La fuite en avant

Uri Avnery, mardi 27 mai 2008

Les Alle­mands parlent de "die Flucht nach vorne" – la fuite en avant. Quand la situation est sans espoir, attaquez ! Au lieu de battre en retraite, avancez ! Quand il n’y a plus d’issue, foncez !

Cette méthode fut cou­ronnée de succès en 1948. À la fin du mois de mai, l’armée égyp­tienne avançait sur Tel Aviv. Nous, un très, très léger cordon de soldats – étions tout ce qui restait pour lui barrer la route. Nous avons donc attaqué. Encore et encore. Nous avons subi de lourdes pertes. Mais nous avons stoppé l’avance égyptienne.

Aujourd’hui, Ehoud Olmert applique la même méthode. Sa situation est déses­pérée. La plupart des gens en Israël sont convaincus qu’il a reçu de sub­stan­tiels pots-​​de-​​vin sous la forme d’enveloppes bourrées de dollars. Le pro­cureur général est sus­cep­tible de le mettre en accu­sation d’un moment à l’autre, et cela l’obligera à démissionner.

Et c’est alors, au moment le plus cri­tique, juste avant que ne soient révélés les détails les plus sca­breux, qu’un com­mu­niqué commun est publié simul­ta­nément à Jéru­salem, à Damas et à Ankara annonçant l’engagement de négo­cia­tions de paix entre Israël et la Syrie, avec la médiation de la Turquie. Les entre­tiens vont se dérouler sur la base des prin­cipes de la confé­rence de Madrid en 1991, ce qui implique la res­ti­tution com­plète des Hau­teurs du Golan.

Super !!!

EN CELA aussi Olmert est le digne élève de son pré­dé­cesseur et mentor Ariel Sharon.

Sharon était plongé jusqu’au cou dans des affaires de cor­ruption. Dans l’une d’elles, dite "l’affaire de l’île grecque", le mil­lion­naire israélien David Appel a versé des sommes consi­dé­rables au fils de Sharon, un novice, pour des acti­vités de "conseil". Á l’époque aussi, il sem­blait que le pro­cureur général ne pouvait pas éviter de pro­noncer une mise en accusation.

La réponse de Sharon fut sim­plement géniale : la sépa­ration. La sépa­ration d’avec la bande de Gaza. La sépa­ration d’avec le pro­cureur général.

Ce fut une opé­ration gigan­tesque. Dans une mise en scène mélo­dra­ma­tique minu­tieu­sement orchestrée, les colonies de Gush Katif furent déman­telées. Avec plu­sieurs divi­sions de l’armée, toutes les forces de police – cette même police qui était sup­posée enquêter sur les affaires de la famille Sharon – ont été mobi­lisées pour une entre­prise nationale à couper le souffle. Le camp de la paix a natu­rel­lement apporté son soutien à l’évacuation des colonies. Les affaires de cor­ruption furent presque oubliées.

La sépa­ration, qui fut réa­lisée sans la moindre concer­tation avec les Pales­ti­niens, a trans­formé la totalité de la bande de Gaza en une bombe à retar­dement, et c’est à Ehoud Olmert de négocier main­tenant un cessez-​​le-​​feu. Pour Sharon, cependant, toute l’opération fut une réussite. S’il n’avait pas été victime d’une attaque, il serait encore Premier ministre aujourd’hui.

Olmert n’a pas oublié la leçon.

IL SE PEUT QUE DES ESTHÈTES soient choqués. Nous ne devrions pas cau­tionner une aussi mau­vaise farce ! Nous ne pouvons pas approuver une paix conçue dans le péché !

Peut-​​être mon sens esthé­tique est-​​il émoussé. Parce que je suis prêt à accepter la paix même d’un diri­geant com­plè­tement cor­rompu, même de Satan en per­sonne. Si la cor­ruption d’un diri­geant le conduit à faire quelque chose qui sauvera la vie de cen­taines et de mil­liers d’êtres humains de part et d’autre, alors cela me convient. Le phi­lo­sophe Frie­drich Hegel n’a-t-il pas parlé de "ruse de la raison" ?

La Bible raconte qu’à l’époque où l’armée de Damas assié­geait Samarie, la capitale du royaume d’Israël, quatre lépreux appor­tèrent la nou­velle que l’ennemi s’était retiré (2, Rois, 7). La poé­tesse juive Rachel écrivit, évoquant cette his­toire, qu’elle n’était pas dis­posée à accueillir de bonnes nou­velles de la part de lépreux. Eh bien, moi si.

La sagesse commune considère que, pour faire la paix, on a besoin d’un diri­geant fort. Main­tenant, il semble que le contraire marche aussi : qu’un diri­geant faible, presque sub­mergé d’ennuis, dont les fonc­tions pour­raient prendre fin bru­ta­lement à tout moment et dont la coa­lition repose sur des pieds d’argile, un diri­geant qui n’a rien à perdre, lui aussi est capable de tout risquer pour faire la paix.

