La fin de l’Etat palestinien ?

La perspective d’une « solution à deux Etats » n’a jamais été si lointaine. Au sein de la droite israélienne décomplexée, on n’hésite plus désormais à évoquer d’autres formules, dont l’annexion partielle ou totale de la Cisjordanie.

Piotr Smolar, Le Monde, samedi 26 novembre 2016

Parfois, les mots s’épuisent. Ils sont comme des marcheurs au milieu du désert, la gourde vide. Il est une expression, au Proche-Orient, qui a longtemps été synonyme d’espoir et d’une forme de justice historique : « Solution à deux Etats ». Tout un programme, pour corriger le sort réservé aux Palestiniens, privés de leurs droits élémentaires par l’occupation israélienne, depuis bientôt un demi-siècle. Que de communiqués, de conférences, de cartes raturées et de promesses non tenues, de rendez-vous manqués et d’accusations mutuelles. Que d’attentats et d’attaques, sophistiqués ou spontanés, commis par les Palestiniens, renforçant les Israéliens dans la conviction qu’il n’y avait personne, en face, avec qui s’entendre.

Vingt-trois ans après les accords d’Oslo, qui fixaient les étapes vers un Etat palestinien, certains y croient encore. Négocier, encore négocier, pour ne pas reconnaître l’un des plus grands échecs diplomatiques depuis la seconde guerre mondiale. La France tente de stimuler un groupe de soutien pour pousser les protagonistes à reprendre les discussions, au point mort depuis l’échec du secrétaire d’Etat américain John Kerry, en mars 2014. Les pays de la Ligue arabe aimeraient aussi sortir de l’animosité historique contre Israël et se concentrer sur des menaces plus brûlantes, comme le djihadisme ou les volontés hégémoniques régionales prêtées à l’Iran. Même la Russie, de retour au Moyen-Orient après son intervention militaire en Syrie, a tenté une médiation pour réunir à Moscou le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, et le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. « Cette méthode, c’est du recyclage, les Palestiniens n’en peuvent plus », lâche un responsable à Ramallah. Et puis, il y a les Etats-Unis.

Donald Trump veut un « accord ultime »

L’élection de Donald Trump ouvre un cycle imprévisible. Il dit vouloir obtenir « l’accord ultime » dans « la guerre qui n’en finit jamais ». Mais son entourage est proche de la droite israélienne. La plate-forme républicaine adoptée en juillet ne mentionne même pas la nécessité d’un Etat palestinien. Quant à Barack Obama, une statistique suffit. En 2010, le président américain avait consacré au conflit 1 083 mots dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies. En 2016, seulement 31. Tentera-t-il un dernier coup politique sur ce dossier, avant l’entrée en fonctions de son successeur, fin janvier 2017 ?

La grande roue diplomatique continue de tourner, car l’alternative serait terrifiante. Il faudrait admettre que la perspective d’un Etat palestinien – reconnu par 138 pays – s’éloigne tragiquement. Il n’y a pas de statu quo, mais une tectonique des plaques. Au moment de l’assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin par un extrémiste juif, en 1995, environ 150 000 colons vivaient en Cisjordanie. Ils sont près de 400 000 aujourd’hui, sans compter les 250 000 de Jérusalem-Est. Il n’y a plus d’occupation, mais une annexion israélienne – de fait – sur la majorité de la Cisjordanie. « Il y a vingt-trois ans presque jour pour jour, rappelait le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, le 15 septembre, les premiers accords d’Oslo étaient signés entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine. Malheureusement, nous sommes plus éloignés que jamais de leurs objectifs. La solution à deux Etats risque d’être remplacée par une réalité à un Etat, faite de violence perpétuelle et d’occupation. »

Publié le 1er juillet, le rapport du Quartet – qui regroupe l’ONU, l’Union européenne, les Etats-Unis et la Russie – n’avait pas utilisé l’expression « annexion de facto ». Mais c’est exactement ce qu’il décrit. « La zone C [sous le contrôle exclusif de l’armée israélienne]comprend 60 % de la Cisjordanie et inclut la majorité des terres agricoles, des ressources naturelles et des réserves de terres. Près de 70 % de la zone C ont été pris de façon unilatérale pour utilisation exclusive par les Israéliens, essentiellement par leur inclusion dans les limites des conseils locaux et régionaux des colonies ou leur désignation comme “terres d’Etat”. » Ce chiffre, reconnu pour la première fois noir sur blanc, montre le grignotage israélien constant, en toute impunité. La volonté actuelle des députés de la majorité de faire passer à la Knesset un texte sans précédent, blanchissant la centaine d’avant-postes en Cisjordanie – illégaux même au regard de la loi israélienne – donne une idée des priorités.

