La guerre de l’eau

André Rousseau, vendredi 4 mai 2007

Le contrôle de l’eau dans une région où la res­source est limitée est éminemment poli­tique. La pra­tique dis­cri­mi­na­toire d’Israël dans l’appropriation et la répar­tition de l’eau est un outil évident de sa poli­tique colo­niale à l’encontre des Palestiniens.

Le Proche-​​orient est une terre aride. Si l’on se limite aux trois régions où le pro­blème de l’eau se pose avec le plus d’acuité, à savoir la Jor­danie, Israël et les Ter­ri­toires pales­ti­niens, on constate que l’exploitation réelle des res­sources, pour satis­faire à la demande actuelle, est très proche, voire supé­rieure à ce qui est effec­ti­vement dis­po­nible. Ainsi, en 1994, la consom­mation d’eau en Israël dépasse les 2.000 mil­lions de mètres cube/​an alors que les res­sources renou­ve­lables n’excédent pas les 1500 mil­lions de mètres cube/​an.

Historique

Déjà en 1919, Chaim Weizman, diri­geant de l’Organisation Sio­niste Mon­diale, écrit au 1er ministre anglais Lloyd George que "l’ensemble du futur écono­mique de la Palestine est dépendant de son appro­vi­sion­nement en eau pour l’irrigation et l’énergie élec­trique". Les fron­tières demandées englobent, en plus de la Palestine, le Golan et les Monts Hermon en Syrie, le sud Liban et la rive est du Jourdain.

Un an plus tard, en octobre 1920, le même C. Weizman écrit au secré­taire du Foreign Office : "Si la Palestine était amputée du Litani, du Haut Jourdain et du Yarmouk, sans même parler de la bordure ouest de la (mer de) Galilée (Lac de Tibé­riade), elle ne pourrait être écono­mi­quement indé­pen­dante. Et une Palestine faible et appauvrie ne serait d’aucune utilité pour aucune puissance".

En 1941, D. Ben Gourion déclare : "Nous devons nous rap­peler que, pour par­venir à enra­ciner l’Etat juif, il faudra que les eaux du Jourdain et du Litani soient com­prises à l’intérieur de nos fron­tières". Ben Gourion et Moshe Dayan étaient dès le début par­tisans d’envahir le sud-​​Liban jusqu’au Litani.

Dayan pro­clamait en 1954 : "La seule chose qui est néces­saire est de trouver un officier (libanais), même seulement un Major.…Nous pour­rions soit le convaincre soit l’acheter pour qu’il se déclare lui-​​même le sauveur de la popu­lation maronite (chré­tienne). Ensuite l’armée israé­lienne entrerait au Liban, occu­perait les ter­ri­toires néces­saires et met­trait en place un régime chrétien qui s’allierait à Israël. Le ter­ri­toire au sud du Litani serait tota­lement annexé et tout serait parfait".

Dès 1953, Israël com­mence à dériver les eaux du Lac de Tibé­riade pour irriguer la côte et le Néguev, sans consulter la Syrie ni la Jor­danie, et prélève une partie des eaux du Jourdain. En 1964 le "National Water Carrier" (transport de l’eau par cana­li­sa­tions) est opérationnel.

La Syrie et la Jor­danie entre­prennent alors la construction de bar­rages sur le Yarmouk et le détour­nement du Baniyas pour retenir l’eau en amont du Lac Tibé­riade et ainsi empêcher Israël de l’y siphonner. Israël les accuse alors de l’agresser et bom­barde les travaux jusqu’au déclen­chement de la guerre des 6 jours.

Le Liban sus­pecte aussi Israël de pomper son eau sou­ter­raine depuis le Bassin de Hasbani River.

La guerre de 1967 permet à Israël d’accaparer les res­sources de Gaza, de la Cis­jor­danie et du Golan.

L’annexion du Golan, sur­nommé le "château d’eau", permet le contrôle du bassin d’alimentation amont du Jourdain, et se traduit par l’expulsion de la majorité de la popu­lation (100.000 per­sonnes), ce qui, du même coup, permet à Israël de récu­pérer l’eau qui n’est plus loca­lement consommée.

