La pente glissante

Uri Avnery le 17 octobre 2009, mercredi 28 octobre 2009

Le statut officiel d’Abbas est bancal. Selon une inter­pré­tation, son mandat est arrivé à son terme il y a long­temps. Selon une autre, ce sera dans quelques mois. Dans un cas comme dans l’autre, il sera obligé d’organiser des élec­tions bientôt. Dans cette situation, il ne peut pas rester indif­férent à un sou­lè­vement de l’opinion publique contre lui. Donc il tira la conclusion logique : il donna ins­truction à son repré­sentant à Genève de renou­veler sa demande d’une dis­cussion sur le rapport Gold­stone. Ceci a abouti hier sur une réso­lution pour trans­mettre le rapport à l’Assemblée générale de l’ONU.

C’EST, bien sûr, entiè­rement de la faute du juge Richard Gold­stone. Il en est res­pon­sable, comme il est res­pon­sable de tous les maux qui nous tombent dessus aujourd’hui.

Il est res­pon­sable des ennuis que nous avons à l’ONU, ainsi qu’à New-​​York et à Genève. De la conspi­ration pour tra­duire nos leaders poli­tiques et mili­taires en justice à La Haye. De la crise en cours entre nous et la Turquie. Des nom­breuses ini­tia­tives à travers le monde pour orga­niser un boycott d’Israël.

Main­tenant il est aussi res­pon­sable du danger exis­tentiel auquel doit faire face Mahmoud Abbas (Abou Mazen).

QUAND LE rapport Gold­stone fut soumis au Conseil des droit de l’homme de l’ONU, notre gou­ver­nement décida de faire tout ce qu’il pouvait pour empêcher ne serait-​​ce qu’une dis­cussion à son sujet.

Le débat était, bien sûr, exigé par les Pales­ti­niens. Quand le rapport fut publié, le repré­sentant pales­tinien à Genève fit ce qui était évident : il demanda que l’on en discute dans le but de le sou­mettre au Conseil de sécurité, qui, à son tour, le sou­met­trait à la Cour pénale inter­na­tionale de La Haye.

Ce qu’il advint ensuite était pré­vi­sible. Le gou­ver­nement israélien exerça une forte pression sur les Etats-​​Unis. Les Etats-​​Unis exer­cèrent une forte pression sur Mahmoud Abbas. Abbas capitula et donna ins­truction à son repré­sentant à Genève de retirer sa demande de délibération.

S’il s’était agi de toute autre question, cela serait passé sans bruit. Mais comme le sujet concernait la guerre de Gaza, l’opinion publique pales­ti­nienne s’enflamma. Pendant la guerre, tous les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie avaient pu voir sur Al Jazira et les autres chaînes, tous les jours et à toute heure, les atro­cités de la guerre, les corps de femmes et d’enfants déchi­quetés, les écoles et les mos­quées détruites, les bombes au phos­phore blanc.

Pour les diri­geants du Hamas, l’ordre d’Abbas de retirer la demande fut un cadeau d’Allah. Ils déchaî­nèrent leur colère contre Abbas. “Traître”, “col­la­bo­rateur”, “sous-​​traitant des assassins sio­nistes” furent les épithètes les plus modérés. Ils trou­vèrent un écho chez beaucoup de Pales­ti­niens qui ne sont pas néces­sai­rement par­tisans du Hamas.

Le statut officiel d’Abbas est bancal. Selon une inter­pré­tation, son mandat est arrivé à son terme il y a long­temps. Selon une autre, ce sera dans quelques mois. Dans un cas comme dans l’autre, il sera obligé d’organiser des élec­tions bientôt. Dans cette situation, il ne peut pas rester indif­férent à un sou­lè­vement de l’opinion publique contre lui. Donc il tira la conclusion logique : il donna ins­truction à son repré­sentant à Genève de renou­veler sa demande d’une dis­cussion sur le rapport Gold­stone. Ceci a abouti hier sur une réso­lution pour trans­mettre le rapport à l’Assemblée générale de l’ONU.