L’expression « camp de la paix » a disparu dans le débat public en Israël. Elle est réservée à quelques intellectuels ou militants frappés du sceau infamant de « gauchistes ». Pendant la campagne législative de mars 2015, l’opposition travailliste, contrariée par un complexe sécuritaire, a prôné une « séparation » avec les Palestiniens. Comme si un scalpel magique pouvait tout régler. Et les quelque 100 000 Palestiniens venant travailler en Israël ? Le 15 septembre, Ari Shavit, l’une des plumes du journal Haaretz – récemment contraint à la démission –, essayait de défendre l’idée d’une « troisième voie ». Il appelait d’abord le camp de la paix à « reconnaître ses erreurs ». « Nous admettons que les accords d’Oslo ont échoué (…) Puis, nous échangeons la vieille campagne pour la paix contre une campagne sur un nouveau sionisme. » Autrement dit : « Nous proposons un processus long, graduel de division de la terre, qui ne serait pas fondé sur des accords exhaustifs mais partiaux, et de construction de la nation. »

Dans la société civile, pourtant, certains continuent à se mobiliser, sans rencontrer d’écho réel. Une nouvelle initiative, Save Israel Stop Occupation (SISO), a vu le jour le 14 septembre. Elle tente de faire le lien entre la société civile et une diaspora de plus en plus critique vis-à-vis de l’orientation nationaliste et religieuse de l’Etat hébreu. Elle rassemble 470 signataires, parmi lesquels de nombreux écrivains tels que David Grossman et Amos Oz, des anciens ­cadres de l’armée ou diplomates, des députés et des scientifiques. Selon eux, l’occupation « met en danger l’édification morale et démocratique d’Israël, ainsi que sa place au sein de la communauté des nations ».

Jessica Montel, directrice de ce projet, pilota B’Tselem, l’une des plus célèbres ONG israéliennes, pendant douze ans. Elle espère que « le 50e anniversaire de l’occupation, en juin 2017, nous obligera tous à une prise de conscience. Le flou actuel ne peut continuer ». A l’en croire, le principal obstacle à la solution à deux Etats n’est pas forcément la réalité sur le terrain, mais « l’apathie et le désespoir qui règnent dans l’opinion publique. La rhétorique constante sur “l’absence de partenaire en face” a fait des dégâts ».

Certains poussent le gouvernement à agir de façon unilatérale, sans se contenter d’une simple gestion de crise permanente. En mai, près de 200 généraux retraités des forces armées, du Shin Bet (service de sécurité intérieur) et du Mossad (service du renseignement) ont présenté un plan détaillé pour améliorer la sécurité du pays. Ce plan, qui a pour objectif de « changer les règles du jeu », se veut réaliste et détaillé, cartes à l’appui. Estimant que la solution à deux Etats « n’est pas actuellement faisable », il énumère de nombreuses mesures, sécuritaires ou économiques, pour baisser les tensions. Il recommande notamment l’adoption d’une loi à destination des colons vivant au-delà de la « barrière de sécurité », afin de les inciter financièrement à déménager et s’installer dans les grands blocs de colonies – qui reviendraient à Israël dans un partage final – ou bien à l’intérieur d’Israël. Mais cette initiative n’a eu qu’une faible résonance publique.

