La mère de tous les prétextes

Uri Avnery, jeudi 18 octobre 2007

Pourquoi le mou­vement sio­niste a-​​t-​​il eu besoin d’excuses pour jus­tifier la façon dont il traitait les Palestiniens ?

QUAND j’entends parler du “clash des civi­li­sa­tions”, je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer.

Rire, parce qu’une telle notion est complètement idiote.

Pleurer, parce qu’elle est capable de provoquer d’indicibles désastres.

Il y a d’autant plus de quoi pleurer que nos diri­geants exploitent ce slogan comme pré­texte pour saboter toute pos­si­bilité de récon­ci­liation israélo-​​palestinienne. C’est juste un pré­texte de plus dans la longue liste des prétextes.

POURQUOI le mou­vement sio­niste a-​​t-​​il eu besoin d’excuses pour jus­tifier la façon dont il traitait les Palestiniens ?

A sa nais­sance, c’était un mou­vement idéa­liste. Il donnait une grande impor­tance à ses bases morales. Non seulement pour convaincre le monde, mais par-​​dessous tout pour avoir la conscience tranquille.

Depuis notre plus tendre enfance, on nous a enseigné la vie des pion­niers, beaucoup d’entre eux fils et filles de familles aisées et bien éduquées, qui avaient laissé der­rière eux une vie confor­table en Europe pour com­mencer une nou­velle vie dans un pays lointain et - selon les cri­tères de l’époque - pri­mitif. Ici, dans un climat dur auquel ils n’étaient pas habitués, souvent affamés et malades, ils ont accompli un travail phy­sique épuisant sous un soleil torride.

Pour faire cela, ils avaient abso­lument besoin de croire en la jus­tesse de leur cause. Ils croyaient non seulement à la nécessité de sauver les Juifs d’Europe de la per­sé­cution et des pogroms, mais aussi à celle de créer une société plus juste que jamais, une société égali­taire qui soit un modèle pour le monde entier. Léon Tolstoï n’était pas moins important pour eux que Théodore Herzl. Le kib­boutz et le moshav étaient des sym­boles de toute l’entreprise.

Mais ce mou­vement idéa­liste avait pour objectif de s’installer dans un pays habité par un autre peuple. Comment sur­monter cette contra­diction entre ses idéaux sublimes et le fait que leur réa­li­sation néces­sitait l’expulsion du peuple de sa terre ?

La façon la plus simple était de refouler com­plè­tement le pro­blème, en ignorant son exis­tence même : la terre, nous disions-​​nous, était vide, il n’y avait pas d’autres gens qui y vivaient. Ce fut la jus­ti­fi­cation qui servit à passer par-​​dessus l’abîme moral.

Seul un des pères fon­da­teurs du mou­vement sio­niste fut assez cou­rageux pour appeler un chat un chat. Zeev Jabo­tinsky a écrit il y a déjà 80 ans qu’il était impos­sible de tromper les Pales­ti­niens (dont il recon­naissait l’existence) et d’acheter leur consen­tement pour réa­liser les aspi­ra­tions sio­nistes. Nous sommes des colons blancs qui colo­nisons la terre du peuple autochtone, disait-​​il, et il n’y a stric­tement aucune chance que les indi­gènes s’y résignent volon­tai­rement. Ils résis­teront vio­lemment, comme tous les peuples indi­gènes dans les colonies euro­péennes. Donc, nous avons besoin d’un “mur de fer” pour pro­téger l’entreprise sioniste.

Quand on dit à Jabo­tinsky que cette approche était immorale, il répliqua que les Juifs essayaient de se sauver du désastre qui les menaçait en Europe et donc que ce besoin moral l’emportait pour eux sur les consi­dé­ra­tions morales concernant les Arabes de Palestine.

La plupart des sio­nistes n’étaient pas prêts à accepter cette approche axée sur la force. Ils cher­chaient avec ferveur une jus­ti­fi­cation morale avec laquelle ils pour­raient vivre.

Ainsi a démarré la longue quête des jus­ti­fi­ca­tions - chaque pré­texte sup­plantant le pré­cédent, en fonction de l’évolution des modes spi­ri­tuelles dans le monde.

LA PRE­MIÈRE jus­ti­fi­cation fut pré­ci­sement la seule ridi­cu­lisée par Jabo­tinsky : nous sommes en fait venus dans l’intérêt des Arabes. Nous les sor­tirons de leurs condi­tions de vie pri­mi­tives, de leur igno­rance et de leur misère. Nous leur ensei­gnerons des méthodes modernes d’agriculture et nous leur appor­terons une médecine avancée. Nous leur appor­terons tout - sauf l’emploi parce que nous avons besoin de tous les emplois pour les Juifs qui seront conduits ici, ce qui, de Juifs du ghetto, nous trans­formera en un peuple d’ouvriers et de laboureurs.

