La grande division

L’État d’Israël était encore jeune, quand deux comédiens célèbres produisirent un court spectacle

Uri Avnery, jeudi 28 juillet 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


Deux Arabes se tiennent sur le rivage et maudissent un bateau transportant de nouveaux immigrants juifs. Ensuite, deux des nouveaux immigrants se tiennent sur le rivage et maudissent un bateau transportant de nouveaux immigrants de Pologne. Ensuite, deux immigrants de Pologne se tiennent sur le rivage et maudissent un bateau transportant de nouveaux immigrants d’Allemagne. Ensuite, deux immigrants d’Allemagne se tiennent sur le rivage et maudissent un bateau transportant de nouveaux immigrants d’Afrique du Nord. Et ainsi de suite…

C’est peut-être l’histoire de tous les pays d’immigration, comme les États-Unis, l’Australie, le Canada et d’autres. Mais en Israël, dont l’idéologie nationaliste inclut tous les Juifs (et exclut tous les autres) c’est un peu bizarre.

LA NOUVELLE communauté juive (appelée Yichouv) dans ce qui était alors la Palestine turque fut fondée principalement par des immigrants venus de Russie.

Avant cela, il y avait une petite communauté juive constituée de Juifs ultra-orthodoxes d’Europe de l’Est et une autre petite communauté de Juifs séfarades. Ces derniers étaient les descendants de Juifs chassés d’Espagne (Sépharad en hébreu) au début du 15e siècle. Beaucoup étaient vraiment riches, parce qu’ils possédaient le seul bien de valeur du pays : la terre.

C’était l’immigration juive d’avant la Première Guerre mondiale qui représentait le Yichouv depuis des générations. Un grande partie de la Pologne appartenait à la Russie à cette époque, et s’inscrivait dans la vague d’immigration russe. L’un de ses membres, un jeune homme appelé David Green, changea son nom en Ben-Gourion.

Dans les années 20, une vague de Juifs de la Pologne récemment indépendante et antisémite renforça les rangs du Yichouv.

Lorsque ma famille arriva d’Allemagne en Palestine en 1933 c’est cette communauté russo-polonaise qu’elle trouva sur place. Les “Allemands” étaient traités avec mépris par les anciens, qui les qualifiaient de “Jeckes” – personne n’en sait avec certitude l’origine – et ils se faisaient régulièrement escroquer.

C’était vraiment un renversement des rôles : en Allemagne c’était les Juifs locaux qui traitaient avec mépris les immigrants moins civilisés de Pologne et de Russie – “Ost-Juden”.

TOUT CELA ne nous intéressait pas, nous les enfants de cette époque. Nous ne voulions pas être des immigrants, ni des Allemands, des Polonais ou des Russes. Nous appartenions à une nouvelle nation qui prenait naissance dans ce pays. Nous parlions hébreu, une langue très vivante ressuscitée. Nous voulions être des paysans, des pionniers.

Nous construisions un nouveau type d’Homme idéal, local, indigène. On l’avait surnommé “Sabra”, le nom d’un cactus local, épineux à l’extérieur, doux à l’intérieur. On pouvait voir cette plante dans tout le pays, bien qu’à l’origine elle fut importée du Mexique.

Notre idée était de nous libérer des caractéristiques des différentes communautés juives et de plonger tous les gens dans le melting-pot, d’où ils émergeraient comme des Hébreux nouveau-nés, une race nouvelle profondément enracinée dans la terre de ce pays.

Le jour de notre 18e anniversaire nous nous précipitions au bureau du fonctionnaire britannique de district pour changer nos noms étrangers en noms hébreux. Qui veut vivre sa vie avec un nom allemand ou russe ? À la fin des années 30, la nouvelle terminologie adoptée inconsciemment par tout le monde faisait clairement la différence entre juif et hébreu. Nous rêvions d’un État hébreu, rejoignions la clandestinité hébraïque et parlions d’une agriculture hébraïque, d’industrie hébraïque et de la future armée hébraïque. Les Juifs étaient à l’étranger : la diaspora juive (qualifiée généralement d’“exil juif”), la religion juive, la tradition juive.

