La fin d’un mythe

Uri Avnery, mercredi 18 mai 2005

Le tumulte s’est déchaîné il y a deux semaines déjà et il ne montre aucun signe d’apaisement. Israël est secoué au plus profond. Est-​​ce le « plan de désen­ga­gement » pro­grammé ? Est-​​ce l’assassinat de mani­fes­tants contre le Mur ? Non, c’est une chanson.

Comme le ferait une bonne chré­tienne, Naomi Shemer a confessé, sur son lit de mort, le plus grand péché de sa vie : sa chanson immor­telle « Jeru­salem of Gold » est la reprise d’une ber­ceuse basque qu’elle avait entendue quelques années aupa­ravant par un chanteur espagnol.

La façon dont elle l’a dit fait penser qu’elle n’a pas consciemment volé la mélodie mais qu’elle l’avait inté­rio­risée et res­tituée comme venant d’elle-même. C’était, comme elle l’a déclaré, un « accident de travail ». Elle a aussi pris la peine de sou­ligner qu’elle avait modifié huit notes de la mélodie, afin que, d’après la loi, elle puisse toucher les droits d’auteur, qu’elle a perçus pendant 38 ans.

Bien. Cela peut arriver à tout le monde. Vous voyez ou entendez quelque chose, cela entre dans votre sub­cons­cient et quand, plus tard, cela ressort, vous croyez que c’est votre propre idée. Mais, dans le cas présent, quelque chose de plus sérieux s’est passé : plu­sieurs fois au cours de sa car­rière, on l’a inter­rogée sur la simi­larité des chants et elle a réagi avec colère, niant toute res­sem­blance et atta­quant même les auteurs de ces ques­tions. Mais dans sa lettre de confession, adressée à un ami proche, la veille de sa mort, elle a admis qu’elle était rongée de remords et que cela a peut-​​être été la cause de son cancer fatal.

Jusque-​​là, une his­toire pénible mais pas très impor­tante. Un com­po­siteur de chanson fait une faute, sa chanson finit pas se révéler être un plagiat. Sauf qu’elle n’était pas une com­po­si­trice ordi­naire et que la chanson n’est pas une chanson ordinaire.

Naomi Shemer est un symbole de ce qu’on appelle, avec nos­talgie, « le bel Eretz Israël ». Elle est née dans un kib­boutz de type socia­liste au bord du lac de Tibé­riade et a célébré les pay­sages du pays en paroles et en musique. Même si elle a épousé un homme d’extrême droite et est devenue une icône de ce courant, les gens de gauche ont continué à l’admirer pour sa modestie, sa per­son­nalité atta­chante et la qualité de ses chansons.

Mais la chanson était encore plus impor­tante que la com­po­si­trice. Pas seulement à cause de sa qualité, mais aussi à cause de son his­toire extraordinaire.

Il y a exac­tement 38 ans, en 1967, la veille du « Jour de l’Indépendance », Shemer a par­ticipé à un concours de chant israélien. A cette occasion, elle a écrit la chanson - paroles et musique - et insisté pour qu’elle soit chantée par un jeune chanteur inconnu. Une chanson de plus, un fes­tival de plus. Mais, dès le moment où la chanson a été entendue dans la salle et à la radio, quelque chose s’est produit. Elle a touché l’âme et le cœur de tous ceux qui l’entendaient.

Là encore elle ne serait restée qu’une belle chanson si la guerre des Six-​​jours n’avait pas éclaté quelques semaines plus tard. L’armée israé­lienne avait conquis Jérusalem-​​Est, les soldats avaient atteint le Mur occi­dental, un vestige de l’ancien temple juif. Israël était sub­mergé par la vic­toire imprégnée d’un mys­ti­cisme semi-​​religieux.

Du jour au len­demain, « Jeru­salem of Gold » est devenue l’expression de l’état d’esprit national, le symbole d’une vic­toire consi­dérée comme une rédemption, un second hymne national.

J’ai moi-​​même vu en elle une oppor­tunité. J’étais alors membre de la Knesset. Je n’aime pas - pour le moins - notre hymne national. Il a été écrit il y a plus d’une cen­taine d’années et exprime l’aspiration de la dia­spora juive pour la Terre d’Israël. C’est l’hymne d’une com­mu­nauté ethnico-​​religieuse dis­persée plutôt que l’hymne d’un Etat souverain.

Pis encore, plus de 20% des citoyens d’Israël ne sont pas du tout juifs, et il n’est pas bon que tant de citoyens ne puissent pas s’identifier à l’hymne et au drapeau de leur Etat. En fait, la mélodie de l’hymne, Ha Tikvah (« l’espoir ») a été également « empruntée », mais per­sonne n’a jamais essayé de le cacher. C’est un chant de berger roumain (dont une version se trouve dans « La Moldau », le poème sym­pho­nique du com­po­siteur moldave tchèque Bedrich Smetana).

