La guerre des pierres de Jérusalem-​​Est

Benjamin Barthe, lundi 21 juillet 2008

Le cal­vaire de la famille Al-​​Kurd a débuté en 1972. Cette année-​​là, deux asso­cia­tions de juifs reli­gieux proches du Parti tra­vailliste sont dési­gnées par la justice comme les pro­prié­taires de leur domicile.

C’est un petit coin de verdure à quelques pas du centre-​​ville de Jérusalem-​​Est. Un wadi (vallée) tran­quille, tra­versé d’une mau­vaise route qui mène à un lacis de mai­son­nettes en sur­plomb d’un terrain vague planté d’oliviers. La famille Al-​​Kurd habite l’une d’elles depuis 1956.

Chassés de leur domicile à Jérusalem-​​Ouest en 1948, lors de la création d’Israël, ses membres avaient été relogés huit ans plus tard dans ces bâti­ments construits par l’Unrwa, l’agence des Nations unies chargée des réfugiés pales­ti­niens, sur ordre du gou­ver­nement jor­danien, alors sou­verain dans la partie arabe de la Ville sainte. Le bail de la famille pourrait cependant prendre fin dans les pro­chains jours. Le 14 juillet, la Haute Cour de justice d’Israël a en effet confirmé un ordre d’expulsion rendu en faveur de Nachlat Shimon, une orga­ni­sation de colons juifs qui se dit pro­prié­taire du terrain, situé dans le quartier de Sheikh Jarrah.

Cette décision, qui constitue le dernier épisode en date d’une empoi­gnade judi­ciaire de plus de trente ans, pro­pulse la famille Al-​​Kurd au coeur d’un dossier poten­tiel­lement explosif. Si ses treize membres sont effec­ti­vement délogés, les vingt-​​six autres familles hébergées dans les maisons de l’Unrwa pour­raient subir le même sort.

Une aubaine pour Nachlat Shimon, qui ambi­tionne de bâtir un com­plexe de 250 loge­ments dans cette zone stra­té­gique, adja­cente à la rue Sala­heddin, la prin­cipale artère com­mer­ciale de Jérusalem-​​Est. Un désastre pour l’Autorité pales­ti­nienne qui voit tous les jours s’éloigner encore un peu plus la pos­si­bilité d’établir dans la partie arabe de la ville la capitale de l’Etat auquel elle aspire. Signe de l’inquiétude qui règne au plus haut niveau, Rafiq Hus­seini, le chef de cabinet du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas, a envoyé une lettre au corps diplo­ma­tique étranger, lui enjoi­gnant de faire pression sur l’Etat juif. "Les colons s’attaquent à l’âme de Jérusalem-​​Est, pro­teste Hatem Abdel-​​Kader, ancien député et actuel conseiller du premier ministre pales­tinien Salam Fayyad pour le dossier de Jéru­salem. En les laissant faire, Israël nous fait com­prendre qu’en dépit des négo­cia­tions, nous n’obtiendrons jamais de sou­ve­raineté sur la ville."

Le cal­vaire de la famille Al-​​Kurd a débuté en 1972. Cette année-​​là, deux asso­cia­tions de juifs reli­gieux proches du Parti tra­vailliste sont dési­gnées par la justice comme les pro­prié­taires de leur domicile. Cinq ans plus tôt, juste après l’occupation de Jérusalem-​​Est par l’armée israé­lienne dans la foulée de la guerre des Six-​​Jours, ces mêmes groupes avaient mis la main sur une pre­mière mai­son­nette accolée au tombeau de Shimon Hat­zadik, un grand prêtre juif de l’époque du second Temple, enterré dans le wadi. "Les colons ont pré­senté des cer­ti­ficats ottomans fal­sifiés", accuse Mustafa Nus­seibeh, un des loca­taires de la zone.

Dany Seidmann, avocat israélien de l’organisme Ir Amin, qui lutte pour la défense des droits des Pales­ti­niens dans la Ville sainte, convient que la réalité n’est pas aussi simple. "Avant 1948, des juifs pos­sé­daient des terres à proximité de ce lieu de prière. Après cette date, le gou­ver­nement jor­danien n’a pas jugé bon de s’en attribuer la pro­priété, contrai­rement à Israël qui a voté une loi confis­quant à son profit toutes les pro­priétés pales­ti­niennes de Jérusalem-​​Ouest."

Dans sa lettre, Rafiq Hus­seini affirme qu’à la veille de la création d’Israël, 60 % de ce qui allait devenir Jérusalem-​​Ouest étaient détenus par des Pales­ti­niens. "Pourtant, pas une seule maison ou un seul terrain n’a été rendu par les tri­bunaux israé­liens à ses pro­prié­taires légi­times. Il y a un pro­cessus dis­cri­mi­na­toire (…) au sein du système juri­dique israélien que la com­mu­nauté inter­na­tionale ne devrait pas tolérer."

Après la décision ini­tiale, trois décennies de pro­cé­dures contra­dic­toires suivent, qui abou­tissent à la division de la maison des Al-​​Kurd et à l’installation dans l’une de ses ailes d’une famille juive. Paral­lè­lement, les deux grou­pe­ments reli­gieux passent la main à Nachlat Shimon, un mou­vement proche d’Elad et d’Ateret Cohanim, deux asso­cia­tions d’extrême droite expertes dans l’éviction des Pales­ti­niens de Jéru­salem par tous les moyens, y compris frau­duleux si néces­saire. "Une fois, des colons armés ont débarqué chez nous, explique Fawzia Al-​​Kurd, la mère, dont l’époux, Mohamed, est invalide. Une autre fois, l’un d’eux m’a proposé un chèque de plu­sieurs mil­lions de dollars en me disant : "Avec cet argent tu seras une reine à Beit Hanina"", un autre quartier de Jérusalem-​​Est, plus excentré.

Fina­lement, après avoir repris la pro­cédure à zéro, Nachlat Shimon obtient une décision d’expulsion. Depuis, la cour de la maison de la famille Al-​​Kurd est le théâtre d’une vaste mobi­li­sation poli­tique, où se croisent diplo­mates étrangers, acti­vistes pro-​​palestiniens et notables de Jéru­salem. Un ballet qui rassure à peine Fawzia, la mère de famille, trau­ma­tisée à l’idée de subir une répé­tition de l’exode forcé vécu par ses parents en 1948.