En 1994, Israël et la Jor­danie signent un traité de paix avec un volet sur l’eau défa­vo­rable aux Jor­da­niens. Avec la Syrie qui propose de tout négocier, notamment l’eau, contre un retrait total de l’occupant du Golan, les dis­cus­sions reprises en 1999 sont brus­quement inter­rompues par Ehoud Barak.

Quant aux accords d’Oslo de 1993, s’ils recon­naissent (for­mel­lement) "les droits de l’eau des Pales­ti­niens", ils ren­voient leur négo­ciation aux dis­cus­sions finales sur le statut des ter­ri­toires Palestiniens.…. !

Même des res­pon­sables israé­liens dits modérés ont refusé de s’engager sur l’eau dans le pro­tocole de Genève.

Dès 1936, Walter Clay Low­dermilk s’inspira des grands travaux, menés alors dans la Ten­nessee Valley aux Etats-​​Unis, pour pro­poser la mise en place d’une "Jordan Valley Authority" placée sous sur­veillance internationale.

Cette idée fut reprise en grande partie par le plan Johnston pour la vallée du Jourdain, du nom d’un envoyé du Pré­sident amé­ricain Eisen­hower, en vue de créer une autorité régionale en 1954-​​1955, fondée sur une coopé­ration inter étatique des Etats rive­rains du Jourdain, visant à allouer et gérer au mieux les res­sources en eau.

La loi sur l’eau d’Israël

Mais Israël en décida autrement. Sa loi sur l’eau de 1959 fait des res­sources hydrau­liques "une pro­priété publique (…) soumise au contrôle de l’État". Le contenu légal, la valeur écono­mique et sociale de la pro­priété fon­cière et des res­sources qu’elle contient sont alors pro­fon­dément modifiés.

Cela initie un système qui empêche les Pales­ti­niens de dis­poser librement de leurs res­sources hydrau­liques, ins­taurant une dis­cri­mi­nation systématique.

Mais la poli­tique mise en oeuvre depuis 1967 à Gaza et en Cis­jor­danie est d’un autre ordre de grandeur. Dès les pre­miers jours de l’invasion de la Cis­jor­danie et de Gaza en 1967, deux mesures sont prises :

- 1. inter­diction de toute nou­velle infra­structure hydrau­lique, forages et puits sans autorisation,

- 2. confis­cation des res­sources en eau qui sont déclarées pro­priétés d’Etat confor­mément à cette loi israé­lienne sur l’eau de 1959 qui a natio­nalisé la ressource.

Pour y appliquer sa loi sur l’eau, Israël use à outrance de décrets mili­taires. Le domaine prin­cipal de dis­cri­mi­nation est celui des entraves imposées aux forages des puits.

350 puits pales­ti­niens fonc­tionnent actuel­lement en Cis­jor­danie, 23 d’entre eux, repré­sentant 6,5 % de tous les puits, ont été forés depuis le début de l’occupation, au profit exclusif des colonies de peuplement.

Le droit de creuser de nou­veaux puits nécessite un permis, délivré à la dis­crétion des auto­rités israé­liennes. Depuis 1975, des quotas sont imposés et leur dépas­sement entraîne de lourdes amendes (des comp­teurs ont été ins­tallés). Ils n’ont été aug­mentés que quatre fois…

La quantité d’eau dis­po­nible pour les agri­cul­teurs de Cis­jor­danie est gelée depuis 1967 : le plafond est fixé à 90-​​100 mil­lions de mètres cube par an pour 400 vil­lages. Inver­sement, la quantité d’eau allouée aux colonies juives a aug­menté de 100% au cours des années 1980.

Utilisation de la "Loi des Absents"

Sous des pré­textes sécu­ri­taires, la "loi des absents" est ren­forcée par la pro­cla­mation de "zones ou régions spéciales".

Confor­mément à l’ordonnance mili­taire sur la "pro­priété aban­donnée", Israël prend pos­session de ces terres, expro­priant de cette façon un nombre inconnu de puits qui étaient uti­lisés par les Pales­ti­niens ayant subi l’exode de 1948 et depuis consi­dérés comme "absents".

