La méthode des folles provocations

Uri Avnery, mercredi 14 février 2007

Quand un Premier ministre vient de perdre une guerre, est pour­suivi par des affaires de cor­ruption et voit sa popu­larité des­cendre en chute libre, que peut-​​il faire ? Eh bien, il peut recourir à des provocations.

Une pro­vo­cation détourne l’attention, occupe les gros titres, crée l’illusion de la puis­sance, donne l’impression que l’on mène le jeu.

Mais une pro­vo­cation est un ins­trument dan­gereux. Elle peut pro­voquer des dégâts irréversibles.

PROVOCATION1 : La frontière nord.

Le long de la fron­tière nord, il y a une clôture. Mais celle-​​ci ne coïncide pas partout exac­tement avec la fron­tière reconnue (appelée Ligne bleue). Pour des raisons topo­gra­phiques, des sec­tions de la bar­rière passent à quelques dizaines de mètres au sud de celle-​​ci.

Il s’agit là de la situation en théorie. Au cours des années, les deux côtés ont pris l’habitude de consi­dérer la clôture comme la fron­tière effective. Côté libanais, les vil­la­geois cultivent les champs jusqu’à la bar­rière, champs qui peuvent bien leur appartenir.

Main­tenant, Ehoud Olmert a décidé de tirer profit de cette situation et de s’affirmer comme un grand et invin­cible guerrier. Des explosifs récemment trouvés à quelques mètres de la Ligne bleue servent de pré­texte. L’armée israé­lienne affirme qu’ils ont été mis là il y a quelques jours à peine par des com­bat­tants du Hez­bollah déguisés en che­vriers. Selon le Hez­bollah, ce sont de vieilles bombes qui se trouvent là depuis avant la der­nière guerre.

Olmert envoya des soldats au-​​delà de la clôture pour ouvrir une « Hissuf » (« zone d’exposition ») - un de ces nou­veaux mots hébreux inventés par le service de « blan­chiment de la langue » de l’armée pour embellir les choses laides. Cela signifie le déra­ci­nement de tous les arbres, afin de dégager la vue et de faci­liter les tirs. L’armée a utilisé l’arme qui est la marque de fabrique de l’Etat d’Israël : le bull­dozer blindé.

L’armée liba­naise a prévenu qu’elle ouvrirait le feu. Quand il s’est avéré que cet aver­tis­sement n’avait aucun effet, elle tira vraiment plu­sieurs salves au-​​dessus de la tête des soldats israé­liens. L’armée israé­lienne riposta par plu­sieurs obus de chars sur la position liba­naise. Et voilà, nous avons notre « incident ».

Toute cette affaire rap­pelle beaucoup les méthodes d’Ariel Sharon dans les années 60, quand il était chef des opé­ra­tions du com­man­dement nord. Sharon était devenu expert en pro­vo­ca­tions de l’armée syrienne dans les zones démi­li­ta­risées qui exis­taient sur la fron­tière entre les deux pays à l’époque. Israël reven­di­quait la sou­ve­raineté sur ces zones, alors que les Syriens affir­maient qu’elles consti­tuaient une zone neutre n’appartenant à aucun des deux Etats et dans laquelle les fer­miers arabes, qui pos­sé­daient la terre, avaient le droit de cultiver leurs champs.

Selon la légende, les Syriens ont mis à profit leur contrôle sur les hau­teurs sur­plombant les vil­lages israé­liens dans la vallée. Sans arrêt, les méchants Syriens (les Syriens étaient tou­jours « méchants ») ter­ro­ri­saient par des tirs d’obus les pauvres habi­tants des kib­boutz sans défense. Ce mythe, auquel croyaient pra­ti­quement tous les Israé­liens à l’époque, a servi à jus­tifier l’occupation des hau­teurs du Golan et leur annexion par Israël. Encore aujourd’hui, les visi­teurs étrangers sont conduits à un poste d’observation sur les hau­teurs du Golan et on leur montre les kib­boutz sans défense en contrebas.

La vérité, qui a été dévoilée depuis lors, est quelque peu dif­fé­rente : Sharon avait l’habitude d’ordonner aux habi­tants des kib­boutz de des­cendre dans leurs abris, et il envoyait un tracteur blindé dans la zone démi­li­ta­risée. Comme prévu, les Syriens tiraient sur lui. L’artillerie israé­lienne, qui n’attendait que ce signal, ouvrait alors un bom­bar­dement massif sur les posi­tions syriennes. Il y a eu des dizaines d’ « inci­dents » de la sorte.

Main­tenant, la même méthode est en train d’être pra­tiquée par le suc­cesseur de Sharon. Des soldats et des bull­dozers entrent dans la zone, les Libanais tirent, les chars israé­liens les bombardent.