LE CHEMIN peut, à partir de là, aller dans plusieurs directions possibles.

Pre­mière pos­si­bilité – c’est du « spin » (jouer la montre) un terme amé­ricain qui est devenu le deuxième prénom d’Olmert. Il se contentera d’étirer les négo­cia­tions comme un chewing-​​gum, comme il l’a fait avec les Pales­ti­niens, et attendra que la tempête se calme.

Il lui sera dif­ficile d’agir ainsi du fait que la Turquie est main­tenant un par­te­naire dans le jeu. Même Olmert com­prend que ce serait pure folie que de contrarier les Turcs qui risquent ici leur prestige national. La Turquie est un par­te­naire par­ti­cu­liè­rement important pour assurer notre sécurité.

Quoiqu’il en résulte, l’accord d’Olmert de conduire des négo­cia­tions fondées sur le fait de rendre le Golan est un important pas en avant. Venant à la suite des pré­cé­dents enga­ge­ments pris par Yitzhak Rabin , Benyamin Neta­nyahou et Ehoud Barak, il définit une ligne de non retour.

Seconde pos­si­bilité : Olmert est réel­lement sincère. Pour des raisons qui lui sont propres, il mènera les négo­cia­tions "de bonne foi", comme il a com­mencé cette semaine, pour aboutir à un accord. Dans le pays, une vio­lente cam­pagne de pro­tes­tation sera lancée contre lui. La Knesset sera dis­soute, de nou­velles élec­tions auront lieu, Olmert prendra de nouveau la tête de la liste Kadima et gagnera en sa qualité de faiseur de paix.

Ou alors : il perdra ces élec­tions. Il quittera alors la scène pour une cause hono­rable, non pas rejeté pour sa propre cor­ruption mais en se sacri­fiant sur l’autel de la paix.

Autre hypo­thèse encore : le pro­cureur général le mettra en accu­sation quoiqu’il arrive, il démis­sionnera mais ren­trera chez lui la tête haute en tant que diri­geant auteur d’une ini­tiative his­to­rique. Le pro­cureur général appa­raîtra comme un saboteur de la paix et peut-​​être même comme la cause d’une autre guerre.

QUESTION PER­TI­NENTE : si Olmert a réel­lement opté pour la "fuite en avant", pourquoi la fuite vers la paix et non vers la guerre ? C’est ce qui arrive habi­tuel­lement : des diri­geants au bord du gouffre pré­fèrent engager une petite (ou quel­quefois une grande) guerre. Il n’y a rien de tel qu’une guerre pour dis­traire l’attention, et déclarer la guerre est presque tou­jours plus popu­laire, au moins au début, que de faire la paix.

Ici, il y a aussi deux possibilités :

La pre­mière : Olmert, comme Paul, a eu une révé­lation et il est réel­lement devenu un homme de paix. Le déma­gogue natio­na­liste a mûri et com­prend main­tenant que l’intérêt national exige la paix. Un cynique éclatera de rire. Mais des choses plus étranges se sont pro­duites sur le chemin de Damas.

La seconde : Olmert estime que l’opinion publique israé­lienne préfère la paix avec la Syrie à la guerre avec la Syrie et il espère gagner quelque popu­larité en tant que faiseur de paix. (Je pense que c’est effec­ti­vement le cas)

La troi­sième : Olmert sait que tous les chefs de l’establishment sécu­ri­taire (à l’exception notable du patron du Mossad) sont par­tisans de la paix avec la Syrie en fonction de froids calculs stra­té­giques. Aux yeux de l’état-major général de l’armée, la perte des Hau­teurs du Golan est un prix rai­son­nable à payer pour séparer la Syrie de l’Iran et réduire son soutien au Hez­bollah et au Hamas, en par­ti­culier si une force inter­na­tionale y est déployée après qu’elles seront rede­venues les "Hau­teurs syriennes".

La Syrie est un pays sunnite, même s’il est gou­verné par des membres de la petite secte alaouite qui est plus proche du chiisme. (Les alaouites tiennent leur nom d’Ali, le gendre du pro­phète, que les chiites consi­dèrent comme son héritier légitime.) L’alliance entre la Syrie sunnite et laïque et l’Iran chiite orthodoxe est un mariage de conve­nance, dépourvu de toute base idéo­lo­gique. L’alliance avec le Hez­bollah chiite est fondée aussi sur des intérêts : comme la Syrie n’ose pas attaquer Israël pour récu­pérer les Hau­teurs du Golan, elle sou­tient le Hez­bollah en tant qu’intermédiaire.