De même, la légis­lation israé­lienne soumet cer­taines régions de Cis­jor­danie à des régle­men­ta­tions ren­forcées : "régions sou­mises à ration­nement", "dis­tricts de drainage", "régions de sécurité militaire".

C’est le cas d’une bande de terre le long du Jourdain, déclarée "zone mili­taire", que les Pales­ti­niens uti­li­saient à des fins d’irrigation. Ces mesures limitent davantage encore l’accès des Pales­ti­niens à l’eau, laquelle est achetée au prix fort - celui de l’eau potable - par les agri­cul­teurs pales­ti­niens pour les besoins de l’irrigation.

Avant 1967, cette pra­tique était inconnue des popu­la­tions pales­ti­niennes : pour la Cis­jor­danie, les auto­ri­sa­tions concernant l’utilisation des eaux étaient géné­ra­lement accordées par l’autorité jor­da­nienne. Dans la bande de Gaza, aucun système de permis n’existait avant 1967 et l’utilisation de l’eau relevait du droit coutumier.

Ainsi, par les ordon­nances mili­taires n° 450 et 451 de 1971, le droit d’octroyer des licences d’utilisation de l’eau, pré­ro­gative du Directeur du cadastre jor­danien, a été transféré aux auto­rités israé­liennes. Selon diverses sources, 5 à 10 permis ont été concédés depuis 1967.

De même, depuis 1975, la réfection et le net­toyage des puits sont soumis à des auto­ri­sa­tions israé­liennes, pra­ti­quement jamais accordées. Israël a reconnu sa poli­tique de limi­tation de nou­veaux permis pour les Pales­ti­niens sous les pré­textes d’économie d’eau et d’amélioration des méthodes d’irrigation per­mettant une pro­duc­tivité accrue de l’agriculture locale !

La Mékorot

Ces pra­tiques dis­cri­mi­na­toires sont ins­ti­tu­tion­na­lisées : le gou­ver­nement israélien, l’Agence juive et le Fonds national juif (FNJ) contrôlent la Mékorot (Com­pagnie de gestion israé­lienne) et la Tahal (Com­pagnie de pla­ni­fi­cation des res­sources en eau d’Israël), dont l’objectif commun est le soutien exclusif des intérêts israéliens.

L’intégration des ser­vices israé­liens, en imposant une cen­tra­li­sation de ces com­pa­gnies et en sup­primant la par­ti­ci­pation des popu­la­tions locales, place les ter­ri­toires pales­ti­niens dans une situation de dépen­dance juri­dique et administrative.

La Mékorot a déve­loppé dès 1967 des réseaux au profit quasi-​​exclusif des colonies. Le déve­lop­pement et l’entretien des sys­tèmes muni­cipaux pales­ti­niens ont été laissés à l’abandon, alors que la Mékorot contrôlait et étendait son réseau de distribution.

Dans les sec­teurs Pales­ti­niens des­servis par la Mékorot, l’état d’entretien est tel que jusqu’à 40% de l’eau trans­portée en Cis­jor­danie est perdue en ligne. Le système hydrau­lique pales­tinien est resté à son niveau de 1967.

À Tul­karem, ces pertes s’élèvent à 60%, à Ramallah à 20%. Et la création d’infrastructures hydrau­liques, qui relient les colonies de peu­plement entre elles, enserre les ter­ri­toires pales­ti­niens dans un qua­drillage serré.

A Gaza, la situation est plus dra­ma­tique encore, car l’aquifère côtier sur­ex­ploité s’infiltre main­tenant d’eau de mer.

Pour le futur État pales­tinien, l’éventuel décou­plement du réseau hydrau­lique s’avérera dif­ficile et onéreux.

Inégalité d’accès et de prix

Mais il ne suffit pas que la res­source existe, encore faut-​​il y avoir accès et les couvre-​​feux et blocus conti­nuels conduisent à des situa­tions dramatiques.

Les des­truc­tions de réseaux et réser­voirs obligent à faire venir l’eau en camions-​​citernes, ren­ché­rissant son prix qui peut atteindre jusqu’à 40 NIS/​mètre cube (plus de 8 euros), soit près de 10 fois plus que le prix ini­tia­lement demandé par la municipalité.