Lassitude générale

Benyamin Nétanyahou prétend qu’il est toujours partisan d’un Etat palestinien « démilitarisé », qui reconnaîtrait Israël « comme Etat juif ». En vérité, la lassitude générale par rapport au conflit l’arrange. Dessinant une équivalence entre djihadisme international et violences palestiniennes, il gère les attaques comme une casserole sur le feu. Il donne des gages mesurés au trébuchet à ses partenaires d’extrême droite et aux colons, mais sans jamais dessiner l’avenir. « Cette situation nous change intérieurement, souligne pourtant Dan Meridor, ancien vice-premier ministre, qui incarna la ligne modérée du Likoud avant de quitter le parti. Elle bouleverse les valeurs d’égalité, de démocratie et de liberté sur lesquelles nous avons construit le pays. On sait ce que veulent les Palestiniens : les frontières de 1967, voire plus. Mais que veut Israël ? » Bien que sorti du jeu politique, Dan Meridor défend l’idée d’une proposition solennelle israélienne, sur les bases des frontières de 1967 avec des corrections pour tenir compte des grands blocs de colonies. Elle stipulerait que les réfugiés palestiniens auraient le droit au retour, mais seulement en Palestine. « Cette proposition serait une révolution », dit-il. Au sein du gouvernement, certains ne s’accommodent pas du flou persistant. Le ministre de l’éducation, Naftali Bennett, pense que l’élection de Donald Trump offre une chance historique d’enterrer les accords d’Oslo. Depuis plusieurs années, il a un plan pour la Cisjordanie. Le leader du parti national religieux le Foyer juif réclame l’annexion de la zone C. Soit la formalisation des processus déjà en cours. Dans un entretien accordé au Monde fin septembre, il citait en exemple le plateau du Golan et Jérusalem-Est, déjà annexés par Israël sans être reconnus sur le plan international. « Il y a moins de 100 000 Palestiniens vivant dans la zone C, dit-il. On leur proposerait la pleine citoyenneté ou une carte de résident. On annexerait graduellement, en commençant par les grands blocs de peuplement, comme Ariel, Maale Adumim et le Gush Etzion. Dans les zones A et B, où il y a déjà une autonomie palestinienne de facto, on injecterait des stéroïdes, en faisant un plan Marshall. » Et M. Bennett d’évoquer des investissements massifs dans les ponts, les tunnels et les routes, un développement du tourisme vert, etc. Quant à l’armée israélienne, sa présence dans la zone autonome palestinienne – dont la population pourrait organiser des élections – dépendrait de la situation sécuritaire.

Un reflet de l’évolution de l’opinion publique

Une vision minoritaire ? De moins en moins, à droite. Le Likoud lui-même est contaminé. Selon Naftali Bennett, les partisans d’une solution à deux Etats représentent au sein du gouvernement moins de la moitié des membres. Et encore, c’est en comptant Benyamin Nétanyahou. « Cela reflète l’évolution de l’opinion publique, explique le ministre. Il y a vingt-trois ans, une courte majorité soutenait un Etat palestinien. Mais la seconde Intifada, puis le retrait israélien de Gaza, qui a provoqué une pluie de missiles sur nous, ont fait bouger le public de 10 % vers la droite, ce qui est massif. » Cette analyse est discutable. Selon le dernier sondage d’envergure, publié en août, 51 % des Palestiniens et 59 % des Israéliens se disent favorables à la solution à deux Etats. Une majorité miraculeuse mais théorique. Les chiffres seraient sans doute bien plus élevés si les Israéliens avaient la certitude qu’un accord de paix entraînerait la reconnaissance d’Israël par les pays arabes. Hélas, on est loin de ces projections.

Côté palestinien, la stratégie adoptée par Mahmoud Abbas – non-violence et internationalisation du conflit, pour mettre la pression sur Israël – n’a apporté aucun résultat tangible aux yeux du grand public. Les luttes intestines entre Fatah et Hamas semblent indépassables, créant deux confettis palestiniens, la Cisjordanie et Gaza. Au-delà de la dénonciation des abus systémiques de l’occupation, peu de pistes se dessinent pour une alternative à la solution à deux Etats. L’idée d’une confédération avec la Jordanie, déjà évoquée à d’innombrables reprises à l’époque de Yasser Arafat, est parfois revisitée. Dans son bureau à Ramallah, Mohammad Shtayyeh, négociateur vétéran et haut cadre du Fatah, rejette les prémices de ce débat. « Nous n’avons pas le luxe de la fantaisie, dit-il. Parler d’autres idées, comme celle d’une confédération est une diversion. Les deux seules voies réalistes, c’est soit l’établissement d’un Etat palestinien, soit l’émergence d’un Etat israélien d’apartheid. »