Quand les Arabes ingrats se sont mis à résister à notre grand projet, en dépit de tous les avan­tages que nous étions supposé leur apporter, nous avons trouvé une jus­ti­fi­cation mar­xiste : ce ne sont pas les Arabes qui s’opposent à nous, mais seulement les “effendis” [“pro­prié­taires absents” ndt]. Les riches Arabes, les grands pro­prié­taires, craignent que l’exemple rayonnant de la com­mu­nauté hébraïque égali­taire attire les pro­lé­taires arabes exploités et les améne à se dresser contre leurs oppresseurs.

Cela non plus n’a pas marché long­temps, peut-​​être parce que les Arabes ont vu comment les sio­nistes ache­taient la terre à ces mêmes “effendis” et chas­saient les métayers qui culti­vaient cette terre depuis des générations.

La montée des nazis en Europe a apporté des masses de Juifs dans le pays. Les Arabes ont vu comment la terre se retirait sous leurs pieds, et ils ont lancé une rebellion contre les Anglais et les Juifs en 1936. Pourquoi, deman­daient les Arabes, devraient-​​ils payer pour la per­sé­cution des Juifs par les Euro­péens ? Mais la révolte arabe nous donna une nou­velle jus­ti­fi­cation : les Arabes sou­tiennent les nazis. Et de fait, le grand mufti de Jéru­salem, Hajj Amin al-​​Husseini, fut pho­to­graphié assis à côté d’Hitler. Cer­taines per­sonnes “décou­vrirent” que le mufti était le véri­table ins­ti­gateur de l’Holocauste. (Des années plus tard il fut révélé qu’Hitler détestait le mufti, qui n’eut stric­tement aucune influence sur les nazis.)

La Seconde guerre mon­diale prit fin et fut suivie par la guerre de 1948. La moitié des Pales­ti­niens vaincus devinrent des réfugiés. Cela ne troubla pas la conscience sio­niste. Parce que tout le monde savait : ils sont partis de leur plein gré. Leurs diri­geants les ont appelés à quitter leurs maisons, pour revenir après la vic­toire des armées arabes. Certes, aucune preuve n’a jamais été trouvée pour étayer cette affir­mation absurde, mais elle suf­fisait à apaiser notre conscience à l’époque.

On peut se demander pourquoi les réfugiés ne furent pas auto­risés à regagner leurs maisons une fois la guerre ter­minée. Hé bien, ce sont eux qui en 1947 ont rejeté le plan de partage de l’ONU et com­mencé la guerre. C’est pour cela qu’ils ont perdu 78% de leur pays et ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-​​mêmes.

Puis vint la Guerre froide. Nous étions, bien sûr, du côté du “monde libre”, alors que le grand leader arabe, Gamal Abd-​​el-​​Nasser, rece­vaient ses armes du bloc sovié­tique. (Certes, pendant la guerre de 1948 les armes sovié­tiques nous arri­vaient en quan­tités, mais peu importe.) C’était tout-​​à-​​fait clair : Inutile de dis­cuter avec les Arabes, parce qu’ils sou­tiennent la tyrannie communiste.

Mais le bloc sovié­tique s’est effondré. “L’organisation ter­ro­riste appelée OLP comme Menahem Begin avait coutume de le dire, reconnut Israël et signa les accords d’Oslo. Une nou­velle jus­ti­fi­cation devait être trouvée à notre refus de rendre les ter­ri­toires occupés aux Palestiniens.

Le salut vint d’Amérique : un pro­fesseur du nom de Samuel Hun­tington écrivit un livre sur le “Clash des civi­li­sa­tions”. Et ainsi nous avons trouvé la mère de tous les prétextes.

L’ENNEMI PAR excel­lence, selon cette théorie, est l’islam. La civi­li­sation occi­dentale, judéo-​​chrétienne, libérale, démo­cra­tique, tolé­rante, est attaquée par le monstre isla­mique, fana­tique, ter­ro­riste, meurtrier.

L’Islam est meur­trier par nature. En fait, “musulman” et “ter­ro­riste” sont syno­nymes. Tout musulman est un ter­ro­riste, tout ter­ro­riste est musulman.

Un scep­tique pourrait demander : comment se fait-​​il que la mer­veilleuse culture occi­dentale ait donné nais­sance à l’Inquisition, aux pogroms, à la chasse aux sor­cières, à l’anéantissement des Indiens d’Amérique, à l’Holocauste, aux net­toyages eth­niques et autres innom­brables atro­cités - mais cela est du passé. Aujourd’hui la culture occi­dentale est l’incarnation de la liberté et du progrès.

