La multiplicité de mes indignations

Stéphane Hessel, lundi 5 janvier 2009

Que nous ayons laissé sans sanction inter­na­tionale le gou­ver­nement israélien ces cinq der­nières années et encore tout récemment, constitue également un crime contre les droits de l’homme. En tant que porte-​​parole de la Décla­ration uni­ver­selle, je suis per­son­nel­lement scan­dalisé par cette impunité.

A mon âge, je ne peux pas être avare de mes indi­gna­tions. Il y a quelques jours[entretien publié par Libé­ration le 31 décembre 2008], le pseudo-​​humoriste Dieu­donné offrait au Zénith un spec­tacle où il avait invité Robert Fau­risson, et mis en scène un homme vêtu d’un pyjama rayé. En même temps, Israël bom­barde la bande de Gaza.

Pour moi, on ne doit pas laisser impuni le spec­tacle abject de cinq mille per­sonnes ova­tionnant le néga­tion­niste Fau­risson, mais en même temps on ne peut qu’être scan­dalisé par l’absence de toute sanction à l’égard d’un Etat - un gou­ver­nement inté­ri­maire - celui d’Israël, mas­sa­crant des enfants palestiniens.

On connaît Dieu­donné, c’est un hur­lu­berlu que per­sonne ne peut res­pecter, et cela n’est pas pour moi le plus grave. Le pire, ce sont ses cinq mille ova­tion­neurs. J’ai 92 ans, et il m’est insup­por­table de voir que l’horreur de l’extermination des juifs par les nazis puisse aujourd’hui fournir un pré­texte à faire rire. Les médias ont d’ailleurs consi­dé­ra­blement réagi contre ce qui s’est passé au Zénith. Il va main­tenant y avoir une pour­suite judi­ciaire, donc on ne peut pas dire que l’affaire ait été passée sous silence. Cela dit, cette pour­suite conduira à une nou­velle sanction dont Dieu­donné se fiche visi­blement. Ce sont les cinq mille spec­ta­teurs qui la méri­te­raient, car ils ont bafoué les droits de l’homme tels que les ont violés les nazis.

Mettre en parallèle ce qui s’est passé au Zénith et ce qui se passe à Gaza cette prison à ciel ouvert), est une double indi­cation : celle qui nous oblige à rester vigi­lants sur ce qui est de l’antisémitisme, mais aussi celle qui nous impose de rester com­batifs sur la vio­lence sio­niste et israé­lienne tout à fait inac­cep­table en terme de droit international.

On dit que parmi les cinq mille spec­ta­teurs du Zénith, se trou­vaient beaucoup de jeunes Français d’origine arabe qui s’identifient aux jeunes de la bande de Gaza. Raison de plus pour ne pas laisser passer une démons­tration comme celle-​​là. Mais ça ne me paraît pas vrai­sem­blable et la pré­sence de Jean-​​Marie Le Pen dans l’assistance suffit à démontrer que le public était essen­tiel­lement constitué de membres de l’extrême droite.

Mais c’est Israël surtout qui me pré­occupe. Il est incroyable d’entendre l’ambassadeur d’Israël en France dire, comme il l’a fait hier sur France Inter, que 500 000 Israé­liens vivent sous la terreur depuis six ans. Que nous ayons laissé sans sanction inter­na­tionale le gou­ver­nement israélien ces cinq der­nières années et encore tout récemment, constitue également un crime contre les droits de l’homme. En tant que porte-​​parole de la Décla­ration uni­ver­selle, je suis per­son­nel­lement scan­dalisé par cette impunité. Si la com­mu­nauté inter­na­tionale doit inter­venir en Israël c’est parce qu’elle est liée par les réso­lu­tions du Conseil de sécurité, et parce qu’on a promis à Anna­polis. Or elle ne fait abso­lument pas face à ses obli­ga­tions internationales.

Pourquoi est-​​elle quasi silen­cieuse ? Parce qu’elle est inti­midée par Israël, elle redoute de se faire traiter d’antisémite, elle craint qu’on ne fasse pas toute sa place à ce peuple qui a été tel­lement mar­tyrisé. Cela va à l’encontre même des valeurs du judaïsme qui sont des valeurs d’ouverture, de liberté et de récon­ci­liation des reli­gions : autant de mérites niés par le gou­ver­nement israélien depuis la fin de la guerre des Six jours. La poli­tique israé­lienne a com­battu ceux qui mili­taient pour la paix (l’OLP, Oslo) et favorisé les par­tisans de la vio­lence, plus cré­dibles, selon elle, à l’égard de la popu­lation. Si la com­mu­nauté inter­na­tionale n’intervient pas, on court à la catas­trophe - déjà pré­sente et meur­trière pour les Pales­ti­niens - et à plus long terme pour Israël : car tant qu’Israël ne trouvera pas la voie vers deux Etats par­te­naires, il aura lui-​​même miné sa pos­si­bilité de survie dans le Proche-​​Orient.

Et il est faux de pré­tendre que le Hamas ne veut pas dis­cuter. Comme l’a rappelé Marek Halter dans le Figaro d’hier, le Hamas a déjà clai­rement laissé entendre qu’à condition de s’en tenir à l’intérieur des fron­tières définies en 1967, il était prêt à recon­naître l’existence de l’Etat d’Israël.

Il ne faut pas avoir peur de la mul­ti­plicité de ses indi­gna­tions. Ma géné­ration qui a connu la Shoah et qui en a été affectée parmi ses proches et ses amis ne peut pas rester insen­sible, elle ne peut pas accepter, elle doit pro­tester contre tout ce qui met en cause l’horreur de cette période.