La négation systématique du droit à l’eau des Palestiniens par Israël

Le manque d’eau dans les territoires palestiniens occupés n’est pas un problème technique, mais plutôt une « sécheresse générée politiquement »

Clara Skupien, Middle East Eye, mardi 5 juillet 2016

Uun Palestinien porte un jerrican qu'il a rempli d'eau de source, le 23 juin 2016 à Salfit, au nord de Ramallah, où quelques-uns des habitants de ce village de Cisjordanie n'ont plus d'eau depuis des jours (AFP)

Ces dernières semaines, les Palestiniens ont été confrontés à de graves pénuries d’eau parce que Mekorot, la compagnie des eaux israélienne, refuse ou restreint leur accès à cette ressource.

Les données indiquent que les précipitations annuelles à Ramallah sont supérieures à celles de Londres (619 mm/an contre 596 mm/an). Cependant, la consommation d’eau quotidienne par habitant des Palestiniens (environ 70 l/jour) est fortement inférieure aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (environ 100 l/jour). Pour leur part, les Israéliens consomment en moyenne environ 250 l/jour. Comment une différence aussi radicale est-elle possible ? Quels sont les mécanismes qui permettent à Israël de maintenir ce déséquilibre ?

Foncièrement, ce n’est pas un conflit typique lié à l’eau. Contrairement à d’autres situations dans le monde entier, et à ce qu’on entend ou pourrait souvent penser, il y a assez d’eau pour tout le monde dans la région. Cela signifie que le problème n’est pas hydrogéologique ou géographique, ni technique, mais surtout politique. Et non seulement il est politique, mais il est consciemment utilisé par Israël « comme un instrument de guerre », dont les répercussions sont multiples.

Par conséquent, le problème ne réside pas dans le manque de ressources en eau en Palestine, mais plutôt dans l’impossibilité pour les Palestiniens d’y accéder parce qu’Israël considère avoir la priorité sur eux, manifestation directe de son occupation militaire des terres et ressources naturelles de la Palestine.

Puisque l’eau des bassins de la Cisjordanie occupée coule naturellement vers les terres situées à une altitude inférieure, il suffit à Israël d’empêcher les Palestiniens d’extraire l’eau pour en obtenir le plein contrôle. Cela se fait soit sur le plan administratif – en refusant l’autorisation de forer des puits, souvent sans justification – ou physique – en détruisant les infrastructures existantes ou en ne les entretenant pas. Les Israéliens se servent généreusement, puis revendent à « leurs voisins » ce qui reste de la ressource « volée », établissant son prix et sa quantité.

Est-ce légal ? Non. Ce n’est pas un secret, puisque le ciblage des ressources en eau, par exemple, a été reconnu par un rapport de l’ONU comme « délibéré et systématique ». Ceci, bien sûr, est contraire au droit international, selon lequel l’accès à l’eau et à l’assainissement est un droit de l’homme et l’en priver est un crime de guerre. En effet, Israël a l’obligation d’assurer une « répartition équitable et raisonnable des ressources » en tant que puissance occupante.

Le problème ici est double. D’une part, les frontières ne sont pas clairement définies et Israël brouille systématiquement les limites avec ses colonies illégales et son expansion sur le terrain, qui n’ont rien à voir avec les cartes officielles. En conséquence, il est difficile d’argumenter en faveur des territoires palestiniens en se fondant sur le droit international, parce que ces territoires ne sont pas définis avec précision.

Mais ce qui est peut-être plus problématique, car très paradoxal, c’est le fait que la question a été abordée dans les accords d’Oslo. Ces normes ne sont malheureusement pas assez claires. Elles étaient seulement censées constituer un simple cadre, destiné à conduire à une nouvelle législation plus précise. Pourtant, les Palestiniens attendent toujours ces « négociations sur le statut final », et dans l’intervalle, se retrouvent avec une norme juridique imprécise qui reconnaît, et impose donc, le statu quo, ce qui inclut la privation de l’accès à leurs ressources naturelles, notamment l’eau.

En outre, divers comités spécifiques (comme le Comité mixte de l’eau) ont été mis en place, ce qui ralentit le processus parce qu’il y a maintenant trop d’acteurs impliqués dans le secteur de l’eau. Il en résulte une dilution des responsabilités en Palestine. Même au sein de ces organisations, Israël est encore bien plus puissant car il bénéficie d’un droit de veto. C’est également le cas dans le poids asymétrique de la Palestine et d’Israël sur la question car ce dernier bénéficie de trois niveaux de veto au sein du Comité mixte de l’eau. Donc, en un mot, « les territoires occupés sont aujourd’hui à la fois assiégés et divisés de l’intérieur ».

