La mort lente de la démocratie palestinienne

Mustafa Barghouthi, vendredi 20 août 2010

L’annulation des élec­tions muni­ci­pales en Cis­jor­danie marque un nouveau revers pour les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques. C’est mauvais pour les Pales­ti­niens et c’est mauvais pour la paix.

Les élec­tions muni­ci­pales en Palestine devaient se tenir la semaine der­nière [17 juillet]. Mais elles ont été annulées. Selon une décla­ration de l’Autorité nationale pales­ti­nienne (ANP), l’annulation a pour but « d’ouvrir la voie à la fin du blocus de Gaza et de pour­suivre les efforts vers l’unité » entre le Hamas, qui gou­verne la bande de Gaza, et le gou­ver­nement de Cisjordanie.

L’annulation de cette élection est un acte injus­tifié, illégal et inac­cep­table. Il porte un coup aux droits démo­cra­tiques et est un pied de nez aux intérêts du peuple palestinien.

Et ceci est bien plus qu’un pro­blème pales­tinien interne. La seule paix durable entre Israé­liens et Pales­ti­niens sera une paix basée sur un accord négocié par deux démo­craties -ce fut le cas en Europe, ce sera le cas au Moyen-​​Orient.

Le combat que mènent les Pales­ti­niens pour la démo­cratie est long et labo­rieux. Contre vents et marées nous avons réussi à construire une société civile remar­quable afin de sur­vivre à l’oppression de l’occupation israé­lienne et de combler le vide créé par l’absence de gou­ver­nement central. Nous avons déve­loppé des sys­tèmes non gou­ver­ne­mentaux paral­lèles pour la santé et l’éducation, bâti 17 uni­ver­sités et mis sur pied des mil­liers d’organisations locales. Nous avons même déve­loppé pour les citoyens vic­times de han­dicap des pro­grammes popu­laires de réédu­cation, s’appuyant sur les com­mu­nautés, qui ont obtenu la recon­nais­sance internationale.

Pendant long­temps le gou­ver­nement israélien a feint de s’intéresser à la démo­cratie pales­ti­nienne , tout en écrasant les ini­tia­tives qui pro­dui­saient des résultats qui n’avaient pas sa faveur.

En 1976, Shimon Péres, alors Premier ministre, donna l’illusion qu’une direction locale existait en orga­nisant des élec­tions muni­ci­pales dont l’objectif était de réduire l’autorité de l’OLP (Orga­ni­sation de Libé­ration de la Palestine).

A la grande sur­prise de Péres, 90 % des Pales­ti­niens votèrent pour des listes élec­to­rales favo­rables à l’OLP, favo­rables à l’indépendance. Dans les deux années sui­vantes, le gou­ver­nement israélien - parangon auto-​​proclamé de démo­cratie – avait déporté les diri­geants élus et démantelé les conseils.

Avec la création de l’Autorité pales­ti­nienne dans les années 1990, nous avons espéré avoir une véri­table démo­cratie. Nous avons pourtant dû subir des oscil­la­tions bru­tales entre les vic­toires élec­to­rales popu­laires et les efforts -internes et extérieurs-​​ pour écraser nos fragile ins­ti­tu­tions démocratiques.

Les Pales­ti­niens ont attendu jusqu’en 1996 pour pouvoir voter dans les pre­mières élec­tions légis­la­tives de Palestine pour des sièges au tout nouveau Conseil légis­latif pales­tinien (CLP). Je me sou­viens encore du sourire d’une femme d’environ 70 ans, Fatema, quand elle m’a dit "C’est la pre­mière fois de ma vie que je peux voter."

Mais cette joie fut de courte durée. Nous avons dû attendre 10 ans, jusqu’à 2006, pour avoir de nou­velles élec­tions légis­la­tives. Bien que ces élec­tions aient reçu les éloges du monde entier — l’ancien pré­sident des Etats-​​Unis, Jimmy Carter, a dit qu’elles étaient "hon­nêtes, justes et fiables" – leurs résultats ne furent jamais acceptés par Israël et la plupart des gou­ver­ne­ments occi­dentaux car ils n’en aimaient pas le dénouement : le Hamas en sortit avec la majorité des sièges.

Même quand les Pales­ti­niens ont réussi à créer un gou­ver­nement d’union pales­tinien qui repré­sentait 96 % de l’électorat pales­tinien, nous sommes restés soumis au siège et à l’embargo. Ce qui a contribué à inten­sifier le conflit latent entre le Fatah et le Hamas, lequel a mené à la division interne entre la Cis­jor­danie et Gaza en 2007. Et a eu pour autre consé­quence l’annulation des élec­tions au CLP qui devaient se tenir en janvier.

C’est dans ce contexte qu’il faut ana­lyser la décision de l’ANP d’annuler les élec­tions muni­ci­pales qui devaient avoir lieu en Cis­jor­danie le 17 juillet 2010 - et la par­ti­ci­pation volon­taire des gou­ver­ne­ments des Etats-​​Unis et de l’Union euro­péenne à l’abrogation du pro­cessus démocratique.