Cet usage était naturel ou évident. Nous étions occupés à construire quelque chose de complètement neuf. Nous pensions à la diaspora juive avec condescendance. Quelques petits groupes prêchaient même une rupture complète avec les juifs de l’étranger et leur histoire. Mais les sabras ne toléraient pas toutes ces absurdités idéologiques. Même le mot “sionisme” était devenu synonyme d’absurdité – “ne parle pas sionisme” signifiait arrête de tenir des propos prétentieux.

Nous étions activement, et de façon tout à fait consciente, en train de créer une culture hébraïque nouvelle – poésie, littérature, danse, peinture, théâtre, journalisme, reflétant notre réalité nouvelle dans notre nouvelle patrie.

C’est alors que survint l’Holocauste. Lorsque sa totale monstruosité devint indéniable, en 1944, une vague de remords balaya le Yichouv. Mais nous étions alors déjà occupés à créer l’“État en cours de constitution”.

QUAND l’État d’Israël fut officiellement déclaré, en pleine guerre de 1948, nous étions environ 650.000 juifs dans le pays. En peu d’années, nous fîmes venir des centaines de milliers, puis des millions de nouveaux immigrants.

D’où ? Quelques centaines de milliers furent amenés des camps d’Europe, où attendaient les pathétiques rescapés de l’Holocauste. Mais la grande majorité vint des pays musulmans, du Maroc à l’Iran.

Pour nous ils étaient tous les mêmes. Des immigrants à plonger dans le melting-pot, pour devenir des gens merveilleux comme nous.

Presque personne ne prêta attention à l’énorme changement dans la composition démographique du peuple juif causé par l’Holocauste. Auparavant, les Juifs orientaux étaient une petite minorité parmi les Juifs. Après, ils représentaient de loin une partie plus importante. Cela devait modifier la conscience qu’ils avaient d’eux-mêmes.

Un très petit nombre d’anciens (moi inclus) avertirent qu’il fallait affronter une nouvelle réalité. Que les idéaux importés d’Europe ne convenaient pas réellement aux immigrants orientaux. Des gens comme Ben-Gourion et ses collègues restèrent imperturbables. Ils avaient la conviction que les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes. Ne s’était-ce pas passé ainsi auparavant ?

Eh bien, les choses ne se sont pas arrangées. La première génération des nouveaux immigrants de l’“Est” (en réalité, le Maroc est loin de nous à l’ouest) était très occupée à assurer ses conditions de vie. Elle éprouvait aussi de la vénération pour Ben-Gourion. Mais la seconde génération s’est mise à poser des questions. La troisième est maintenant en pleine rébellion.

Le perception sioniste que les Juifs sont tous les mêmes, avec de légères différences de langue et de couleur de peau, est anachronique. Les Juifs “orientaux” ne manifestent aucune envie d’être plongés dans quelque melting-pot que ce soit. Ils sont différents à presque tous égards.

Le melting-pot est brisé. Les Juifs orientaux (souvent appelés à tort séfarades) sont fiers de leur héritage. Ils se rebellent contre la supériorité européenne. Leur combat domine actuellement la vie israélienne. Aucun secteur de vie n’y échappe. Il est social, économique, culturel, politique – souvent caché derrière une façade différente, mais toujours là.

C’est un problème social. Les Européens sont en règle générale plus prospères, du fait que la plupart d’entre eux avaient eu le temps d’atteindre un certain niveau économique avant l’arrivée des orientaux. Ils occupent aussi la plupart des postes clefs dans l’économie. Les Orientaux se sentent exploités, objets de discrimination, d’une classe inférieure.

Les Orientaux sont en règle générale fiers d’être beaucoup plus sensibles, spécialement à propos des questions nationales. Ils accusent les Ashkénazes (du vieux nom hébreu tombé en désuétude de l’Allemagne) d’être insensibles, moins patriotes.

Ceux qui avaient changé leurs noms furent déterminés à revenir à leurs anciens noms marocains ou irakiens. Leurs noms hébreux adoptés devinrent soudain des symboles de la tyrannie ashkenaze.

Ils ont aussi une attitude très différente à l’égard de la religion. Les habitants de pays musulmans sont en général religieux de façon modérée, ni athées, ni fanatiques. Il en est de même pour les Juifs issus de pays musulmans. Peu sont très religieux, mais il sont encore moins à se dire “laïques”.