Notre gou­ver­nement, frustré, eut une réaction de colère. Les médias décla­rèrent à l’unisson qu’Abbas était ingrat, et même hypo­crite. Après tout, n’avait-il pas pressé les Israé­liens pendant la guerre de Gaza d’intensifier leurs attaques sur la popu­lation gazaouie, afin de ren­verser le Hamas ? Cette accu­sation mit de l’huile sur le feu. Pour les Pales­ti­niens, elle signi­fiait qu’Abbas, non content des atro­cités per­pé­trées par les Israé­liens, avait exigé davantage. Il est dif­ficile d’imaginer pire allégation.

Comme si ceci ne suf­fisait pas, les médias israé­liens annon­cèrent que Jéru­salem avait envoyé un ulti­matum à l’Autorité pales­ti­nienne : si la demande de débat n’était pas retirée, Israël n’autoriserait pas l’attribution de fré­quence pour une seconde com­pagnie de télé­phones cel­lu­laires, “al-​​Wataniya”, dont les associés com­pre­naient, comme cela fut rap­porté avec jubi­lation, les fils d’Abbas. Une telle attri­bution de fré­quence vaut des cen­taines de mil­lions de dollars. Même dans ce domaine, les Pales­ti­niens sont tota­lement dépen­dants des auto­rités d’occupation israéliennes.

TOUTE CETTE affaire éclaire d’une lumière crue l’impossible situation dans laquelle se trouve l’Autorité pales­ti­nienne. Ils sont entre le marteau et l’enclume – et en fait entre plu­sieurs mar­teaux et une enclume.

L’un des mar­teaux est israélien. L’Autorité pales­ti­nienne est com­plè­tement dépen­dante des maîtres de l’occupation. Comme le montre l’affaire du télé­phone, rien ne peut se faire en Cis­jor­danie sans l’approbation israélienne.

Ben­jamin Néta­nyahou parle de “paix écono­mique” comme sub­stitut à la paix poli­tique. Des avan­tages écono­miques au lieu de l’indépendance nationale. Ceci, soit dit en passant, montre combien il est éloigné des ensei­gne­ments de son idole, Ze’ev (Vla­dimir) Jabo­tinsky, qui, il y a 85 ans, se moquait des diri­geants sio­nistes quand ils s’imaginaient que les Pales­ti­niens pour­raient être achetés. Aucun peuple, disait-​​il, ne se vend pour des avan­tages économiques.

Le Premier ministre de l’Autorité pales­ti­nienne, Salam Fayad, est tombé dans le piège. Il a mis en exergue les progrès écono­miques accomplis, selon lui, en Cis­jor­danie. Plu­sieurs bar­rages enlevés. Un imposant centre com­mercial ouvert à Naplouse. Dans les deux ans, a-​​t-​​il dit, les Pales­ti­niens pourront établir un Etat pales­tinien. Il est en train d’ignorer le fait que, détenant de facto la sou­ve­raineté dans les ter­ri­toires occupés, l’armée israé­lienne peut mettre fin à tous ces efforts à tout moment. Les bar­rages peuvent être dressés de nouveau et même doublés, les villes mises sous couvre-​​feu, le centre com­mercial démoli. D’ailleurs, tout nouveau centre com­mercial en Cis­jor­danie aug­mente la dépen­dance envers le bon vouloir des auto­rités d’occupation.

L’autre marteau est amé­ricain. L’Autorité pales­ti­nienne sub­siste grâce à l’argent donné par les Etats-​​Unis et leurs aco­lytes euro­péens. Les forces de sécurité de l’Autorité pales­ti­nienne sont formées par le général amé­ricain Keith Dayton. Washington traite Mahmoud Abbas comme il traite le pré­sident afghan Hamid Karzai et le Premier ministre irakien Nuri Kamal al-​​Maliki. Il est “notre fils de pute”. Il existe tant que nous voulons qu’il existe, il dis­paraît si nous le lâchons.