Cette pro­vo­cation a-​​t-​​elle un sens poli­tique ? L’armée liba­naise rend compte à Fouad Siniora, le chouchou des Etats-​​Unis et l’adversaire du Hez­bollah. Au len­demain de la seconde guerre du Liban, cette armée fut déployée le long de la fron­tière, à la demande expresse du gou­ver­nement israélien, et cela fut annoncé par Olmert comme une superbe réussite israé­lienne. (Jusqu’alors, les com­man­dants de l’armée israé­lienne étaient vigou­reu­sement opposés à l’idée de faire sta­tionner des troupes liba­naises ou inter­na­tio­nales dans cette zone, en pré­tendant que cela pourrait contrarier leur liberté d’action).

Alors, quel est le but de cette pro­vo­cation ? Le même que dans toutes les actions récentes d’Olmert : gagner en popu­larité pour se main­tenir au pouvoir, dans ce cas en créant des tensions.

PROVOCATION2 : Le Mont du Temple.

L’Islam a trois villes saintes : La Mecque, Médine et Jéru­salem. A La Mecque cette semaine, les chefs du Fatah et du Hamas se sont réunis pour mettre fin aux tueries mutuelles et pour mettre en place un gou­ver­nement d’union. Pendant que l’attention de l’opinion pales­ti­nienne concernée était cap­tivée par cet événement, Olmert frappait Jérusalem.

La « Porte des Magh­rébins » servit de pré­texte. C’est une entrée pour le Haram al-​​Sharif (« le Grand sanc­tuaire »), vaste place où se trouvent la mosquée al-​​Aqsa et le Dôme du Rocher. Comme cette porte est plus haute que la zone du Mur occi­dental située plus bas, on ne peut l’approcher qu’en passant sur un pont incliné ou une passerelle.

Le vieux pont s’est écroulé il y a quelque temps. Il a été rem­placé par une structure pro­vi­soire. Aujourd’hui l’« Autorité des Anti­quités israé­liennes » est en train de détruire le pont pro­vi­soire pour mettre à sa place - c’est du moins ce qu’elle prétend - un pont per­manent. Mais le travail semble beaucoup plus conséquent.

Comme on pouvait s’y attendre, des émeutes ont immé­dia­tement éclaté. En 1967, Israël a annexé for­mel­lement ce lieu et pro­clamé sa sou­ve­raineté sur l’ensemble du Mont du Temple. Les Arabes (et le monde entier) n’ont jamais reconnu cette annexion. Dans la pra­tique, le Mont du Temple est géré par le Waqf isla­mique (fon­dation religieuse).

Le gou­ver­nement israélien prétend que le pont ne fait pas partie du Mont du Temple. Les Musulmans affirment que le pont en fait partie. Der­rière cette bataille, il y a un vague soupçon arabe que l’installation du nouveau pont n’est que la cou­verture de quelque chose qui se trame sous terre.

A la confé­rence de Camp David en 2000, les Israé­liens ont fait une pro­po­sition qui sem­blait bizarre : laisser la zone elle-​​même aux Musulmans mais avec une sou­ve­raineté israé­lienne sur le sous-​​sol. Cela a ren­forcé la croyance des musulmans que les Israé­liens avaient l’intention de creuser sous le Mont, afin d’y retrouver des traces du temple juif détruit par les Romains il y a 1936 ans. Cer­tains croient que la véri­table intention était de pro­voquer l’écroulement des Lieux Saints isla­miques afin d’y construire à leur place un nouveau temple.

Ces soupçons sont entre­tenus par le fait que la plupart des archéo­logues israé­liens ont tou­jours été les ser­vi­teurs loyaux de la pro­pa­gande offi­cielle. Depuis l’émergence du sio­nisme moderne, ils se sont engagés dans une entre­prise déses­pérée pour « trouver » la preuve archéo­lo­gique de la vérité his­to­rique des his­toires de l’Ancien Tes­tament. Jusqu’à main­tenant, ils sont tou­jours revenus bre­douilles : il n’existe aucune preuve archéo­lo­gique de l’exode d’Egypte, de la conquête de Canaan et des Royaumes de Saul, David et Salomon. Mais dans leur impé­rieux désir de prouver l’improuvable (parce que dans l’opinion de la grande majorité des archéo­logues et des his­to­riens hors d’Israël - et aussi de quelques-​​uns en Israël - les his­toires de l’Ancien tes­tament ne sont que des mythes sacrés), les archéo­logues ont détruit de nom­breuses strates des autres périodes.

Mais cela n’est pas le plus important. On peut dis­cuter à l’infini sur la res­pon­sa­bilité sur le sentier des Magh­rébins ou sur ce que les archéo­logues cherchent. Mais il n’y a pas de doute que ceci est une pro­vo­cation. Elle a été conduite comme une opé­ration mili­taire sur­prise, sans consul­tation avec l’autre partie.

