La grande expérience

Uri Avnery, vendredi 27 octobre 2006

Jusqu’où faut-​​il aller pour obliger une population à se rendre ?

Est-​​il pos­sible d’obliger tout un peuple à se sou­mettre à une occu­pation étrangère en l’affamant ?

C’est certes une question inté­res­sante. Tel­lement inté­res­sante que les gou­ver­ne­ments d’Israël et des Etats-​​Unis, en étroite col­la­bo­ration avec l’Europe, sont actuel­lement engagés dans une expé­rience scien­ti­fique visant à obtenir une réponse définitive.

Le labo­ra­toire pour cette expé­rience est la bande de Gaza, et les cobayes sont les 1.250.000 Pales­ti­niens qui y vivent.

POUR RAS­SEMBLER les condi­tions scien­ti­fiques requises, il était néces­saire avant tout de pré­parer le laboratoire.

On l’a fait de la façon sui­vante : d’abord, Ariel Sharon a enlevé les colonies qui s’y trou­vaient. Après tout, vous ne pouvez pas conduire une expé­rience cor­recte avec des animaux fami­liers se pro­menant librement autour du labo­ra­toire. Cela a été fait avec “déter­mi­nation et déli­ca­tesse”, les larmes cou­laient à flot, les soldats étrei­gnaient et embras­saient les colons expulsés, et une fois de plus il a été démontré que l’armée israé­lienne était la meilleure du monde.

Le labo­ra­toire étant nettoyé, la seconde phase pouvait démarrer : toutes les entrées et sorties ont été her­mé­ti­quement fermées pour éliminer les mau­vaises influences venant du monde exté­rieur. Cela s’est fait sans aucune dif­fi­culté. Les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs ont empêché la construction d’un port à Gaza et la marine israé­lienne veille à ce qu’aucun navire ne s’approche de la côte. Le splendide aéroport inter­na­tional, construit à l’époque d’Oslo, a été bom­bardé et fermé. Toute la bande de Gaza a été isolée par une clôture très efficace, et seuls quelques points de pas­sages sont restés, contrôlés, à l’exception d’un seul, par l’armée israélienne.

Il ne restait qu’une connexion avec le monde exté­rieur : le passage fron­talier de Raffah vers l’Egypte. Celui-​​ci ne pouvait tout sim­plement pas être fermé car cela aurait fait appa­raître le régime égyptien comme col­la­bo­rateur d’Israël. Une solution sophis­tiquée a été trouvée : en appa­rence, l’armée israé­lienne a quitté le passage et l’a transféré à une équipe inter­na­tionale de sur­veillance. Elle est com­posée de bons gars, pleins de bonnes inten­tions, mais en pra­tique ils sont tota­lement dépen­dants de l’armée israé­lienne, qui sur­veille le passage à partir d’une salle de contrôle proche. Les sur­veillants inter­na­tionux habitent un kib­boutz israélien et ils ne peuvent s’approcher du passage qu’avec une auto­ri­sation israélienne.

Et alors, tout était prêt pour lancer l’expérience.

LE SIGNAL de départ a été donné après la tenue par les Pales­ti­niens d’élections impec­ca­blement démo­cra­tiques sous la super­vision de l’ancien Pré­sident Jimmy Carter. George Bush était enthou­siaste : son rêve d’apporter la démo­cratie au Moyen-​​Orient se réalisait.

Mais les Pales­ti­niens ont tout fait rater. Au lieu d’élire de “bons Arabes”, dévoués aux Etats-​​Unis, ils ont voté pour de “très méchants Arabes” dévoués à Allah. Bush s’est senti insulté. Mais le gou­ver­nement israélien était en extase : après la vic­toire du Hamas, les Amé­ri­cains et les Euro­péens étaient prêts à par­ti­ciper à l’expérience. Celle-​​ci pouvait commencer.

Les Etats-​​Unis et l’Union euro­péenne ont annoncé l’arrêt de toutes les sub­ven­tions à l’Autorité pales­ti­nienne, puisqu’elle était “contrôlée par des ter­ro­ristes”. Simul­ta­nément, le gou­ver­nement israélien a arrêté toute arrivée d’argent.

Pour com­prendre ce que cela veut dire : d’après le “Pro­tocole de Paris” (l’annexe écono­mique aux accords d’Oslo), l’économie pales­ti­nienne fait partie du système douanier israélien. Cela signifie qu’Israël col­lecte toutes les taxes sur les mar­chan­dises, qui passent par Israël pour aller vers les ter­ri­toires pales­ti­niens - en fait, il n’y a pas d’autre voie pos­sible. Après en avoir déduit une impor­tante com­mission, Israël a l’obligation de res­tituer l’argent à l’Autorité palestinienne.