Dans les Ter­ri­toires Occupés Pales­ti­niens de 1967, les réseaux étant fré­quemment sous le contrôle direct des colons, ceux-​​ci ferment les vannes de dis­tri­bution des antennes en direction des vil­lages pales­ti­niens quand bon leur semble.

Si les Israé­liens béné­fi­cient de l’eau cou­rante toute l’année, les Pales­ti­niens sont vic­times de cou­pures arbi­traires, en par­ti­culier pendant l’été. Quant au prix payé par un consom­mateur pales­tinien, il est en principe le même que pour un Israélien, alors que le PIB est 20 fois plus élevé en Israël qu’en Cisjordanie.

En réalité l’eau est for­tement sub­ven­tionnée pour les colonies juives alors qu’un Pales­tinien doit payer 4 fois plus cher qu’un colon pour y accéder.

Ainsi une famille pales­ti­nienne peut dépenser plu­sieurs cen­taines de shekels/​mois alors que ses revenus n’excèdent pas 1500 NIS men­suels. (1 NIS = 0.21 euro = 1.37 FF ; 1 euro = 4,7 shekels).

Etat des lieux hydrogéologiques et répartition de la consommation d’eau

La consom­mation moyenne et annuelle d’un Israélien (357 mètres cube) est quatre fois plus élevée que celle d’un Pales­tinien de Cis­jor­danie (84,6 mètres cube). La consom­mation domes­tique d’un citoyen israélien est trois fois supé­rieure à celle d’un Palestinien.

La consom­mation agricole est également lar­gement plus forte, et la poli­tique israé­lienne de sub­ven­tions encourage, de fait, une consom­mation élevée.

Dou­loureux han­dicap pour l’agriculture pales­ti­nienne : les colonies irriguent 60% de leurs terres culti­vables, contre 45 % en Israël et 6% en Cisjordanie.

La légis­lation décrite ci-​​dessus permet à Israël de satis­faire ses besoins en eau grâce à des détour­ne­ments qui s’apparentent à de véri­tables spoliations.

Depuis 1967, la conquête du Golan a permis à Israël de dis­poser du Baniyas ainsi que des nappes et cours d’eau qui par­courent le Mont et lui donnent son surnom de "château d’eau". Le Golan apporte à Israël plus de 250 mil­lions de mètres cube d’eau par an. Le Golan et le Yarmouk four­nissent ainsi près du tiers de la consom­mation totale israé­lienne. En consé­quence, 75% des eaux du Jourdain sont détournés par Israël avant qu’elles n’atteignent les Territoires.

En Cis­jor­danie, trois aqui­fères four­nissent un autre tiers des réserves hydrau­liques à Israël, qui consomme près de 86 % de l’eau de la région. Les Pales­ti­niens en uti­lisent 8 à 12%, et les colons israé­liens 2 à 5%. Après plus de trente années d’occupation, quelque 180 vil­lages de Cis­jor­danie ne sont tou­jours pas rac­cordés à un système de dis­tri­bution. Le contrôle des sources d’eau est aux mains de la com­pagnie israé­lienne Mekorot qui dis­tribue chaque année 110 mil­lions de mètres cube aux 1,5 million de Pales­ti­niens (soit 73 mètres cube par habitant), 30 mil­lions de mètres cube aux 140.000 colons (soit 214 mètres cube par colon), tandis que 460 mil­lions de mètres cube partent vers Israël.

Cette com­pagnie pra­tique une dis­tri­bution, mais aussi des tarifs dis­cri­mi­na­toires. Elle fait payer 0,7 $ le mètre cube pour usage domes­tique et 0,16 $ pour l’agriculture aux Israé­liens, tandis qu’il n’existe pas de prix dif­fé­rencié pour les Pales­ti­niens qui doivent payer, eux, 1,20 $ le mètre cube. Heu­reu­sement, cette nappe se régénère faci­lement grâce à des pré­ci­pi­ta­tions abondantes.

A Gaza, la super­ficie ter­ri­to­riale est petite et les pré­ci­pi­ta­tions sont faibles. On estime que seulement 35 mil­lions de mètres cube pénètrent le sol pour gagner la nappe phréa­tique. Vu l’accroissement de la popu­lation (de 50.000 per­sonnes avant 1948, elle est passé à 1,2 million aujourd’hui, ce qui cor­respond à 29 mètres cube d’eau par habitant et par an !), cette nappe d’eau est sur­ex­ploitée, et 70% de ses res­sources sont endommagées.