Per­sonne ne pouvait mieux qu’Olmert savoir à quoi s’attendre. Celui-​​ci, en tant que maire de Jéru­salem, fut res­pon­sable de la mort de 85 êtres humains - 69 Pales­ti­niens et 16 Israé­liens - dans une pro­vo­cation sem­blable quand il « ouvrit » un tunnel près du Mont du Temple. Et tout le monde se sou­vient, bien sûr, que la seconde Intifada a com­mencé avec la « visite » pro­vo­ca­trice au Mont du Temple d’Ariel Sharon.

C’est une pro­vo­cation contre 1,3 mil­liard de musulmans, et par­ti­cu­liè­rement contre le monde arabe. C’est un coup de poi­gnard dans le dos du « modéré » Mahmoud Abbas, avec lequel Olmert prétend être prêt à avoir un « dia­logue » - et ceci au moment même où Abbas est parvenu à un accord his­to­rique avec le Hamas pour la for­mation d’un gou­ver­nement d’union nationale. C’est aussi un coup de poi­gnard dans le dos du roi de Jor­danie, allié d’Israël, qui se considère comme le pro­tecteur tra­di­tionnel du Mont du Temple.

Dans quel but ? Pour prouver qu’Olmert est un diri­geant fort, le héros du Mont du Temple, le défenseur des valeurs natio­nales, qui n’a rien à faire de l’opinion publique mondiale.

PRO­VO­CATION N° 3 : Après la condam­nation d’Haïm Ramon pour conduite indé­cente, le poste de ministre de la Justice est devenu vacant. Par sur­prise, après avoir créé la confusion en dévoilant les noms des can­didats accep­tables, Olmert a nommé à ce poste un pro­fesseur qui est l’ennemi ouvert et déclaré de la Cour suprême et de l’avocat général.

La Cour suprême est presque la seule ins­ti­tution gou­ver­ne­mentale en Israël qui jouisse encore de la confiance de la grande majorité de la popu­lation. Le dernier pré­sident de la Cour, Aharon Barak, m’a dit un jour : « Nous n’avons pas de troupes. Notre pouvoir n’est basé que sur la confiance des gens. » Aujourd’hui, Olmert a nommé un ministre de la Justice engagé depuis long­temps et très visi­blement, à détruire cette confiance. Il semble vraiment que ce soit son seul intérêt dans la vie, surtout depuis qu’il n’a pas réussi à faire nommer une amie proche, pro­fes­seure, à la Cour Suprême.

On peut per­cevoir dans tout ceci la volonté d’Olmert, poli­ticien qui traîne der­rière lui toute une série d’affaires de cor­ruption (dont plu­sieurs sont actuel­lement en cours d’enquête de la police et des contrô­leurs d’Etat) de mettre des bâtons dans les roues aux enquê­teurs, à l’avocat général et aux tri­bunaux. Cette pro­vo­cation sert également de ven­geance envers le tri­bunal qui a osé condamner Ramon, son ami et allié. Olmert n’a bien sûr pas consulté qui que ce soit dans le système judi­ciaire, ni l’avocat général (dont le titre officiel est « conseiller juri­dique du gou­ver­nement ») ni le pré­sident de la Cour suprême, Dorit Beinish, qu’il ne peut pas supporter.

Je ne suis pas un admi­rateur béat de la Cour suprême. C’est un rouage dans la machi­nerie de l’occupation. On ne peut pas compter sur elle pour les ques­tions comme les assas­sinats ciblés, le mur de sépa­ration, la démo­lition de maisons pales­ti­niennes et les mille et un autres cas sur les­quels flotte la fausse ban­nière de la « sécurité ». Mais elle est le dernier bastion des droits de l’homme à l’intérieur d’Israël même.

La nomi­nation du nouveau ministre est un coup porté à la démo­cratie israé­lienne, et donc pas moins dan­ge­reuse que les deux autres provocations.

QUEST-CE QUE LES TROIS pro­vo­ca­tions ont en commun ? Tout d’abord : leur caractère uni­la­téral. Qua­rante ans d’occupation ont créé une men­talité d’occupation qui détruit tout désir et toute pos­si­bilité de résoudre les pro­blèmes par la com­pré­hension mutuelle, le dia­logue et le compromis.

Tant dans les affaires étran­gères qu’à l’intérieur, les méthodes de la mafia règnent : vio­lence, coups fourrés, éliminations.

Quand ces méthodes sont uti­lisées par un poli­ticien hanté par les affaires de cor­ruption, un bel­li­ciste invétéré qui se bat par tous les moyens pos­sibles pour sur­vivre, c’est vraiment une situation très dangereuse.