TOUT CECI se produit sans l’implication des Amé­ri­cains. Là aussi il y a des pré­cé­dents : l’initiative de Sadate en 1977 fut pré­parée dans le dos des Amé­ri­cains (comme l’ambassadeur amé­ricain au Caire à l’époque me l’a dit plus tard). L’initiative d’Oslo aussi mûrit sans la par­ti­ci­pation des Américains.

Jusqu’à récemment, les États Unis se sont opposés à tout dégel des rela­tions entre les Israé­liens et les Syriens et aujourd’hui encore ils la consi­dèrent avec méfiance. Dans la vision de cow-​​boy qu’a Georges Bush du monde, la Syrie appar­tient à "l’Axe du mal" et doit être isolée.

Ceci apporte du grain à moudre à John Mear­sheimer et Stephen Walt, les deux pro­fes­seurs amé­ri­cains qui doivent visiter Israël le mois pro­chain. Leur livre pro­vo­cateur affirme que le lobby pro-​​israélien domine com­plè­tement la poli­tique étrangère amé­ri­caine. Dans ce nouveau déve­lop­pement, il semble vraiment que Jéru­salem a amené Washington sur ses positions.

Au cours de sa visite à Jéru­salem il y a quelques jours, Bush a dénoncé le fait de parler à des ennemis. Cela a été inter­prété comme un reproche à Barak Obama qui a annoncé son intention de parler aux diri­geants de l’Iran. Il est pos­sible qu’Olmert parie déjà sur l’entrée d’Obama à la Maison Blanche.

Mais Bush n’est pas encore un homme fini. Il lui reste encore huit mois à gou­verner et lui aussi pourrait en venir à la conclusion qu’il devrait opter pour "la fuite en avant". Dans son cas : en atta­quant l’Iran.

COMMENT tout cela va-​​t-​​il affecter la mère de tous les pro­blèmes, le cœur du conflit israélo-​​arabe : la question de la Palestine ?

Menachem Begin a conclu une paix séparée avec l’Égypte et lui a res­titué la totalité de la péninsule du Sinaï afin de consacrer toute son énergie à la guerre contre les Pales­ti­niens. Sans aucun doute, Begin était prêt à pro­céder de la même façon sur le front syrien. Selon la carte qu’utilisait Vla­dimir (Ze’ev) Jabo­tinsky, avec laquelle Olmert a été éduqué, le Golan, pas plus que le Sinaï, ne fait partie de Eretz Israël.

Une paix séparée recèle de grands dangers pour les Pales­ti­niens. Si le gou­ver­nement israélien arrive à un accord de paix avec la Syrie (et ensuite avec le Liban), il sera en paix avec tous les Etats voisins. Les Pales­ti­niens seront isolés et le gou­ver­nement israélien pourra leur imposer ses volontés.

Contre ce danger, une pers­pective positive existe : qu’après l’évacuation du Golan, il y ait une pression accrue, interne et externe, pour réa­liser la paix avec les Pales­ti­niens aussi, une paix durable.

Les colons du Golan sont bien plus popu­laires en Israël que leurs homo­logues de Cis­jor­danie. Alors que les colons d’Ofra et d’Hébron sont consi­dérés comme des reli­gieux fana­tiques, dont le com­por­tement insensé est tout à fait étranger à la men­talité israé­lienne, les colons du Golan sont consi­dérés comme "des gens comme nous". D’autant plus qu’ils ont été envoyés là-​​bas par le parti tra­vailliste. Si les colons du Golan sont évacués, il sera beaucoup plus facile de s’occuper de la foule de colons de "Judée et Samarie".

En étant en paix avec tous les Etats arabes, la popu­lation israé­lienne pourrait se sentir plus en sécurité et de ce fait plus dis­posée à prendre des risques en faisant la paix avec le peuple palestinien.

Le climat inter­na­tional changera aussi. Si le fan­tasme de l’"Axe du mal" dis­paraît avec Georges Bush, et que de nou­veaux diri­geants amé­ri­cains font de sérieux efforts pour réa­liser la paix, l’optimisme osera de nouveau relever sa tête meurtrie. Il y a des gens qui rêvent d’un par­te­nariat entre Barack Obama et Tzipi Livni.

Tout ceci appar­tient à l’avenir. Entre temps, nous avons un Olmert faible qui a besoin d’une ini­tiative forte. Dans la légende biblique, le héros Samson tua un jeune lion, et lorsqu’il revint plus tard vers lui, "voici qu’il y avait un essaim d’abeilles et du miel dans sa car­casse". Samson proposa une énigme aux Phi­listins : "Du fort est sorti de la douceur", et per­sonne ne fut capable de trouver la réponse (Juges, 14)

Main­tenant, nous pouvons poser la question : "Le faible apportera-​​t-​​il de la douceur ?"