Les Israé­liens pompent de façon trop impor­tante près de la bande de Gaza et assèchent les puits pales­ti­niens où l’eau dis­po­nible est sau­mâtre et désormais polluée. Il n’existe pas de rivière dans la bande de Gaza, mais un wadi qui ras­semble les eaux de plu­sieurs wadi dans la région. Les Israé­liens ont établi de petites digues sur ces wadi et la seule eau qui coule désormais dans le Wadi Gaza est celle usée et non recyclée de la ville de Gaza.… La Bande de Gaza a d’ores et déjà reçu un certain soutien inter­na­tional pour résoudre en partie la crise de l’eau (des­salage, impor­tation d’eau et lutte contre la pol­lution), mais cela reste insuf­fisant par rapport à la demande locale.

Conséquences sur l’environnement

Tous usages confondus, la consom­mation moyenne en eau des Pales­ti­niens en Cis­jor­danie et à Gaza repré­sente environ 150 mètres cube par per­sonne et par an, alors que les colons de Cis­jor­danie en consomment, eux, entre 700 et 800 mètres cube. En consé­quence, les eaux sou­ter­raines ont été surexploitées.

Depuis l’occupation en Cis­jor­danie et à Gaza, 70 à 80% des villes et vil­lages pales­ti­niens ne reçoivent que quelques heures d’eau par semaine, obli­geant la popu­lation à faire des réserves dans des bidons, soit dans des condi­tions d’hygiènes hasar­deuses, tandis que les postes mili­taires israé­liens et les colonies sont ali­mentés 24 heures sur 24.

Ces der­nières vivent comme si elles étaient dans un pays européen, alors que la popu­lation pales­ti­nienne a tou­jours géré son eau en connaissant l’aridité de la région.

De plus le déve­lop­pement agricole israélien se fait en contra­diction avec les res­sources en eau dis­po­nibles. Les Pales­ti­niens n’ont pas le doit de forer des puits, alors que les colons le peuvent et sur de grandes pro­fon­deurs (300 à 500 mètres).

Ainsi, non seulement il est interdit pour les Pales­ti­niens de forer de nou­veaux puits sans auto­ri­sation mili­taire israé­lienne, mais surtout leurs puits ne doivent pas dépasser 140 mètres de pro­fondeur, alors que ceux des colons peuvent atteindre 800 mètres.

Aggravation de la situation

Depuis la deuxième Intifada, la situation s’est encore dégradée, puisque l’armée israé­lienne et les colons attaquent de manière presque sys­té­ma­tique les puits, empêchent les Pales­ti­niens d’accéder à l’eau et à terme essaient de les pousser à partir. De ce fait, le coût de l’achat de tanks d’eau a consi­dé­ra­blement aug­menté, passant de 3 $ par mètre cube à 7 $.

Les héli­co­ptères israé­liens bom­bardent les tanks sur les toits des maisons ainsi que les puits impor­tants, comme ce fut le cas à Rafah.

L’eau des aqui­fères de Cis­jor­danie est reven­diquée par les Pales­ti­niens, qui sou­lignent qu’Israël exploite par ses puits pro­fonds et à 80-​​90% des nappes qui devraient leur revenir, car elles sont situées sous les col­lines de Cis­jor­danie. Ils estiment de plus que l’État israélien a violé la Convention de Genève (sti­pulant le statu quo des sols de ter­ri­toires occupés) en creusant des puits pour ses propres implan­ta­tions, tandis qu’il gelait l’exploitation pales­ti­nienne de l’eau. Par ailleurs ces puits auraient asséché ceux moins pro­fonds de vil­lages traditionnels.

Pour Gaza, le pro­blème pro­vient des puits creusés dans la nappe phréa­tique. Selon l’Autorité pales­ti­nienne, les Israé­liens ont pompé dans les nappes aux abords immé­diats de la bande de Gaza, causant ainsi la forte sali­ni­sation actuelle des puits.

