il n’y a aucun doute sur la conduite de la police, ils ne publient pas de vidéos prises par des caméras de sécurité. Selon la police, les vidéos publiées dans le passé n’ont pas été prises par des caméras de la police et celle-ci n’avait aucun contrôle sur leur utilisation.

Cependant, Haaretz a constaté qu’au cours des derniers mois, la police avait publié certaines vidéos, par exemple dans le cas d’une attaque perpétrée par deux adolescents palestiniens à Pisgat Ze’ev, un quartier nord de Jérusalem. Mais dans les cas où il y avait des doutes sur la conduite des policiers ou des militaires, la police ou l’armée a choisi de ne pas publier d’images de caméras de sécurité.

Un parent de l’un des deux jeunes a dit que Abu Ismayil était en route vers Jérusalem pour un traitement médical. Selon ce parent, c’était la première fois qu’elle recevait un permis pour passer le check-point, sa famille est certaine qu’elle s’est approchée de la voie des véhicules par erreur et que son frère a été abattu alors qu’il tentait de l’aider après qu’elle ait été tuée.

Abu Ismayil a deux filles, Sara, 6 ans et Rimas, 4 ans. La famille vit dans un petit village au sud-ouest de Jérusalem. Sa mère, qui s’occupait des deux fillettes, a déclaré qu’Abu Ismayil avait eu des douleurs dans les jambes. Elle avait obtenu un permis pour aller à l’hôpital Makassed à Jérusalem-Est faire des examens et son frère l’accompagnait.

La famille a dit qu’ils préparaient le mariage d’un autre frère, Hassan, en août et qu’Abou Ismayil était très heureuse de cet événement à venir. Ils ont ajouté qu’elle était allée avec son frère acheter un costume et qu’elle n’avait montré aucun signe de désarroi au cours du mois passé. Ils n’ont vu non plus aucun indice de la préparation d’une attaque au couteau.

Nir Hasson, Correspondant d’Haaretz

Traduction AFPS/RP