Ramallah tirerait profit d’une alter­cation entre Washington et Jéru­salem. Mais, comme l’épisode Gold­stone le montre, les Etats-​​Unis et Israël sont, pour l’instant, tota­lement coor­donnés. Abbas n’a pas d’autre choix que de danser au son de la flûte israélienne.

L’enclume est pales­ti­nienne. Pour le moment, l’opinion pales­ti­nienne est passive. Elle est fatiguée, épuisée, frustrée, déses­pérée. Mais l’affaire Gold­stone montre qu’un volcan gronde sous la surface.

Les porte-​​parole du Hamas com­parent Abbas au maréchal Pétain, le héros français de la Pre­mière Guerre mon­diale qui fut l’idole du peuple et de l’armée. Pendant la Seconde guerre mon­diale, quand l’armée alle­mande détruisit l’armée fran­çaise dans une guerre-​​éclair qui stu­péfia le monde, l’establishment poli­tique de Paris se dés­in­tégra. Dans ce moment de détresse, le peuple fit appel au vieux maréchal, qui capitula devant les Alle­mands afin de sauver ce qui pouvait encore l’être. Il était, sans aucun doute, un patriote français.

Hitler res­pectait le Maréchal et au début le traita bien. Pendant à peu près un an, il le considéra même comme un allié, de pré­fé­rence à Mus­solini. Une grande partie de la France resta “non occupée”, comme une sorte de pro­tec­torat allemand, et le régime de Vichy (d’après le nom de sa capitale) y fut ins­tallé. Mais rapi­dement les choses se dété­rio­rèrent et Pétain devint un col­la­bo­rateur de premier choix des nazis, par­ti­cipant même à l’extermination des Juifs. “Vichy” devint synonyme de tra­hison, et après la guerre, Pétain fut condamné à mort. En consi­dé­ration de son glo­rieux passé, la condam­nation à mort fut commuée en peine de prison à vie.

Je ne pense pas que cette com­pa­raison soit juste. Ramallah n’est pas Vichy. Khaled Meshaal à Damas n’est pas de Gaulle à Londres. Mais Vichy sert d’avertissement, et l’Autorité pales­ti­nienne est sur une pente glis­sante. Un régime sous occu­pation risque tou­jours de se trans­former en col­la­bo­rateur. L’attaque verbale du Hamas ne fait qu’augmenter la détresse d’Abbas et de ses alliés.

L’ORDRE INITIAL de Abbas de retirer la demande de débat sur le rapport Gold­stone a également entravé les ten­ta­tives pour sur­monter la scission entre fac­tions palestiniennes.

Les Egyp­tiens répandent des nou­velles sur un accord interne pales­tinien imminent et sur son contenu. Il est dif­ficile de croire qu’il en sortira quelque chose. Le Hamas est supposé renoncer à sa supré­matie sur la bande de Gaza, et il est dif­ficile de croire qu’il agisse ainsi. Abbas est supposé affronter le Hamas dans des élec­tions libres – et ceci aussi est dif­ficile à ima­giner. Il est encore plus dif­ficile de croire que les Amé­ri­cains pren­draient le risque de per­mettre de telles élec­tions. Ils ont déjà annoncé qu’ils font de leur mieux pour empêcher la réconciliation.

Les médias israé­liens racontent avec jubi­lation que la haine entre le Fatah et le Hamas est plus forte que leur haine à l’égard des Israé­liens. Ce n’est pas un phé­nomène unique. Quand nous com­bat­tions le régime bri­tan­nique en Palestine, David Ben Gourion donna des ordres pour que les com­bat­tants de l’Irgoun soient livrés à la police bri­tan­nique, et c’est seulement la retenue presque sur­hu­maine de Menahem Begin qui empêcha une guerre fra­tricide. Les com­bat­tants de la liberté irlandais s’entretuèrent tout natu­rel­lement quand les Bri­tan­niques pro­po­sèrent un com­promis. De telles choses sont arrivées dans de nom­breux endroits.