La plupart des Pales­ti­niens recon­naissent qu’il est impos­sible de tenir des élec­tions pré­si­den­tielle et légis­la­tives sans mettre fin d’abord à la division entre la Cis­jor­danie et Gaza. Et c’est pré­ci­sément pour cela que tous les partis poli­tiques pales­ti­niens et les orga­ni­sa­tions de la société civile -excepté le Hamas-​​ s’accordaient sur l’importance vitale de tenir les élec­tions muni­ci­pales selon le calen­drier. La seule alter­native aurait été qu’une autorité exé­cutive - non reconnue elle même par le CLP-​​ nomme les nou­veaux conseillers locaux, privant encore davantage les gens du droit de choisir leurs représentants .

Noua avons vu dans les élec­tions locales la manière de main­tenir vivants les fer­ments des prin­cipes et des sys­tèmes démo­cra­tiques, malgré de vio­lentes dis­putes intes­tines. Si elles avaient été menées de façon appro­priée, les élec­tions muni­ci­pales auraient permis de rap­peler aux diverses auto­rités qu’elles sont res­pon­sables devant le peuple. L’objectif était aussi de pro­mouvoir des méthodes non vio­lentes pour résoudre les dif­fé­rends internes, en donnant aux Pales­ti­niens l’opportunité d’exprimer leurs pré­fé­rences par un pro­cessus démo­cra­tique et non par l’usage de le force.

Le gou­ver­nement Hamas a empêché l’inscription des élec­teurs à Gaza, y rendant ainsi l’élection impos­sible. Au début, les res­pon­sables de l’ANP déci­dèrent jus­tement de main­tenir les élec­tions en Cis­jor­danie, avec de longues expli­ca­tions sur les raisons pour les­quelles elles ne seraient pas un frein aux efforts de récon­ci­liation. De nom­breux dis­cours louèrent le rôle des élec­tions locales dans la construction de l’Etat. Mais il devint rapi­dement évident que, bien que le Hamas ait décidé de boy­cotter l’élection, le Fatah serait quand même confronté à la concur­rence farouche de partis démo­cra­tiques non alignés. Ceci était clair dans toutes les grandes villes, Hébron, Ramallah et Tulkarem.

Malgré cela, jusqu’à l’annulation des élec­tions le 10 juin 2010, il sem­blait que le vote se dérou­lerait comme prévu. L’inscription des élec­teurs s’est faite, l’élaboration des listes élec­to­rales aussi, des obser­va­teurs furent choisis – et puis, quelques minutes avant la fer­meture de l’inscription des can­didats sur les listes, le gou­ver­nement de Cis­jor­danie annonça qu’il repoussait les élec­tions à une date indéterminée.

Donc, tandis que le gou­ver­nement à Gaza empê­chait la tenue des élec­tions locales, celui de Cis­jor­danie l’annulait. Cela a causé la conster­nation de la popu­lation, qui n’a jamais cru l’argument de l’ANP affirmant que c’était au nom de la récon­ci­liation inter-​​palestinienne que l’élection était annulée.

Ce qui pose bien sûr une question fon­da­mentale sur le sens de « construction de l’Etat ». Ce terme ne signifie-​​t-​​il rien de plus que de nou­veaux projets de construction , de grands bâti­ments offi­ciels et un appareil de sécurité plus développé ?

Quid de la leçon de nom­breux Etats qui ont échoué dans le monde : ce qui importe le plus c’est l’établissement d’institutions démo­cra­tiques légi­times et repré­sen­ta­tives ? Sans aucun doute c’est en grande partie pourquoi l’Inde et le Brésil ont réussi alors que la Somalie, l’ Afgha­nistan et d’autres ont échoué.

Nos man­que­ments en terme de démo­cratie ne doivent pas servir de pré­texte à Israël pour pour­suivre l’assujettissement des Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires occupés. Cette pra­tique israé­lienne cruelle vise à donner un pré­texte à Israël pour par­ti­ciper à l’affaiblissement de notre démo­cratie tout en atté­nuant les crimes plus vastes de l’occupation.

Les Pales­ti­niens n’ont que faire d’un Etat qui ne le serait que de nom, avec un drapeau et un hymne national. Nous voulons un Etat sou­verain, pas des groupes de ban­toustans. Et nous voulons un Etat démo­cra­tique où nous pourrons choisir nos diri­geants et notre gouvernement.

Nous ne voulons pas qu’ils soient nommés par des puis­sances étran­gères qui pré­tendent agir en notre nom.

Un véri­table Etat exige que les gens vivent libres et pros­pères, dans la dignité et jouissant de tous leurs droits-​​ et sans les constantes machi­na­tions d’une partie ou d’une autre qui détruisent ce processus.

De telles manoeuvres ne font que pié­tiner les droits démo­cra­tiques des Pales­ti­niens et font reculer la cause de la paix.