Ajoutons que 31% des com­mu­nautés pales­ti­niennes ne sont pas rac­cordées : dépendant du Mékorot, qui fait ce qu’il veut, elles se retrouvent souvent non ali­mentées, soit du fait de camions citernes bloqués aux check points, soit parce que l’eau est sau­mâtre, comme à Gaza et sur l’aquifère oriental en Cisjordanie.

Le vrai rôle du Mur et la politique d’annexion

Le tracé du Mur suit une logique déli­bérée : maximum de terres, minimum de popu­lation, en vue de l’annexion et de l’expansion future des colonies. Le tracé de ce dernier suit soi­gneu­sement les prin­ci­pales colonies, mais est aussi calé sur la mainmise des meilleures terres et sur la récu­pé­ration optimale des accès à l’eau.

Séparer les puits des terres conduit d’abord à assécher ces der­nières, à la perte des inves­tis­se­ments et des récoltes, puis à l’abandon et donc à la récu­pé­ration par Israël au titre de la "loi" sur les "ter­rains non cultivés".

Par exemple, dans les régions de Qal­qiliya et Tul­karem, en juin 2003, plus de 50 % des terres irri­guées sont isolées et plus de 5 % détruites, 50 puits sur 140 et 200 citernes se retrouvent isolés ou en zone tampon, 30 Km de réseau d’irrigation et 25 puits et citernes ont été détruits, affectant 51 com­munes, soit plus de 200.000 per­sonnes, dont 40% sont main­tenant sans ressources.

Un rapport de l’ONU indique qu’entre la signature des accords d’Oslo en 1993 et 1999, 780 puits four­nissant de l’eau à usage domes­tique et pour l’irrigation ont été détruits. Quant aux sec­teurs, où, malgré tout, sub­sistent quelques pro­duc­tions, comme les serres à Qal­qiliya, la fer­meture des voies de com­mu­ni­cation rend impos­sible toute commercialisation.

L’enfermement concen­tra­tion­naire, déjà effectif à Gaza depuis plus de 10 ans, s’accélère aujourd’hui avec la construction du Mur en Cis­jor­danie. A Rafah, dans la bande de Gaza, où la démo­lition sys­té­ma­tique de cen­taines de maisons a été menée par l’armée d’occupation, les infra­struc­tures cor­res­pon­dantes : citernes, réseau et réser­voirs publics ont été détruits.

Cela a été le cas, en par­ti­culier, au début 2003, de la station de pompage de deux puits four­nissant l’eau à 50% des habi­tants de la ville. Ces deux puits four­nis­saient 6.000 mètres cube d’eau par jour (de bonne qualité et non sau­mâtre) sur les 13.000 jour­na­liers consommés par les 130.000 habi­tants. L’un de ces deux puits avait été bâti en 2001 par l’Autorité Pales­ti­nienne avec l’aide de fonds du gou­ver­nement canadien.

En mars 2003 et depuis le début de la 2ème Intifada, les dom­mages dans les Ter­ri­toires occupés s’établissaient comme suit : 151 puits, 153 sources, 447 citernes, 52 citernes mobiles (tankers), 9.128 citernes de toit, 14 réser­voirs, 150 Km de cana­li­sa­tions des­servant plus de 78.000 maisons.

L’avenir ?

Israël refuse à ce jour toute (re)négociation sur ce sujet, tant avec l’Autorité Pales­ti­nienne qu’avec ses voisins, comme le prouve sa poli­tique au sud-​​Liban et au Golan.

La poli­tique inter­na­tionale de l’eau, qui avait été initiée dans les années 50 avec le Plan Johnston, a été mise sous le boisseau par Israël. Il serait temps que, sous l’égide de l’ONU, se tienne une Confé­rence inter­na­tionale avec les pays alentour, tout en étant conscient que le règlement poli­tique sur la base des réso­lu­tions de l’ONU et le partage équi­table de l’eau sont indissociables.

Il est aussi évident que si, en Palestine, un seul pays laïque per­mettait à l’ensemble de la popu­lation de vivre sous les mêmes lois, la réso­lution du pro­blème de l’eau serait plus facile.

En attendant, le statu quo mène directement à une catastrophe annoncée.