Le pro­fesseur Hun­tington ne pensait pas par­ti­cu­liè­rement à nous. Son objectif était de satis­faire un besoin maladif amé­ricain très par­ti­culier : l’empire amé­ricain a tou­jours besoin d’un ennemi virtuel global, un ennemi unique qui com­prenne tous les oppo­sants des Etats-​​Unis à travers le monde. Les com­mu­nistes fai­saient l’affaire - le monde entier était divisé entre les bons (les Amé­ri­cains et ceux qui les sou­te­naient) et les mauvais (les cocos). Qui­conque s’opposait aux intérêts amé­ri­cains était auto­ma­ti­quement com­mu­niste - Nelson Mandela en Afrique du sud, Sal­vador Allende au Chili, Fidel Castro à Cuba, alors que les maîtres de l’apartheid, les esca­drons de la mort d’Augusto Pinochet et la police secrète du Shah d’Iran appar­te­naient, comme nous, au Monde Libre.

Quand l’empire com­mu­niste s’est effondré, l’Amérique s’est soudain retrouvé sans ennemi mondial. Ce vide a main­tenant été comblé par les ter­ro­ristes musulmans. Non seulement Osama Ben Laden, mais aussi les com­ba­tants de la liberté tchét­chènes, la jeu­nesse nord-​​africaine révoltée des ban­lieues de Paris, les gar­diens de la Révo­lution ira­niens, les insurgés des Philippines.

Ainsi la vision amé­ri­caine du monde s’est réajustée : un monde bon (la civi­li­sation occi­dentale) et un monde mauvais (la civi­li­sation isla­mique). Des diplo­mates prennent encore soin de faire la dis­tinction entre “Isla­mistes radicaux” et “musulmans modérés”, mais c’est seulement en appa­rence. Entre nous, nous savons bien sûr qu’ils sont tous des Osama Ben Laden. Ils sont tous les mêmes.

De cette façon, une grande partie du monde, com­posée de mul­tiples pays très divers, et une grande religion, avec des ten­dances très dif­fé­rentes et mêmes opposées (comme dans la chré­tienté et le judaïsme), qui a donné au monde des trésors scien­ti­fiques et culturels inégalés, sont mis dans un seul et même sac.

CETTE VISION DU MONDE est taillée sur mesure pour nous. En effet, le monde du choc des civi­li­sation est, pour nous, le meilleur des monde possibles.

Du coup, la lutte entre Israël et les Pales­ti­niens n’est plus un conflit entre le mou­vement sio­niste, qui est venu s’installer dans ce pays, et les Pales­ti­niens qui l’habitaient. Non, il a été depuis le tout début une partie de la lutte mon­diale qui n’a rien à voir avec nos aspi­ra­tions et nos actions. L’assaut de l’Islam ter­ro­riste sur le monde occi­dental n’a pas com­mencé à cause de nous. Nous pouvons avoir la conscience plei­nement tran­quille - nous faisons partie des bons de ce monde.

C’est main­tenant la ligne argu­men­taire de l’Israël officiel : les Pales­ti­niens ont élu le Hamas, un mou­vement isla­mique meur­trier. (S’il n’existait pas, il fau­drait l’inventer - et d’ailleurs des gens affirment qu’au début, il a été créé par nos ser­vices secrets.) Le Hamas est ter­ro­riste, ainsi que le Hez­bollah. Peut-​​être Mahmoud Abbas n’est-il pas lui-​​même un ter­ro­riste, mais il est faible et le Hamas est sur le point de prendre seul le contrôle sur tous les ter­ri­toires pales­ti­niens. Donc nous ne pouvons pas parler avec eux. Nous n’avons pas de par­te­naire. En fait, il ne nous est pas pos­sible d’avoir un par­te­naire, car nous appar­tenons à la civi­li­sation occi­dentale, que l’Islam veut éradiquer.

DANS SON LIVRE de 1896, “L’Etat des Juifs”, Théodore Herzl, l’officiel “pro­phète de l’Etat” israélien, a aussi prédit cette évolution.

Voici ce qu’il écrivit en 1896 : “Pour l’Europe, nous consti­tuerons (en Palestine) une partie du mur contre l’Asie, nous serons l’avant-garde de la culture contre la barbarie.”

Herzl pensait à un mur méta­pho­rique, mais entre­temps nous en avons dressé un bien réel. Pour beaucoup, ce n’est pas juste un mur de sépa­ration entre Israël et la Palestine. C’est une partie du mur mondial entre l’Occident et l’Islam, la ligne de front du choc des civi­li­sa­tions. Au-​​delà du mur, il n’y a pas des hommes, des femmes et des enfants, ni une popu­lation pales­ti­nienne conquise et opprimée, ni des villes et des vil­lages étranglés comme Abou-​​Dis, a-​​Ram, Bilin et Qal­qiliya. Non, der­rière le mur, il y a un mil­liard de ter­ro­ristes, des mul­ti­tudes de musulmans assoiffés de sang, qui n’ont qu’un seul désir dans la vie : nous jeter à la mer, sim­plement parce que nous sommes juifs, et que nous faisons partie de la civi­li­sation judéo-​​chrétienne.

Avec une position offi­cielle comme celle-​​là, à qui parler ? parler de quoi ? A quoi bon la réunion d’Annapolis ou d’ailleurs ?

Et qu’est-ce qu’il nous reste à faire - pleurer ou rire ?