La voie du perdant-perdant

Mohammad Shtayyeh symbolise l’école d’Oslo et la ligne Abbas ; il ne peut se désavouer lui-même. Il s’accroche aux cartes et aux chiffres pour continuer à croire à une séparation négociée, seule option favorable à tous. « Il y a 650 000 colons au total, soit 22 % de la population en Cisjordanie, dit-il. Le projet de Nétanyahou est de parvenir à 1 million vers 2020. Les deux Etats, ce sera alors en Cisjordanie même : un pour les colons, un pour les Palestiniens. Mais cette voie, c’est du perdant-perdant. A ce moment-là, entre le Jourdain et la mer, les Palestiniens représenteront environ 52 % de la population. Israël perdra son caractère juif et démocratique. »

Il faut comprendre les vétérans de la négociation. Des décennies à ruminer les mêmes éléments de langage, à se battre pour la reconnaissance de la Palestine. Comment accepter une dégradation de leur ambition ? D’autres veulent sortir du marasme à tout prix. « L’espace est trop petit pour deux Etats, soupire Omar Shaban, l’un des analystes les plus respectés dans la bande de Gaza. On ne peut pas tracer une frontière. Regardez le réseau des transports, des eaux usagées : tout est imbriqué. Si j’ai tous les droits que me donne un Etat sans un Etat, ça me va. Il faut trouver une formule, peut-être une confédération. Nous ne travaillons pas assez intellectuellement sur cette question. Personne ne propose d’alternative alors que la solution à deux Etats disparaît ! »

Cette idée de confédération a 30 ans. Elle a été formulée à l’origine pour réunir la Jordanie et les Palestiniens. Le premier ministre Yitzhak Rabin évoquait déjà cette hypothèse en 1975, avant de se rallier à la perspective d’un Etat palestinien. Ces dernières années, la formule est revenue dans les débats. Longtemps hostile à un Etat palestinien, le président israélien Reouven Rivlin, venu des rangs du Likoud, a soudain rallié cette option fin 2015. Quelques mois plus tôt, dans une tribune publiée dans le New York Times, Yossi Beilin, vétéran des négociations côté travailliste, avait, lui aussi, défendu l’idée d’une confédération israélo-palestinienne, chaque Etat gardant son gouvernement, mais avec des institutions communes.

« Depuis, on a travaillé très sérieusement pour faire avancer cette idée, mais cela prendra du temps, dit M. Beilin Même Nétanyahou comprend que s’il n’y a pas de solution à deux Etats, il y en aura un seul, où les juifs ne seront plus majoritaires. » L’idée d’une confédération n’est pas repoussée par toute la droite. Dan Meridor la considère avec bienveillance, mais seulement après l’émergence réelle d’un Etat palestinien : « Je verrais bien dans un deuxième temps l’émergence d’une confédération tripartite, avec la Jordanie. Il faut regarder du côté de modèles tels que le Benelux ou l’Union européenne. »

La solution d’une confédération

En juin, une initiative originale intitulée « Deux Etats, une patrie » a vu le jour, portée à la fois par des Palestiniens et des Israéliens, des militants de gauche et des colons. Ils estiment que la solution d’une confédération s’impose dès lors qu’on observe, sur le terrain, l’entremêlement des intérêts et des populations. Ses implications seraient immenses : pas de frontière réelle, ni de murs, entre les deux entités. Pas de déplacement de population ; donc, pas de retrait des colons, qui auraient le droit de vivre où ils veulent en votant aux élections israéliennes. Liberté de circulation, liberté de naturalisation (ce qui signifie droit au retour pour les réfugiés palestiniens, à hauteur de la présence des colons), mixité religieuse dans les deux entités. Mais aussi institutions communes pour exploiter équitablement les ressources naturelles et corriger les expropriations.

Un programme pour l’heure hors sol, dont la faiblesse majeure est psychologique. Vue la défiance qui règne entre les deux camps, l’atmosphère est davantage au divorce qu’à la cohabitation sous un toit commun. Mais un divorce réclame, parfois, une forme de courage, pour permettre aux deux parties de s’épanouir, chacune de son côté. De courage, elles semblent aujourd’hui dépourvues.