Les Ashkénazes sont tout à fait différents. Certes les ultra-orthodoxes, les anti-sionistes “haredim” (ceux qui “ont peur” de Dieu) sont pour la plupart ashkénazes, comme les “sionistes religieux” qui sont proches du fascisme. Mais la grande majorité des Ashkénazes sont “laïques”, façon polie de dire athée. Presque tous les fondateurs du sionisme étaient des athées radicaux. Actuellement la communauté nationale-religieuse du pays gagne rapidement du terrain.

LA TRAGÉDIE de l’Israël d’aujourd’hui ne tient pas au fait qu’il y ait tant de catégories, mais qu’elles contribuent toutes à une grande fissure.

Le petit-fils d’un immigrant du Maroc appartient probablement à une classe sociale et économique inférieure, est modérément religieux, et est un nationaliste radical. Cela signifie qu’il en veut aux “vieilles élites” (qui sont pour la plupart ashkénazes), à la culture laïque, aux “gens de gauche” (qui sont tous pour lui des Ashkénazes dégénérés). C’est aussi un fan de certaines équipes de foot anti-arabes et un passionné de “musique orientale” – genre qui n’est ni tout à fait arabe ni tout à fait grec, mais qui est aussi éloigné de la musique classique que Téhéran l’est de Vienne.

Cela signifie, en termes politiques, que cette personne vote presque certainement pour le Likoud, quoi que fasse le Likoud. Des Ashkénazes peuvent bien lui faire remarquer que le Likoud mène une politique très opposée à ses intérêts vitaux, une politique néolibérale, anti-sociale qui favorise les très riches. Il n’écoutera pas. Il est lié au Likoud par mille liens de sentiment et de tradition.

La même chose est vraie pour l’autre bord. La gauche (ce qu’il en reste) demeurera le parti des Ashkénazes, comme le meretz. Leurs membres constituent la “vieille élite”, bien qu’ils puissent dépendre de l’aide sociale. Ils vont regarder de haut les religieux de tous bords, écouter du Beethoven (ou le prétendre), se prononcer pour la “solution à deux États” et maudire Nétanyahou – qui, bien sûr est aussi ashkénaze que possible.

LA DIVISION ACTUELLE entre Européens et Orientaux n’est pas la seule.

Quand le melting-pot s’est brisé, chaque partie de la société israélienne est devenue autonome.

Le secteur arabe d’Israël – plus de 20% – est pratiquement à part. Les citoyens arabes sont représentés à la Knesset, mais la Knesset a adopté cette semaine une loi qui permet à 90 de ses membres (sur 120) d’exclure n’importe quel membre. Il s’agit d’une menace directe aux députés du parti arabe uni qui compte actuellement 13 membres.

Les nouveaux immigrants de Russie (“nouveaux” voulant dire depuis 1989) vivent leur propre vie, fiers de leur culture russe, regardant de haut les primitifs que nous sommes, méprisant la religion, haïssant les socialistes de tous bords et – plus que quiconque – haïssant les Arabes de tout leur cœur. Ils ont leur propre parti ultra-nationaliste, dirigé par “Ivet” Lieberman.

Et puis il y a les ultra-orthodoxes, qui n’ont pas d’appartenance, qui haïssent le sionisme et vivent dans leur monde, presque complètement séparés. Pour eux les sionistes-religieux sont des non-croyants, condamnés à rôtir en enfer.

TEL EST, plus ou moins, le tableau. Tous les secteurs (à l’exception des Arabes et des orthodoxes) avaient l’habitude d’être réunis par le service militaire qui était une institution sacrée – jusqu’à ce qu’un soldat oriental du nom d’Elor Azarya ait vu un agresseur arabe étendu sur le sol et lui ait tiré à bout portant une balle dans la tête.

Pour la masse des Orientaux c’est un héros national. Pour le commandement de l’armée et la masse des Européens il est abominable. La fissure est en train de devenir un abîme.

Qu’est-ce qui peut unir Israël aujourd’hui ?

Eh bien, une bonne guerre, par exemple.