Si les Pales­ti­niens doivent choisir, ils ne sont pas à envier. D’un côté, le Hamas est considéré comme un mou­vement non cor­rompu, com­battant vraiment l’occupation israé­lienne. Mais les res­tric­tions fon­da­men­ta­listes reli­gieuses qu’il impose main­tenant sur les Gazaouis, en par­ti­culier sur les femmes, font horreur à de nom­breux Pales­ti­niens. De l’autre côté, si l’Autorité pales­ti­nienne est consi­dérée comme cor­rompue et col­la­bo­ra­tion­niste, elle est aussi consi­dérée comme la seule à pouvoir obtenir le soutien amé­ricain à la cause palestinienne.

Aujourd’hui le Hamas n’offre pas une réelle alter­native en pra­tique, puisque eux aussi observent un cessez-​​le-​​feu avec Israël. Cependant l’espoir qu’Abbas apporte la paix s’évanouit petit à petit.

COMMENT notre gouvernement traite-​​t-​​il cette situation ?

Des naïfs pour­raient dire : Israël a intérêt à l’élimination des extré­mistes du Hamas et au ren­for­cement du modéré Abbas, qui est en train d’œuvrer pour la paix avec Israël. Cela va de soi.

S’il en est ainsi, pourquoi le gou­ver­nement israélien empêche-​​t-​​il Abbas d’obtenir un quel­conque succès, même sym­bo­lique ? Pourquoi Ariel Sharon l’a-t-il appelé « un poulet déplumé » ? Pourquoi les médias israé­liens répètent-​​ils tous les jours qu’Abbas est “trop faible pour faire la paix” ?

Qu’est-ce qui empêche Néta­nyahou de libérer un millier de pri­son­niers pales­ti­niens pour faire un geste à l’égard d’Abbas, alors qu’il est en train de négocier avec le Hamas la libé­ration d’un millier de pri­son­niers contre la libé­ration du soldat capturé Gilad Shalit ? Pourquoi soumet-​​il à Abbas des condi­tions dont l’acceptation signi­fierait un suicide poli­tique ? (Par exemple : recon­naître Israël comme l’Etat de la nation juive”) Pourquoi l’extension des colonies à Jérusalem-​​Est et en Cis­jor­danie se poursuit-​​elle à un rythme effréné, sous le nez de Abbas ?

La direction poli­tique et mili­taire d’Israël n’est pas com­posée de gens stu­pides. Loin de là. Quand ils font des choses dont les consé­quences sont clai­rement pré­vi­sibles, on doit sup­poser que ce sont ces résultats qu’ils veulent, même quand ils sou­tiennent le contraire. Quand tant d’actions du gou­ver­nement ren­forcent le Hamas et affai­blissent Abbas, n’est-ce pas jus­tement pour cela qu’ils les font ?

Et en effet Abbas est dan­gereux pour la poli­tique israé­lienne actuelle. Il jouit du soutien du Pré­sident Obama, qui fait pression sur Israël pour qu’il com­mence des négo­cia­tions pour “deux Etats pour deux peuples”, ce qui suppose le retrait de Cis­jor­danie et le déman­tè­lement de la plupart des colonies. Cela signifie la fin de 120 ans d’expansion sio­niste et un chan­gement fon­da­mental dans l’essence même d’Israël

Le Hamas exerçant son pouvoir sur tout le peuple pales­tinien écar­terait ces “dangers”. Plus de pression amé­ri­caine pour un accord. Plus besoin de négo­cia­tions. Plus besoin de “retenue” de l’activité de colo­ni­sation ou pour un com­promis sur Jéru­salem. L’occupation pourrait continuer tranquillement.

Ceci peut conduire à un désastre dans l’avenir. Mais qui se soucie de l’avenir ?