Quand le gou­ver­nement israélien refuse de donner cet argent, qui appar­tient aux Pales­ti­niens, cela est tout sim­plement un vol fla­grant. Mais si on vole des “ter­ro­ristes”, qui va s’en plaindre ?

L’Autorité pales­ti­nienne - tant en Cis­jor­danie que dans la bande de Gaza - a besoin de cet argent comme de l’air pour res­pirer. Ce fait demande expli­cation : pendant les 19 années où la Jor­danie occupait la Cis­jor­danie et l’Egypte occupait la bande de Gaza, de 1948 à 1967, pas une seule usine impor­tante n’y a été construite. Les Jor­da­niens vou­laient que toute l’activité écono­mique se fasse en Jor­danie même, à l’est du fleuve, et les Egyp­tiens négli­geaient com­plè­tement la bande de Gaza.

Puis il y a eu l’occupation israé­lienne, et la situation est devenue encore pire. Les ter­ri­toires occupés sont devenus un marché captif pour l’industrie israé­lienne, et le gou­ver­nement mili­taire a empêché l’établissement de toute entre­prise qui aurait pu concur­rencer une entre­prise israélienne.

Les tra­vailleurs pales­ti­niens étaient obligés de tra­vailler en Israël pour des salaires de misère (selon les normes israé­liennes). Le gou­ver­nement israélien en déduisait les mêmes charges sociales que pour les tra­vailleurs israé­liens, alors que les tra­vailleurs pales­ti­niens ne béné­fi­ciaient d’aucune pres­tation sociale. Ainsi, le gou­ver­nement a volé à ces tra­vailleurs exploités des dizaines de mil­liards de dollars, qui dis­pa­rais­saient d’une manière ou d’une autre dans le tonneau sans fond du gouvernement.

Quand l’intifada a éclaté, les capi­taines israé­liens de l’industrie et de l’agriculture ont découvert qu’il était pos­sible de s’en tirer sans les tra­vailleurs pales­ti­niens. En fait c’était même plus ren­table. Des tra­vailleurs amenés de Thaï­lande, de Rou­manie et d’autres pays pauvres étaient prêts à tra­vailler pour des salaires encore plus bas et dans des condi­tions proches de l’esclavage. Les tra­vailleurs pales­ti­niens ont perdu leurs emplois.

Telle était la situation au début de l’expérience : l’infrastructure pales­ti­nienne étant détruite, il n’y avait pra­ti­quement aucun moyen de pro­duction et pas de travail. L’un dans l’autre, une situation idéale pour la grande “expé­rience de la faim”.

L’EXPERIENCECOMMENCE par l’arrêt du paiement des droits de douanes.

Le passage entre Gaza et l’Egypte était pra­ti­quement fermé. Une fois tous les quelques jours ou quelques semaines, il était ouvert pendant quelques heures, pour sauver les appa­rences, afin que quelques malades, morts ou mou­rants puissent rentrer chez eux ou aller se soigner dans des hôpitaux égyptiens.

On a fermé les pas­sages entre Gaza et Israël pour des “raisons impé­rieuses de sécurité”. Tou­jours, au moment voulu, des “alertes d’attaques ter­ro­ristes immi­nentes” appa­rais­saient. Les pro­duits agri­coles pales­ti­niens des­tinés à l’exportation pour­ris­saient aux bar­rages. Les médi­ca­ments et la nour­riture ne pou­vaient pas entrer, excepté pour de courtes périodes et de temps en temps, tou­jours pour sauver les appa­rences, chaque fois qu’une per­son­nalité étrangère émettait une pro­tes­tation. Alors, une autre “grave alerte de sécurité” arrive et la situation revient à la normale.

Pour com­pléter le tableau, l’aviation israé­lienne bom­barde la seule cen­trale élec­trique de Gaza, de telle sorte que, pendant une partie de la journée, il n’y a pas d’électricité et la four­niture d’eau (qui passe par des pompes élec­triques) s’arrête également. Même pendant les journées les plus chaudes, quand il fait plus de 30° à l’ombre, il n’y a pas d’électricité pour les réfri­gé­ra­teurs, pour l’air condi­tionné, pour la four­niture d’eau et autres besoins.

