La génération de la Nakba

Zian Abbas, lundi 24 mars 2008

Cette année, soixante ans se sont écoulés depuis la Nakba (catas­trophe). Soixante ans depuis que nous, Pales­ti­niens, sommes devenus des réfugiés. Plus de six mil­lions de réfugiés pales­ti­niens vivent encore loin de leurs vil­lages, de leurs villes et de leurs cités, suite à l’invasion sio­niste qui les a déra­cinés de leur patrie en 1948.

Des géné­ra­tions sont nées, ont grandi et sont mortes dans les camps de réfugiés, mais la com­mu­nauté inter­na­tionale continue d’ignorer les droits poli­tiques des réfugiés palestiniens.

Ce qui m’attriste en tant que réfugié – je suis né et j’ai grandi dans un camp de réfugiés et je me bats pour ne pas y mourir – c’est que la géné­ration de la Nakba est en train de mourir. Dans les camps, il ne reste plus que quelques per­sonnes qui ont encore le sou­venir de la vie dans les vil­lages qui nous ont été volés. Elles ne sont que quelques-​​unes à pouvoir encore raconter comment c’était d’être déraciné et d’être envoyé vivre dans une tente dans un camp de réfugiés. Une partie de mon travail, dans l’histoire orale et les projets des médias au Centre culturel et com­mu­nau­taire à Ibdaa, dans le camp de réfugiés de Dheisheh, est d’interviewer des gens et de récolter les témoi­gnages et les récits qui n’ont pas encore été enre­gistrés, afin que, lorsque ces per­sonnes mourront, leurs sou­venirs et leurs récits ne meurent pas avec elles.

En cette année du soixan­tième anni­ver­saire, je suis venu ici aux Etats-​​Unis pour finir mes études et com­pléter un stage en tra­vaillant avec le Middle East Childrens’s Alliance (MECA) [Asso­ciation des enfants du Moyen-​​Orient]. Avant de partir je m’étais promis que pendant ce séjour, je ferais de mon mieux pour sus­citer la prise de conscience au sujet de la Nakba, et d’aborder la question de ce que ces soixante ans ont signifié pour le peuple palestinien.

Depuis que je suis ici, j’ai constaté que les Amé­ri­cains sont très occupés, ils sont nom­breux à avoir deux emplois, leurs pensées sont occupées par leur vie quo­ti­dienne. La plupart des gens sont soit indif­fé­rents, soit n’ont pas le temps d’y réfléchir, soit encore n’ont pas envie de savoir ce qui est en train de se passer en Palestine, en Irak ou dans le reste du monde. Cela me rap­pelle ce que m’a dit mon oncle Mahmoud juste avant mon départ.

Mon oncle Mahmoud appar­tient à la géné­ration de la Nakba. Il a 78 ans main­tenant, et a vécu dans le camp de réfugiés de Dhe­gisheh pendant soixante ans. Il avait dix-​​huit ans lorsqu’il a été déraciné du village de Jirash, à l’ouest de Jéru­salem, qui est main­tenant vide et que le gou­ver­nement israélien a trans­formé en une réserve nationale. Mon oncle est malade. Il ne peut plus bouger ni se déplacer. J’ai été lui rendre visite avant de quitter la Palestine et le camp de Dheisheh parce que je crai­gnais qu’il ne décède pendant mon séjour aux Etats-​​Unis. Je lui ai dit que j’allais en Amé­rique pour étudier, et que j’allais prendre avec moi une de nos clés fami­liales [clés des maisons qu’ils ont dû fuir]. Il m’a demandé pourquoi, et je lui ai expliqué que je la mon­trerais aux Amé­ri­cains et que je leur racon­terais : comment nous avions des maisons et des vil­lages ; comment nous en avions conservé les clés, bien que nos maisons furent détruites, il y a soixante ans ; comment nous gar­dions encore un droit à cette terre. Après un moment il me répondit avec une moue iro­nique : « Quoi ? Les Amé­ri­cains ? Qu’est-ce que notre situation peut bien leur faire ? ». Je lui avais répondu qu’il était important, puisque le gou­ver­nement amé­ricain sou­tenait l’occupation israé­lienne, de faire connaître aux Amé­ri­cains notre situation et nos droits poli­tiques, et il a rétorqué : « Je vis dans ce camp de réfugiés depuis soixante ans, j’ai vu des gens de partout dans le monde, y compris des Amé­ri­cains, venir nous voir. Mais rien ne change. Nous sommes encore dans le camp. » Il est per­suadé que les gens sont indif­fé­rents à la souf­france des réfugiés pales­ti­niens et à notre désir de retourner dans nos terres.

Mon oncle a été le premier à m’amener à notre village détruit de Zakariah, et aussi au village d’origine de ma mère, Jirash, également détruit. C’est lui qui m’a appris l’histoire de ce qui s’est passé en 1948. Il a été à mes côtés lorsque je faisais visiter le camp à des délé­ga­tions d’écoles venues d’Europe, des Etats-​​Unis et même d’Israël, et c’est lui qui leur expli­quait l’histoire de la Nakba.

Mon oncle était fermier au village, ensuite, en tant que réfugié, il est devenu ouvrier. Lorsque lui et sa famille ont fermé la porte de leur maison, ils ont pris la clé, car ils pen­saient qu’ils revien­draient quelques jours plus tard, dès que les vio­lences auraient cessé. Dans le camp, mon oncle a refusé d’ajouter un étage à sa maison, même si sa famille gran­dissait. Il insistait sur le fait que ce bâtiment était pro­vi­soire, et qu’un jour il retour­nerait chez lui dans son village. Pendant sa vie dans le camp, il a vu les colonies israé­liennes engloutir des terres pales­ti­niennes ; il a vu la construction de murs et de prisons, et beaucoup de gens se faire tuer. Il a perdu un fils au cours de la pre­mière Intifada en 1989. A cette époque, le camp même de Dheisheh est devenu une prison entourée d’une bar­rière de huit mètres de haut, avec une seule entrée et sortie. Main­tenant c’est l’ensemble de la Palestine qui est devenue une prison. Mon oncle Mahmoud a passé l’entièreté de sa vie dans cette prison.

Le mois passé, le pré­sident états-​​unien Georges Bush s’est rendu en Palestine pour des négo­cia­tions de der­nière minute avant de quitter la Maison Blanche. Il a passé tout près de notre camp lorsqu’il est allé visiter l’Eglise de la Nativité à Bethléem. Mais, une fois de plus, il a dénié le droit au retour des réfugiés pales­ti­niens. Il ne se rend pas compte à quel point les réfugiés pales­ti­niens sont engagés pour ce droit. Il n’a jamais ren­contré mon oncle, ni les cen­taines d’enfants qui apprennent la force et l’engagement pour le droit au retour de leurs aînés. La géné­ration de mon oncle a passé leurs clés à la géné­ration sui­vante, qui a fait de même. Ma mère est décédée, il y a vingt ans. Elle m’avait demandé d’enterrer ses restes au village quand nous y retour­ne­rions. Ceux qui restent encore de la géné­ration de la Nakba s’en vont. Au lieu de rêver de rentrer dans leur patrie, ils rêvent d’y être un jour enterrés. Leurs enfants, comme moi, et la géné­ration sui­vante, celle des enfants qui sont nés et jouent dans les rues et dansent à Ibdaa, portent main­tenant les lourdes clés de la maison de leurs familles, ils conti­nuent à lutter pour leurs droits et leur rêve de rentrer chez eux.