J’ai alors pensé que si je pro­posais la chanson de Naomi Shemer comme hymne national, je serais capable d’obtenir un consensus sur l’idée de changer l’hymne existant. Je n’appréciais pas quelques phrases natio­na­listes ajoutées à la chanson, mais je croyais que l’on pourrait changer cela par la suite.

J’ai fait une pro­po­sition de loi en ce sens. Le pré­sident de la Knesset a insisté pour que j’obtienne l’accord de l’auteure. Donc je l’ai ren­contrée dans un café de Tel-​​Aviv. J’ai cru détecter une cer­taine hési­tation de sa part, que je com­prends seulement aujourd’hui. Fina­lement, elle m’a permis d’annoncer qu’elle n’était pas hostile à cette idée.

La pro­po­sition n’a jamais été soumise au vote mais, au cours des années, « Jeru­salem of Gold » a béné­ficié du statut officiel de second hymne national, et notamment comme hymne de la Guerre des Six-​​Jours.

C’est ce qui fait du tumulte actuel plus qu’un scandale à propos d’une chanson et de son auteur. « Jeru­salem of Gold » a subi le même sort que la guerre des Six-​​Jours.

Cette guerre a été pré­cédée de trois semaines d’une montée d’angoisse éprou­vante pour les nerfs, quand presque tous les Israé­liens - depuis les membres du gou­ver­nement jusqu’au dernier citoyen - croyaient que l’Etat et ses habi­tants étaient en danger de mort. Les armées d’Egypte, de Syrie et de Jor­danie étaient sur le point - appa­remment - d’envahir son ter­ri­toire de trois côtés et de l’effacer de la terre, quand l’armée israé­lienne a attaqué la pre­mière, vaincu les trois autres et conquis non seulement le reste la Palestine mais également la péninsule du Sinaï et les Hau­teurs du Golan.

Des années plus tard, il est devenu clair pour les his­to­riens qu’il n’y avait pas eu de vrai danger pour l’Etat, que les pays voisins n’avaient pas l’intention d’attaquer mais tout au plus de bluffer, que la vic­toire d’Israël n’avait pas été un miracle mais le résultat de pré­pa­ra­tions méti­cu­leuses, par­ti­cu­liè­rement de la part des forces aériennes. Mais le mythe sub­siste encore maintenant.

Durant les combats et au cours des jours sui­vants, cela res­sem­blait à une guerre de défense clas­sique. Per­sonne n’imaginait une occu­pation per­ma­nente. Il était clair que nous serions contraints de quitter les ter­ri­toires occupés très vite, comme cela s’était passé après la guerre du Sinaï de 1956. La seule question était de savoir quoi rendre à qui : le gou­ver­nement et la plupart des partis pen­saient à la Jor­danie et à l’Egypte, alors que moi et ceux qui par­ta­geaient mes idées, y compris à l’époque plu­sieurs généraux de l’armée, pro­po­sions de les rendre au peuple pales­tinien, afin de lui per­mettre d’y établir l’Etat de Palestine. Jusqu’à ce que cela se pro­duise, croyions-​​nous, ils vivraient sous « occu­pation douce ».

Depuis lors, 38 longues années ont passé. « L’occupation douce » s’est trans­formée depuis long­temps en un sale et brutal régime d’oppression. La pro­phétie du pro­fesseur Yeshayahu Lei­bovitz, selon laquelle l’occupation nous cor­rom­prait de plus en plus et nous trans­for­merait en un peuple d’exploiteurs et d’agents secrets, est devenue une ter­rible réalité. Rien n’est resté du « bel Eretz Israël » sinon une écœu­rante nos­talgie, de laquelle Naomi Shemer était le porte-​​drapeau. Un Etat petit et cou­rageux, pro­gres­siste et (rela­ti­vement) égali­taire, res­pecté du monde, est devenu un Etat occupant et voleur, otage de colons déli­rants, plein de vio­lences interne et de « capi­ta­lisme dégueu­lasse » (phrase inventée par Shimon Pérès, l’un des prin­cipaux res­pon­sables de cette situation). Partout dans le monde l’idée de boy­cotter Israël gagne du terrain.

Ce qui sem­blait à l’époque un miracle divin res­semble plutôt main­tenant à un pacte avec le diable.

Israël est un pays construit sur de nom­breux sym­boles et mythes. Qu’est-ce qui pourrait être plus sym­bo­lique que la des­truction du mythe de la guerre des Six-​​Jours, main­tenant suivie par l’effondrement du mythe de « Jeru­salem of Gold », ce symbole de guerre en chanson ?