En Cis­jor­danie, un ter­ri­toire plus vaste que la bande de Gaza (qui ne repré­sente que 6% des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés mais 40% des habi­tants), la situation n’est pas aussi déses­pérée. Mais dans la bande de Gaza, plus de la moitié de la popu­lation vit au-​​dessous du “seuil de pau­vreté” pales­tinien, qui demeure, bien sûr, très infé­rieur au “seuil de pau­vreté” israélien. De nom­breux rési­dants de Gaza vou­draient bien être consi­dérés comme pauvres dans la ville israé­lienne voisine de Sderot.

Qu’essaient de dire les gou­ver­ne­ments d’Israël et des Etats-​​Unis aux Pales­ti­niens ? Le message est clair : vous allez vraiment connaître ce qu’est la faim, et même plus, si vous ne cédez pas. Vous devez ren­verser le gou­ver­nement Hamas et élire des can­didats acceptés par Israël et les Etats-​​Unis. Et surtout, vous devez vous contenter d’un Etat pales­tinien composé de plu­sieurs enclaves, dont chacune sera tota­lement dépen­dante du bon vouloir d’Israël.

POUR LE moment, ceux qui dirigent l’expérience scien­ti­fique sont confrontés à un vrai casse-​​tête : comment diable font les Pales­ti­niens pour tenir le coup en dépit de tout ? D’après tous les cri­tères, ils devraient avoir disparu depuis longtemps.

Certes, il existe quelques signes encou­ra­geants. L’atmosphère générale de frus­tration et de désespoir crée une tension entre le Hamas et le Fatah. Ici et là des affron­te­ments éclatent, des gens sont tués ou blessés mais à chaque fois la confron­tation s’arrête avant de dégé­nérer en guerre civile. Les mil­liers de col­la­bo­ra­teurs israé­liens cachés contri­buent aussi à enve­nimer les choses. Mais contrai­rement à toute attente, la résis­tance est tou­jours pré­sente. Même le soldat israélien capturé n’a pas été libéré.

Pour accé­lérer le pro­cessus, toute la puis­sance de l’armée israé­lienne est de nouveau uti­lisée depuis cette semaine. Pendant trois mois, l’armée s’est occupée de la seconde guerre du Liban. On s’est aperçu que l’armée, qui au cours des 39 der­nières années a été prin­ci­pa­lement employée comme une force de police colo­niale, ne fonc­tionne pas très bien quand elle est soudain confrontée à une armée ennemie qui peut riposter. Le Hez­bollah a utilisé des armes anti­chars mor­telles contre les forces blindées, et des pluies de roquettes sont tombées sur le nord d’Israël. L’armée avait oublié depuis long­temps comment agir en face d’un tel ennemi. Et la cam­pagne ne s’est pas bien terminée.

Main­tenant l’armée revient à la guerre qu’elle connaît. Les Pales­ti­niens dans la bande de Gaza n’ont pas (encore) d’armes anti­chars effi­caces, et les fusées Qassam ne causent que des dom­mages limités. L’armée peut de nouveau uti­liser sans obs­tacles des chars contre la popu­lation. L’aviation qui, au Liban, avait peur d’envoyer des héli­co­ptères pour ramasser les blessés, peut main­tenant tirer à loisir des mis­siles contre les maisons des per­sonnes recher­chées, leurs familles et leurs voisins. Si, au cours des trois der­niers mois, “seulement” cent Pales­ti­niens ont été tués chaque mois, nous assistons aujourd’hui à une spec­ta­cu­laire aug­men­tation du nombre des Pales­ti­niens tués et blessés.

Comment une popu­lation soumise à la faim, man­quant de médi­ca­ments et d’équipements pour ses hôpitaux et exposée à des attaques ter­restres, mari­times et aériennes, peut-​​elle tenir ? Va-​​t-​​elle lâcher ? Va-​​t-​​elle se mettre à genoux et demander grâce ? Ou va-​​t-​​elle trouver en elle une force sur­hu­maine et résister à l’épreuve ?

En bref : jusqu’où faut-​​il aller pour obliger une population à se rendre ?

Tous les savants qui par­ti­cipent à l’expérience - Ehoud Olmert et Condo­leezza Rice, Amir Peretz et Angela Merkel, Dan Halutz et George Bush, pour ne pas parler du prix Nobel de la Paix Shimon Pérès - sont penchés sur les micro­scopes et attendent une réponse qui, sans aucun doute, sera une impor­tante contri­bution à la science politique.

J’espère que le Comité Nobel est vigilant.