« La guerre est finie, rien n’a changé et le monde a oublié Gaza »

Frédéric Koller, samedi 4 avril 2009

Ses trésors archéo­lo­giques avaient permis le succès à Genève de l’exposition « Gaza à la croisée des civi­li­sa­tions » : Jawdat Khoudary témoigne de la vie à Gaza après la guerre

Jusqu’en décembre 2008, Omar suivait les cours de l’école amé­ri­caine de Gaza. Il la connaissait bien, puisque c’est son père, Jawdat Khoudary, un riche entre­preneur, qui l’avait construite dans les années 1990. L’école a été détruite par l’armée israé­lienne lors d’un raid de l’opération « Plomb durci » en janvier dernier. « Après la guerre, mon fils m’a dit qu’il voulait étudier les explosifs, raconte Jawdat Khoudary. Les jeunes de Gaza sont trau­ma­tisés. De leur vie, ils n’ont connu que la des­truction. Qu’attendre de cette géné­ration ? Si cela continue ainsi, elle nourrira les rangs d’Al-Qaida. »

Jawdat Khoudary est un familier de Genève. Il y a deux ans, sa col­lection d’objets archéo­lo­giques avait permis le succès de l’exposition Gaza à la croisée des civi­li­sa­tions inau­gurée par Mahmoud Abbas et Micheline Calmy-​​Rey. Ses trésors, accu­mulés au gré de ses travaux de ter­ras­sement, reposent depuis dans un entrepôt genevois. « Heu­reu­sement qu’ils sont ici, à l’abri. Je remercie Genève. Je les rapa­trierai quand il y aura des progrès poli­tiques à Gaza… dans plu­sieurs années. » L’homme d’affaires devait, avec l’aide du Musée d’art et d’histoire, construire un musée archéo­lo­gique à Gaza. Le projet n’est pas aban­donné, mais sus­pendu. Entre-​​temps, il a inauguré un plus petit musée sur sa pro­priété qui a ren­contré un vif succès auprès de la classe moyenne gaziote. Mais lui aussi a été endommagé par l’armée israé­lienne. Publicité

Cette sin­gu­lière aventure est relatée dans un excellent livre de la jour­na­liste Béa­trice Guelpa*. De retour de Gaza, elle témoigne : « Les gens sont comme dans une prison, et à l’extérieur on les considère comme des ter­ro­ristes. Le combat de Jawdat permet de briser cette image. Son musée est une forme de résis­tance, une fenêtre sur le monde. »

Jawdat Khoudary a patienté quatre semaines avant d’obtenir l’autorisation israé­lienne de quitter Gaza pour assister à la sortie du livre à Genève. Pour l’homme d’affaires, il y a un avant et un après « Plomb durci » : « Avant j’avais réussi à conserver mon opti­misme malgré toutes les épreuves. A présent je suis pes­si­miste. La guerre est finie depuis trois mois. Rien n’a changé. Et le monde a oublié Gaza. » Du fait du blocus israélien, ses affaires sont gelées. Alors il passe son temps dans son jardin.

« Pourquoi Israël a-​​t-​​il tué plus de 1000 civils et détruit 70% des infra­struc­tures ? Pourquoi Israël a-​​t-​​il bom­bardé même un zoo ? Pourquoi détruire des écoles ? Pourquoi infliger une punition col­lective ? Pourquoi interdire l’accès des maté­riaux de recons­truction ? Pourquoi n’avons-nous tou­jours pas de vitres à nos fenêtres ? » Voilà de quoi parlent les Gaziotes aujourd’hui. Et ils n’ont pas de réponses. « Le Hamas est tou­jours là, les tirs de roquettes conti­nuent et le soldat israélien Gilad Shalit est tou­jours pri­sonnier. Cette tuerie, ces des­truc­tions ne répondent à aucune raison. Comment convaincre les enfants que c’était contre le Hamas ? » Comme dans le camp de la paix en Israël, c’est désormais le désespoir qui domine à Gaza.

Tout n’est pourtant pas noir. Le musée de Jawdat Khoudary a rouvert ses portes en début de semaine. « Mais je ne blâ­merai pas les gens s’ils ne viennent plus. » Au Musée d’art et d’histoire de Genève, deux Pales­ti­niens suivent une for­mation dans l’attente de la réa­li­sation d’un grand musée à Gaza. Quant à Omar, le fils aîné de Jawdat Khoudary, il poursuit désormais ses études en Jor­danie. « Il parle à nouveau de devenir ingé­nieur. Il rede­vient normal ! » Publicité

Et puis, il y a l’histoire de ce médecin pales­tinien dont trois filles ont été tuées par les bom­bar­de­ments israé­liens dans son appar­tement mais qui continue de tra­vailler en Israël. « On parle de lui pour un Prix Nobel de la paix. C’est bien. »

*« Gaza debout face à la mer », Ed. Zoé.