Les donateurs renforcent la domination israélienne

Qu’en est-il de la communauté internationale ? Il n’y a aucune coordination régionale et les pays voisins de la Palestine ont tous des politiques de l’eau et des agendas politiques différents, ce qui n’aide pas. Idem pour le grand nombre d’organisations et d’ONG internationales différentes engagées dans la région.

Tout le monde convient qu’Israël n’a pas le droit d’agir comme il le fait. Des milliards de dollars d’aide sont envoyés chaque année par des donateurs étrangers. Mais malheureusement, le secteur de l’eau dans son ensemble manque sérieusement de coordination et, à long terme, la présence de donateurs étrangers renforce principalement la division et la corruption. Les donateurs finissent par perpétuer le statu quo et approuver l’action d’Israël.

Comme la situation est qualifiée « d’urgence », cela incite les acteurs internationaux à se concentrer sur les conséquences du problème avec des interventions à court terme, tout en négligeant ses racines et tout investissement plus durable. Les interventions extérieures consistent donc à remplir un espace qui pourrait précisément servir de catalyseur.

Les conséquences de ce qui précède sont assez diverses. Le manque d’eau pour les besoins quotidiens peut évidemment affecter la santé – mais la mainmise d’Israël sur cette ressource est aussi significative sur le plan économique puisqu’en raison de son coût et de sa rareté, il est difficile pour les Palestiniens de développer leur agriculture, sans parler de toutes sortes d’industries. Même les biens culturels, tels que les citernes ou sources historiques, sont endommagés par le ciblage israélien. En conséquence, les Palestiniens sont obligés de dépendre davantage d’Israël, pour l’eau, la nourriture, les produits industriels ou les emplois. Les ONG et les structures internationales impliquées dans le secteur ne font que renforcer ce cercle vicieux.

Par conséquent, l’eau est un outil très puissant. Le contrôler permet aux Israéliens de déstabiliser de nombreux aspects de la vie des Palestiniens, sans trop d’efforts. Tout ce qu’ils ont à faire est de fermer le robinet.

Ces pénuries artificielles pourraient bientôt conduire à de véritables pénuries en raison de la surexploitation, de la pollution et de la mauvaise gestion des ressources existantes. En fin de compte, cela affecte la relation des populations avec leur pays et les pousse à quitter leurs terres à la recherche d’eau ou d’une vie meilleure, car elles sont coincées au milieu de cette multitude d’acteurs et d’intérêts qui ne sont pas les leurs. L’eau n’est que l’un des éléments dans un tel procédé, mais il est on ne peut plus important.

Par conséquent, les donateurs internationaux investissent beaucoup dans des projets techniques – mais se concentrer uniquement là-dessus est inefficace, en particulier dans une perspective à long terme. Cela ne veut pas dire que des améliorations techniques ne sont pas nécessaires, mais souligne plutôt qu’elles ne peuvent ni précéder ni remplacer une solution politique. Celle-ci doit être globale et réaliste.

Israël doit être tenu responsable de ses violations systématiques des droits de l’homme et du droit international, ce qui signifie qu’une plus grande sensibilisation est nécessaire à la fois au niveau local et international. La communauté internationale a la responsabilité d’aider les Palestiniens à revendiquer leurs droits.

Cela rééquilibrerait en quelque sorte la situation et ouvrirait la porte à des accords plus équitables. Mais aussi longtemps que la suprématie et le contrôle des ressources en eau d’Israël ne sont pas remis en question, un quelconque changement semble peu probable, peu importe combien de milliards de dollars sont dépensés pour des solutions techniques chaque année. Construire des tuyaux, même avec les meilleures intentions et les technologies occidentales, n’y fera pas couler l’eau.

Le manque d’eau dans les territoires palestiniens occupés n’est pas un problème technique, mais plutôt une « sécheresse générée politiquement ». Pour faire face à cette réalité, chaque acteur doit commencer par réévaluer les circonstances générales du problème, afin de l’envisager de manière globale. Cela seul leur permettra d’améliorer quoi que ce soit en traitant les racines du problème et non pas exclusivement ses conséquences. Toute autre approche serait une illusion et une perte de temps.

Clara Skupien est une étudiante de troisième cycle en histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), Genève (Suisse).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation