La feuille de route (un peu floue) de Laurent Fabius

Alain Gresh, samedi 30 juin 2012

Le 27 juin, lors d’un col­loque inter­na­tional intitulé « le monde arabe à l’âge des révo­lu­tions », Laurent Fabius, ministre des affaires étran­gères de la France, est intervenu sur « La France et le nouveau monde arabe ».
A sa prise de fonction, son pré­dé­cesseur Alain Juppé s’était déjà exprimé sur ce thème, sous forme d’autocritique, mais il faut recon­naître que son bilan fut loin d’être à la hauteur du dis­cours qu’il avait alors pro­noncé. Qu’en sera-​​t-​​il du bilan de Fabius dans un an ?
Voici l’intégralité du texte avec quelques commentaires.

« Je suis heureux de conclure ce col­loque utile consacré à un état des lieux du monde arabe à l’âge des révo­lu­tions. Ma pré­sence ici atteste l’importance que la France accorde à ses rela­tions avec le monde arabe et au débat avec les cercles intel­lec­tuels, les uni­ver­si­taires et les cher­cheurs. Je salue la qualité de vos travaux et je remercie le Pro­fesseur Gilles Kepel de les avoir orga­nisés et de m’y avoir si gen­timent invité.

Le 17 décembre 2010, lorsque Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant tunisien, s’immole par le feu devant le siège du gou­ver­norat de Sidi Bouzid, per­sonne ne sait encore qu’une onde de choc est en train de naître qui va trans­former le monde arabe. Un an et demi après, alors que le Frère musulman Mohamed Morsi vient d’être élu pré­sident de l’Egypte, pays le plus peuplé de la région, la phy­sio­nomie de celle-​​ci a changé en pro­fondeur. Oui, il y a à l’évidence un “nouveau monde arabe” et la France doit se situer par rapport à lui.

Pour com­prendre l’importance des trans­for­ma­tions en cours, il faut remonter un peu dans l’histoire récente. Au milieu du XXème siècle, au moment des indé­pen­dances, le monde arabe a déjà connu une période de bouillon­nement poli­tique. Si les Etats ont gagné leur indé­pen­dance, les peuples, eux, n’ont pas gagné la leur. Dans un deuxième temps, souvent à la faveur de coups d’Etat mili­taires, des régimes auto­ri­taires se sont ins­tallés, avec l’accord ou la com­plicité des grandes puis­sances. Plu­sieurs décennies d’immobilisme poli­tique ont suivi, sous couvert de natio­na­lisme arabe. Pour autant, les sociétés ont continué d’évoluer, en tout cas de le sou­haiter, ouvrant la voie aux bou­le­ver­se­ments actuels. Ces der­niers se pré­sentent donc comme une sorte de troi­sième époque du monde arabe depuis les indé­pen­dances. A Tunis, au Caire, à Damas, à Sanaa, à Ben­ghazi, sous des formes dif­fé­rentes, un même mot d’ordre s’est fait entendre : la dignité – la karama. »

Cette vision des indé­pen­dances est bien réduc­trice. Celles-​​ci n’ont pas seulement été poli­tiques. Les nou­veaux Etats ont mis en place des sys­tèmes d’éducation et de santé que le colo­nia­lisme avait bien été inca­pable d’édifier (en Algérie par exemple). D’autre part, ces Etats ont pris le contrôle de leurs richesses natu­relles, du pétrole au canal de Suez, ce qui n’est pas rien. Et si les sociétés ont pu évoluer, c’est bien grâce à ces réformes qu’ont permis les indépendances.

« Ce vent de liberté a rendu notre voi­sinage arabe et médi­ter­ranéen souvent mécon­nais­sable, le paysage dessiné par le ou les “prin­temps arabes” frappant par ses contrastes et ses incer­ti­tudes. Au-​​delà des dif­fé­rences tra­di­tion­nelles – le Maghreb n’est pas le Moyen-​​Orient, lequel n’est pas la péninsule ara­bique –, une nou­velle car­to­graphie se dessine. En Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen, les régimes sont tombés et les dic­ta­teurs chassés grâce à une alliance inédite entre la jeu­nesse, les classes moyennes et les mili­taires. Pour ces pays, après la tempête, l’enjeu est main­tenant de bâtir un ordre poli­tique, écono­mique et social plus juste et plus stable.

Dans d’autres pays, la réso­nance du prin­temps arabe a conduit les auto­rités à un mou­vement de moder­ni­sation et de démo­cra­ti­sation. Le Maroc donne l’exemple de cette voie, que la Jor­danie tend plus ou moins à suivre. En Algérie, les attentes de la popu­lation sont voi­sines de celles du reste du monde arabe, et on doit espérer que le nouveau Par­lement mettra rapi­dement en œuvre les réformes attendues. »

Où l’on voit que la com­plai­sance de la France à l’égard des pou­voirs en place n’a pas vraiment changé. Qui peut penser que le Maroc est engagé sur la bonne voie ou que la Jor­danie, où la répression se poursuit contre la contes­tation et où l’ordre poli­tique est confisqué par le roi, sont sur la bonne voie ? Et qui peut espérer quoi que ce soit du nouveau par­lement algérien ? La France a des rela­tions diplo­ma­tiques avec tous les pays, y compris les dic­ta­tures, et cela est « normal » ; ce qui ne l’est pas c’est de faire l’éloge de régimes qui répriment leur peuple.

« Les pays du Golfe – Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Qatar, Koweït – sont devenus des acteurs impor­tants sur la scène mon­diale et des inves­tis­seurs majeurs. Ils jouent un rôle parfois décisif dans les évolu­tions régio­nales, en par­ti­culier en Libye, en Syrie ou au Yémen. Der­rière un immo­bi­lisme apparent, leurs sociétés sont tra­vaillées par un islam rigo­riste mais aussi par une volonté d’ouverture. Le débat affleure et s’exprime dans la presse, voire dans les institutions. »

Une phrase bien alam­biquée pour éviter de se pro­noncer sur les régimes en place. Bahreïn n’est même pas men­tionné, ni l’intervention de l’Arabie saoudite dans ce pays pour écraser le mou­vement popu­laire. Enfin, qui peut croire que les inter­ven­tions de l’Arabie en Libye ou en Syrie soit mue par une volonté de faire avancer le chan­gement et la démocratie ?

« Ailleurs encore, face aux reven­di­ca­tions popu­laires, les régimes attachés au statu quo répondent par la répression et la vio­lence. En Syrie, la conjonction d’une répression massive, des effets de la mosaïque com­mu­nau­taire qu’est ce pays et d’interférences exté­rieures conduit à une véri­table catas­trophe huma­ni­taire et à un risque de désta­bi­li­sation de toute la région. Le Liban subit de plein fouet les retombées de cette crise et est tra­versé par de vives ten­sions. Au sud, les Pales­ti­niens mûrissent une frus­tration puis­sante, que ren­force encore leur ouverture au monde et un bon niveau d’éducation. Cependant qu’Israël s’interroge sur les consé­quences de ces trans­for­ma­tions pour sa propre sécurité.

Ajoutons à ce tableau mul­ti­fa­cettes les nom­breux foyers d’instabilité. En Irak, l’effort de redres­sement engagé par le gou­ver­nement est important, mais il reste beaucoup à accomplir pour garantir la sécurité et la cohésion du pays, ainsi que la pro­tection des mino­rités. Dans la zone saharo-​​sahélienne, une crise com­plexe et très dan­ge­reuse s’installe, résultat de nom­breux fac­teurs de déli­ques­cence – Etats faillis, régions péri­phé­riques délaissées, cor­ruption et trafics mul­tiples, pré­sence de groupes isla­mistes for­tement armés.

Si les chan­ge­ments portés par les prin­temps arabes sont spec­ta­cu­laires, l’avenir apparaît donc fragile et incertain. En France et en Europe, cette incer­titude pro­voque, dans l’opinion, des sen­ti­ments mélangés. L’aspiration démo­cra­tique inspire une vague de sym­pathie ; mais les risques d’instabilité poli­tique, leurs consé­quences écono­miques et la montée des into­lé­rances sus­citent pour le moins des interrogations. »

Est-​​ce l’opinion fran­çaise ou les gou­ver­nants qui éprouvent des sen­ti­ments mélangés ? La montée de l’intolérance chez eux « nous » inquiète ? Comprenons-​​nous que la montée de l’intolérance chez « nous » à l’égard des immigrés inquiète au même titre là-​​bas ?

« Dans ces condi­tions, qu’espérer, que craindre, que faire ? Voilà trois ques­tions aux­quelles je sou­haite apporter des éléments de réponse. La France regarde avec confiance les chan­ge­ments dans le monde arabe car elle est convaincue qu’il est tou­jours pré­fé­rable de faire le pari de la démo­cratie. Avec confiance, mais avec lucidité, car nous n’ignorons pas les défis du présent, du proche avenir et du long terme. Il n’est pas en notre pouvoir de trans­former méca­ni­quement les révo­lu­tions en succès et nous n’avons pas à nous ingérer dans la vie poli­tique d’Etats sou­ve­rains. Pour autant, consciente de ses res­pon­sa­bi­lités, la France veut et doit contribuer acti­vement sur le plan bila­téral et mul­ti­la­téral aux progrès des tran­si­tions démo­cra­tiques, écono­miques et sociétales.

Qu’espérer ? Les mou­ve­ments à l’œuvre dans les sociétés arabes sont pro­fonds et , je le disais, com­plexes. Ils expriment des attentes – la liberté, la justice, la dignité, la démo­cratie – qui sont aussi les nôtres et font écho à des valeurs tra­di­tion­nel­lement portées dans le monde notamment par la France. C’est ainsi que per­son­nel­lement j’ai accueilli ces mou­ve­ments dès les pre­mières semaines de l’année 2011. Et c’est pourquoi j’ai regretté, comme beaucoup d’autres, le rendez-​​vous manqué du gou­ver­nement français de l’époque avec cette dyna­mique révo­lu­tion­naire. Au Maghreb, la France – en tout cas son gou­ver­nement – a déçu ; déception ren­forcée par la stig­ma­ti­sation de l’immigration à laquelle celui-​​ci se livrait paral­lè­lement. Ce rendez-​​vous manqué venait de loin. Depuis des décennies, alors que beaucoup connais­saient la réalité de nom­breux pays arabes – pouvoir confisqué, droits de l’Homme méprisés, presse muselée, cor­ruption et chômage ins­tallés –, le choix avait été fait de miser sur des régimes auto­ri­taires et même dic­ta­to­riaux pour garantir la sta­bilité de la région. Or, les pou­voirs appuyés sur la peur et la répression n’offrent qu’une illusion de sta­bilité, laquelle finit tou­jours par se fissurer. »

Je ne sache que les socia­listes aient été bien plus cri­tiques à l’égard des dic­ta­tures. Les partis au pouvoir en Egypte et en Tunisie étaient membres de l’Internationale socia­liste et l’on ne compte pas les diri­geants socia­listes français qui ont salué l’Egypte de Mou­barak (et qui y ont passé leurs vacances) ou qui ont mis en avant la « laïcité » de la Tunisie de Ben Ali.

« Le grand espoir suscité par les révo­lu­tions arabes, c’est celui d’un monde arabe vivant dans la paix, la sta­bilité et la pros­périté par la démo­cratie et la liberté. Cet espoir, je le crois pos­sible. Les révo­lu­tions ont été le révé­lateur d’un monde arabe épris de liberté, en quête de dignité, en attente de droits poli­tiques et sociaux. Là où nous avons nous-​​mêmes parfois donné le sen­timent de douter de nos valeurs démo­cra­tiques en nous satis­faisant du statu quo dans le monde arabe et ailleurs, ces révo­lu­tions viennent nous rap­peler l’universalité de ces aspirations.

Je veux dire ici mon admi­ration à celles et ceux - syn­di­ca­listes, mili­tants des droits de l’homme, blog­geurs, étudiants, simples citoyennes et citoyens, parfois mili­taires –, qui ont eu le courage de se dresser contre la répression de pou­voirs cruels, assis sur des sys­tèmes cor­rompus. Je pense notamment à l’abnégation de ceux qui, en Syrie et ailleurs, se battent quo­ti­dien­nement au prix de leur vie. »

Et ailleurs ? Au Bahreïn ou au Soudan, en Jordanie ou en Arabie saoudite ?

« Le mou­vement est main­tenant lancé. Le mur de la peur est tombé. Pour la pre­mière fois depuis les indé­pen­dances, ceux qui étaient plutôt consi­dérés comme des sujets ont enfin le sen­timent d’être des citoyens. En Tunisie, en Libye, en Egypte, au Yémen, les sociétés ont montré qu’elles vou­laient prendre en main leur avenir, là où beaucoup se per­met­taient de penser qu’elles en étaient inca­pables. A été ainsi réfuté le vieux préjugé occi­dental, fré­quemment teinté de colo­nia­lisme, qui posait comme principe une incom­pa­ti­bilité congé­nitale entre aspi­ration démo­cra­tique et monde arabe – avec le sous entendu qu’il s’agissait du monde musulman.

En réalité, cette vague démo­cra­tique se nourrit d’une aspi­ration à l’universel qui tra­verse l’histoire arabe. Le monde arabe a connu dans la pre­mière moitié du XXe siècle un âge libéral, dans les pays où furent pos­sibles des moments consti­tu­tionnels et par­le­men­taires. Ces expé­riences démo­cra­tiques pro­cé­daient elles-​​mêmes du mou­vement de renais­sance cultu­relle et intel­lec­tuelle du XIXe siècle – la Nahda. De puis­santes pro­tes­ta­tions popu­laires, sociales et patrio­tiques, lar­gement sécu­lières, ont émaillé ces périodes. Celles d’aujourd’hui sont à bien des égards leurs héri­tières, même si leurs formes et leur ampleur ne sont pas les mêmes. Loin d’être tou­jours le signe d’une oppo­sition à d’autres cultures, à d’autres valeurs, et à l’encontre de pro­phéties erronées qui annon­çaient un affron­tement fatal des civi­li­sa­tions, les révo­lu­tions arabes sont donc à l’origine lar­gement une réap­pro­priation de ce qui nous est commun. Elles rap­pellent oppor­tu­nément que l’appartenance à l’islam n’a rien d’incompatible avec l’aspiration démocratique.

Concrè­tement, l’espoir que nous pouvons nourrir est que les isla­mistes qui arrivent au pouvoir par les urnes soient conduits à des com­promis utiles pour gou­verner, qu’ils montrent qu’ils savent passer de l’opposition au pouvoir, qu’ils res­pectent le cadre dans lequel ils ont été élus, qu’ils réus­sissent le déve­lop­pement écono­mique et social et contri­buent à réduire l’extrémisme.

Que craindre ? Que, au contraire, ayant réalisé beaucoup de sacri­fices pour par­venir au gou­ver­nement, ces nou­veaux pou­voirs refusent à terme de les remettre le cas échéant à d’autres ; qu’ils ne par­viennent pas à se départir de la culture et de la pra­tique du mono­li­thisme ancrées dans des années de répression, voir de clan­des­tinité ; que les dif­fi­cultés écono­miques et sociales pré­vi­sibles les conduisent à se radi­ca­liser ; bref, pour parler bru­ta­lement, que le ticket en leur faveur soit un aller sans pos­si­bilité sinon de retour, du moins de changement. »

De quels nou­veaux pou­voirs parle-​​t-​​on ? Le seul pays où un nouveau pouvoir s’est vraiment établi, c’est la Tunisie. En Egypte, c’est l’armée et l’ancien régime qui conti­nuent de contrôler le jeu et restent le prin­cipal danger. Au Maroc, c’est un gou­ver­nement sans marge de manœuvre que le roi a laissé s’installer. Laurent Fabius parle des révo­lu­tions comme si elles avaient eu lieu, alors qu’elles n’en sont qu’à leur début et que l’enjeu est le ren­ver­sement de l’ordre ancien qui résiste. Et il main­tient cette manière arro­gante de l’Occident de parler des autres, tout en oubliant ses responsabilités.

« Qu’il s’agisse de ces pro­cessus élec­toraux au Maghreb, de la montée de l’islam radical, des menaces souvent graves qui pèsent sur les droits fon­da­mentaux, en par­ti­culier ceux des femmes, qu’il s’agisse de la Syrie et du Mali, l’actualité immé­diate apporte son paquet d’inquiétudes. Beaucoup de démo­crates craignent, en effet, de se faire voler leur révo­lution. Dans des sociétés majo­ri­tai­rement conser­va­trices, l’islam radical d’une part et l’armée de l’autre se pré­sentent souvent comme des recours. Dans les mou­vances isla­mistes, à côté de vrais démo­crates existent aussi des adver­saires résolus du plu­ra­lisme. Entre retour du reli­gieux et conser­va­tisme sociétal, les droits des femmes sont souvent attaqués, ainsi que ceux des mino­rités religieuses. »

Encore un fois, les femmes. Mais où en est leur situation en Arabie saoudite ? Et la guerre en Afgha­nistan, menée au nom, entre autres, du droit des femmes, a abouti à des souf­frances encore plus grandes pour celles-​​ci.

« En Libye, par exemple, la situation reste instable, et le gou­ver­nement peine à s’affirmer. En Syrie, les tueries quo­ti­diennes conti­nuent sous l’ordre du chef des mas­sa­creurs, Bachar al-​​Assad. On estime à 1,5 million le nombre de per­sonnes qui ont besoin d’aide huma­ni­taire. Déjà plus de 100 000 syriens ont fui leur pays et sont aujourd’hui réfugiés au Liban, en Turquie, en Jor­danie et en Irak, ce qui pèse sur les équi­libres de ces pays. A Bahreïn, contes­tation popu­laire et pré­oc­cu­pa­tions de sécurité régionale s’entrecroisent et la répression est là. »

Pourquoi, quand on parle de Bahreïn on évoque la sécurité régionale, mais pas quand on parle de la Syrie ?

« L’un des risques est celui d’une révo­lution empêchée ou confisquée, celui d’une forte déception après une immense espé­rance. Déception poli­tique, si le pro­cessus démo­cra­tique est confisqué. Déception écono­mique et sociale, dès lors que les révo­lu­tions ont entraîné dans un premier temps un impact écono­mique négatif, notamment sur le tou­risme et les inves­tis­se­ments étrangers. Les révo­lu­tions ont ravivé aussi des ten­sions internes aux sociétés arabes : ten­sions sociales et reli­gieuses, ten­sions entre la modernité et l’affirmation iden­ti­taire, ten­sions entre des sociétés plutôt conser­va­trices et des jeu­nesses éduquées plus libé­rales. En Syrie, en Irak, au Liban et dans l’ensemble du Proche et du Moyen-​​Orient, le clivage his­to­rique entre sun­nites et chiites –sur lequel il fau­drait de longs déve­lop­pe­ments – apparaît structurant. »

La révo­lution ne peut pas être confisquée, car elle n’a pas encore eu lieu ! Quant aux ten­sions « his­to­riques » entre chiites et sun­nites, elles relèvent des lieux communs orien­ta­listes : en 2006, durant l’agression israé­lienne contre le Liban, les por­traits de Hassan Nas­rallah ornaient les bou­tiques du monde arabe sunnite. Bien sûr, il existe des ten­sions, ici comme ailleurs, reli­gieuses ou tri­bales, mais le ministre aurait pu rap­peler que ce sont les télé­vi­sions satel­li­taires financées par notre allié saoudien qui jouent un rôle majeur dans l’exacerbation de ces ten­sions. Et que c’est la France qui a inventé le confes­sio­na­lisme au Liban et en Syrie, allant jusqu’à créer un « Etat alaouite »

« Dans ces condi­tions, Les sociétés arabes pourront-​​elles réguler ces ten­sions de manière civile, plu­ra­liste et paci­fique, en un mot démo­cra­tique ? Ou au contraire, face aux risques de conflits, le choix sera-​​t-​​il fait d’une pré­tendue “sta­bilité” par le retour à des pou­voirs auto­ri­taires, peut-​​être moins cari­ca­turaux que les pré­cé­dents mais guère plus démo­cra­tiques ? Voilà quelques-​​uns des scé­narios alter­natifs et des inter­ro­ga­tions qui se dessinent.

Je suis convaincu pour ma part qu’un excès de pes­si­misme serait aussi inadapté aujourd’hui que pouvait l’être hier l’espoir incon­sidéré d’une tran­sition rapide vers une démo­cratie à l’occidentale. »

Je ne suis pas vraiment sûr que « notre » démo­cratie à l’occidentale soit vraiment le modèle idéal. Ainsi, en France, quand le peuple vote contre un traité européen, on dissout le peuple et on adopte le traité…

« N’oublions jamais, en effet, que tout pro­cessus démo­cra­tique est inscrit dans le temps long, qu’il com­porte des avancées et des reculs, des accé­lé­ra­tions et des blo­cages, des doutes qui suc­cèdent aux pro­messes. La tra­jec­toire des révo­lu­tions n’est jamais tota­lement linéaire. Dans notre propre his­toire, après la Révo­lution Fran­çaise, il y eut la Res­tau­ration. Après 1848, le Second Empire. Et après la Commune de 1871 vint une période d’Ordre moral, marquée par le retour du reli­gieux. Nulle part, la démo­cratie ne s’invente en un jour.

J’ajoute qu’il n’existe pas un seul modèle démo­cra­tique et qu’il appar­tiendra à chaque pays de construire celui qui lui convient. Des for­mules poli­tiques doivent être expé­ri­mentées – on pense notamment à la Turquie –, qui asso­cient des tra­di­tions et de nou­velles formes de par­ti­ci­pation, des réfé­rences spé­ci­fiques et des prin­cipes universels.

Les espoirs et les craintes étant mélangés, que faire ? C’est ma troi­sième inter­ro­gation, celle à laquelle un gou­ver­nement doit répondre. Face à une situation aussi com­plexe, ambi­va­lente, la France, au nom de la proximité, de l’amitié et de l’histoire qui nous lie, porte une res­pon­sa­bilité d’appui. Elle a aussi des intérêts à défendre. Le monde arabe est notre voisin et tout ce qui s’y passe emporte des consé­quences directes pour nous. D’un point de vue écono­mique, la sta­bilité du monde arabe, compte tenu de ses res­sources, constitue un enjeu décisif. Il n’existe pas d’autre choix rai­son­nable pour nous que de tra­vailler à la sta­bilité, à la paix, à la sécurité et au déve­lop­pement écono­mique de ces par­te­naires essen­tiels. Nous le ferons en res­pectant quatre grands prin­cipes : le refus de l’usage de la vio­lence contre le peuple, la défense des droits fon­da­mentaux, le respect du plu­ra­lisme et des droits des mino­rités, la nécessité de réformes en pro­fondeur afin de répondre aux attentes écono­miques et sociales des populations. »

Même la vio­lence contre le peuple de Bahreïn ? Et s’il est bon des défendre les droits des mino­rités, les peuples arabes nous rap­pellent régu­liè­rement et à juste titre la manière dont nous traitons nos propres mino­rités immi­grées et/​ou musulmanes.

« A court terme, nos prio­rités sont fixées par les urgences. En Syrie, la pour­suite de la répression san­glante fait chaque jour de nou­velles vic­times. La France se mobilise pour mettre fin aux vio­lences. Lundi dernier, avec nos par­te­naires euro­péens, nous avons décidé un nouvel ensemble de sanc­tions pour accroître la pression sur le régime. Les négo­cia­tions, notamment entre les membres per­ma­nents du Conseil de sécurité, conti­nuent afin de per­mettre une mise en œuvre effective du plan Annan, ce qui passe par une action ferme de ce Conseil, pos­si­blement via une réso­lution sous cha­pitre VII. La semaine pro­chaine, à l’initiative de la France, le Groupe des amis de la Syrie se réunira à Paris, où sont conviés plus de cent cin­quante Etats. L’enjeu est de sou­tenir l’opposition et de pré­parer la tran­sition poli­tique, car Bachar al-​​Assad doit partir.

La situation au Mali, et plus lar­gement dans l’ensemble du Sahel, constitue une autre urgence. Si nous n’agissons pas, le Nord Mali risque de se trans­former en sanc­tuaire durable pour les ter­ro­ristes. C’est pourquoi nous nous mobi­lisons, là aussi, pour per­mettre le retour de la sécurité et de l’ordre consti­tu­tionnel. Nous sou­tenons les efforts de l’Union afri­caine, de la CEDEAO, de l’Europe et des Nations Unies pour la sécurité et le déve­lop­pement. Une médiation est en cours, un accom­pa­gnement de sécurité est en pré­pa­ration. S’agissant de la menace ter­ro­riste, la réponse passe par une coopé­ration régionale afin de mettre en échec ces groupes dan­gereux et extrê­mement mobiles. La France tra­vaille à des ini­tia­tives en ce sens, en appui des ini­tia­tives régio­nales et des auto­rités locales légitimes.

L’Iran continue de nous pré­oc­cuper gra­vement. Ce grand pays a, bien sûr, le droit d’utiliser l’énergie nucléaire à des fins civiles. Mais la pos­session par lui de l’arme ato­mique com­por­terait de lourds dangers de dis­sé­mi­nation et désta­bi­li­serait la région. C’est un enjeu majeur pour nous tous comme pour les pays voisins, notamment l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Qatar. En lien avec eux et avec les membres du Conseil de sécurité, nous pour­suivons nos efforts pour que l’Iran accepte de se conformer à ses obli­ga­tions internationales.

Nous sommes également très attentifs à la situation au Proche-​​Orient, où la relance du pro­cessus de paix est indis­pen­sable afin de sta­bi­liser et de pacifier le “nouveau monde arabe”. Les chan­ge­ments à l’œuvre dans la région pro­voquent de nou­velles attentes chez les Pales­ti­niens et risquent de modifier les condi­tions de la sécurité d’Israël. L’absence de progrès dans la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien, qui pourrait favo­riser le radi­ca­lisme dans les sociétés musul­manes, n’est nul­lement une fatalité. Peu d’évolutions sont pro­bables avant les élec­tions amé­ri­caines. Mais nous devrons reprendre l’initiative, car le droit à un Etat pales­tinien viable et à la sécurité d’Israël n’est pas une ritour­nelle théo­rique, c’est une exi­gence impé­rieuse pour le monde, pour toute la région et pour la France. »

Ce qui est frappant, quand un res­pon­sable français parle du conflit du Proche-​​Orient, c’est qu’il s’intéresse avant tout à la sécurité d’Israël et que tous les beaux dis­cours sur le droit, la justice, les droits humains (des Pales­ti­niens) ne sont jamais que seconds. Et on laisse aux Etats-​​Unis la haute main sur la gestion de la crise pales­ti­nienne, alors que même avec un second mandat, Obama ne fera pas quelque chose de fon­da­men­ta­lement dif­férent de ce qu’il a fait durant quatre ans, sou­tenir le gou­ver­nement israélien, le financer, l’armer (avec quelques modestes cri­tiques qui per­mettent à ce gou­ver­nement de laisser entendre que l’antisémitisme règne à Washington). Notons aussi que l’urgence évoquée en Syrie ou ailleurs, ne concerne nul­lement la Palestine qui vit sous occu­pation depuis des décennies.

« A moyen terme, la France entend accom­pagner les tran­si­tions démo­cra­tiques partout où elles ont été lancées. Il n’existe pas de meilleure garantie de la paix et de la sta­bilité que la démo­cratie. Ce principe, en rupture avec cer­taines pra­tiques passées, doit être la colonne ver­té­brale de notre enga­gement. Aussi soutiendrons-​​nous le potentiel démo­cra­tique des révo­lu­tions arabes ainsi que la dyna­mique de par­ti­ci­pation poli­tique qui s’est exprimée. Nous serons soli­daires des peuples qui aspirent à la démocratie.

Ce principe affirmé, se pose natu­rel­lement la question de la méthode. Car, dans le mou­vement initial comme dans la dyna­mique pro­fonde de ces révo­lu­tions, existe une volonté d’affranchissement à l’égard de tout ce qui res­sem­blerait à une tutelle, qu’elle soit interne ou externe. Il appar­tient à chacune de ces sociétés de trouver sa voie et rien – a for­tiori un Etat tiers – ne peut s’y sub­stituer. Nous refu­serons donc tout pater­na­lisme, fut-​​il, si je peux employer cette expression, un “pater­na­lisme pro-​​révolutionnaire”.

En revanche, nous serons à la fois prag­ma­tiques et fermes. La France est volon­taire pour recon­naître la légi­timité et la diversité des expres­sions démo­cra­tiques et pour parler avec ceux qui en sont issus. Ne serait-​​il pas para­doxal, en effet, face à des pro­cessus démo­cra­tiques en cours, d’exprimer aujourd’hui une vigi­lance plus sour­cilleuse que celle dont nous fai­sions preuve avant-​​hier à l’égard des anciens régimes dic­ta­to­riaux ? Il le serait tout autant de refuser le contact avec des pou­voirs élus et légi­times, alors que nous avons accepté hier des dic­ta­teurs comme interlocuteurs.

Dans le même temps, nous devons être fermes sur nos valeurs et lucides sur les événe­ments. La France conservera sa liberté de jugement et s’exprimera si et quand elle l’estime néces­saire. En gardant à l’esprit que la démo­cratie, c’est aussi le respect de deux grands principes :

— D’une part, sont intan­gibles les libertés fon­da­men­tales – égalité devant la loi, liberté d’expression, droits des femmes, droits des mino­rités. Nous serons par­ti­cu­liè­rement attentifs au respect des femmes. C’est une question de dignité, mais aussi de progrès pour la société entière. Pour se donner toutes ses chances, le monde arabe doit donner aux femmes toute leur place.

— D’autre part, il n’est pas de société libre sans pos­si­bilité d’alternance poli­tique et sans plu­ra­lisme. Nous dénon­cerons donc toute ten­tative de confisquer le pouvoir ou de res­treindre les droits démo­cra­tiques. Le respect du plu­ra­lisme est d’autant plus décisif que les sociétés arabes sont souvent diverses du point de vue eth­nique ou reli­gieux. Les droits des mino­rités doivent être protégés. »

Et chez nous ? Il est curieux, alors que la Cour euro­péenne ou Amnesty Inter­na­tional cri­tiquent voire condamnent nombre de pra­tiques en France, que Paris donne l’impression de repré­senter LE droit et la justice. Nous donnons des leçons au monde entier, mais nous ne res­pectons pas les prin­cipes dont nous nous réclamons.

« Notre priorité, ce sera l’accompagnement de la nou­velle citoyenneté, en nous adressant aux sociétés plutôt qu’aux seuls gou­ver­ne­ments. Nos inter­lo­cu­teurs devront être aussi les mou­ve­ments démo­cra­tiques, les asso­cia­tions de défense des droits, notamment ceux des femmes, et les mou­ve­ments qui agissent pour l’éducation, la culture ou le déve­lop­pement écono­mique. Cet accom­pa­gnement, ne concernera pas la seule diplo­matie ; il devra impliquer bien au-​​delà. Nous sou­haitons que les échanges étudiants, les ren­contres entre intel­lec­tuels et uni­ver­si­taires, le dia­logue entre asso­cia­tions, les forums d’entrepreneurs et de chefs d’entreprise à tous les niveaux, se mul­ti­plient en mettant à profit, au moins pour ce qui concerne le Maghreb, la forte imbri­cation de nos sociétés.

Plus lar­gement, les tran­si­tions démo­cra­tiques seront d’autant plus viables qu’elles par­vien­dront à répondre aux attentes écono­miques et sociales, qui sont des attentes concrètes, humaines et poten­tiel­lement explo­sives. Les révo­lu­tions ont révélé d’immenses besoins dans les sociétés arabes : accès de tous aux biens communs, redis­tri­bution équi­table de la richesse, amé­lio­ration des condi­tions de vie, déve­lop­pement écono­mique. Chacun sait que le chômage des jeunes est à la fois l’une des prin­ci­pales causes des révo­lu­tions arabes et l’une des menaces majeures qui pèsent sur la suite. En Tunisie, par exemple, le taux de chômage des jeunes diplômés dépasse lar­gement les 30 %. Il fau­drait une crois­sance d’au moins 5 % pour absorber chaque année les nou­veaux arri­vants sur le marché du travail. Celle-​​ci n’est pas, ou pas encore, à cette hauteur, au rendez-​​vous. »

On aurait aimé entendre, dans la bouche du ministre, une auto­cri­tique sur les poli­tiques écono­miques que l’Union euro­péenne et les orga­nismes finan­ciers inter­na­tionaux ont encouragé pendant plus d’une décennie dans ces pays du Sud, sur le silence face au pillage de leurs res­sources par des élites avec qui nous nous enten­dions si bien. Et ces élites voleuses conti­nuent de dominer l’économie, en Egypte ou en Tunisie. Changerons-​​nous nos pra­tiques de coopération ?

«  Sur ce terrain écono­mique et social, nous – et l’Europe – pouvons et devons accom­pagner for­tement les chan­ge­ments engagés. Il y va de leur avenir comme du nôtre. Emploi des jeunes, éducation et for­mation, déve­lop­pement des ter­ri­toires, inves­tis­se­ments pro­ductifs, mais aussi lutte contre les inéga­lités ou contre les dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales : la satis­faction de ces besoins est vitale pour l’avenir des sociétés arabes. Ce qui est en jeu pour nous, c’est la sta­bilité de l’ensemble de la région, l’avenir des mobi­lités entre les deux rives de la Médi­ter­ranée, le futur de nos échanges écono­miques et celui de la fran­co­phonie. Nos destins sont clai­rement liés.

On sait que le Pré­sident de la Répu­blique François Hol­lande a fait de la jeu­nesse, de la justice et de la crois­sance les trois prio­rités de sa poli­tique de redres­sement pour la France. Il est signi­fi­catif de relever que ces prio­rités, d’une façon certes un peu dif­fé­rente mais ana­logue, sont pré­ci­sément aussi celles des prin­temps arabes. Une conver­gence natu­relle se dessine donc en vue d’une démarche de soli­darité entre les deux rives de la Médi­ter­ranée. Jeu­nesse, justice et crois­sance doivent être au cœur du par­te­nariat euro-​​méditerranéen que nous voulons bâtir. J’insiste notamment sur la jeu­nesse qui implique une priorité à l’éducation, à la for­mation pro­fes­sion­nelle mais aussi à la culture et aux échanges uni­ver­si­taires. L’abrogation récente de la fameuse et cho­quante cir­cu­laire Guéant a été un premier signe attendu, qui permet à la France de confirmer qu’elle veut être une “puis­sance d’influence” en contri­buant à la for­mation des élites qui feront le monde arabe de demain. »

Malgré l’abrogation de la cir­cu­laire Guéant, les pre­mières décla­ra­tions du nouveau ministre de l’intérieur restent peu encou­ra­geantes sur les futures pra­tiques de la France dans le domaine de l’immigration ou de l’islamophobie.

« Ces prio­rités s’inscrivent aussi dans une vision de long terme : nous voulons contribuer à la construction d’une sorte de grand ensemble euro-​​méditerranéen, atout consi­dé­rable pour l’Europe et le monde arabe dans la mon­dia­li­sation. Pour y tra­vailler, il nous faut des outils effi­caces. Des réorien­ta­tions et des inflé­chis­se­ments seront néces­saires sur la base d’un inven­taire précis.

L’Union pour la Médi­ter­ranée partait d’une ambition géné­reuse, mais mal­adroite. Il n’était pro­ba­blement pas réa­liste de vouloir inclure les deux rives de la Médi­ter­ranée dans un même ensemble rigide, en pré­tendant passer outre aux diver­gences, aux dif­fé­rences et même aux conflits qui peuvent exister sur les deux rives. Le choix de MM. Mou­barak et Ben Ali comme arcs-​​boutants ne tra­duisait pas une ful­gu­rante clair­voyance. L’ambition de l’UpM n’a pas survécu aux pre­mières dif­fi­cultés. Mais il nous faut uti­liser son secré­tariat, qui a montré son utilité, et gérer des projets concrets de coopération. »

C’est l’arrêt de mort d’une orga­ni­sation qui, il faut le recon­naître, n’a jamais vraiment existé.

« Plutôt que de rouvrir dès main­tenant le dossier ins­ti­tu­tionnel, je crois à la méthode des coopé­ra­tions “à géo­métrie variable”, sus­cep­tibles de regrouper des pays volon­taires pour des projets précis. Nous avons besoin de formats dif­fé­renciés pour répondre à la diversité des situa­tions et mettre en œuvre sans attendre des coopé­ra­tions concrètes. Nous devrons veiller à ce que soient tenues les pro­messes du Par­te­nariat de Deau­ville : celle de sou­tenir finan­ciè­rement le déve­lop­pement écono­mique et social des pays en transition. »

Pour l’instant ces pro­messes n’ont pas été tenues et, dans le contexte de crise écono­mique et de réduction de dépenses, on peut avoir quelques doutes sur la déter­mi­nation du gouvernement.

« Avec les pays du Maghreb, la France partage une res­pon­sa­bilité par­ti­cu­lière. Par notre proximité, nous devons être avec eux des acteurs de la construction d’un espace de coopé­ration et d’échanges entre les deux rives. Mais il est aussi essentiel que l’Europe dans son entier s’implique dans le par­te­nariat avec le monde arabe. C’est pourquoi la France portera avec conviction cette priorité médi­ter­ra­néenne auprès de ses par­te­naires de l’Union Euro­péenne, selon l’esprit ori­ginal de la confé­rence de Bar­celone de 1995.

Pour y tra­vailler, nous devons aussi être des acteurs déter­minés de l’intégration régionale car nous savons, en tant qu’Européens, les béné­fices que la paix peut en tirer. L’Union du Maghreb Arabe peut retrouver vie, à la faveur d’un réchauf­fement algéro-​​marocain et d’un fort volon­ta­risme tunisien. Au-​​delà du cercle médi­ter­ranéen, le Conseil de Coopé­ration des Etats arabes du Golfe (CCEAG) prend son essor. L’UE entre­tient avec lui un dia­logue régulier, il faudra aller au-​​delà et engager un véri­table partenariat.

Mes­dames, Mes­sieurs, il existe bien un “nouveau monde arabe” : il est divers, parfois déroutant, fait d’avancées et de reculs, mais il parle pour l’essentiel le langage de la liberté, qui reçoit dans notre pays un écho puissant. C’est heureux pour la France, dont la langue fut, et peut être encore, ainsi que le pro­clamait Jacques Berque en 1956, “l’hellénisme des peuples arabes”. Afin d’illustrer le sens de cette nou­veauté arabe pour la France d’aujourd’hui, je reprendrai volon­tiers la propos de ce grand ara­bisant, pro­noncé en un temps où la position de la France auprès des peuples arabes était bien plus délicate. “Nous avons, disait-​​il, le devoir de contribuer à de jeunes libertés, ne fût-​​ce que pour ménager en elles notre place. Pro­clamer l’avenir de la chose franco-​​arabe, au moment où beaucoup, parmi les autres et parmi nous, le déchirent, l’audace semble para­doxale. Je sou­tiendrai ce paradoxe…”. »

Sans vouloir décevoir le ministre, il est plus que douteux que les peuples arabes consi­dèrent le français comme l’hellénisme de leur monde.

« Et bien moi aussi, je sou­tiens ce paradoxe : l’anticipation avant-​​hier des indé­pen­dances appelle un vaste écho aujourd’hui, alors que les révoltes arabes sont vécues comme le pro­lon­gement des luttes d’il y a cin­quante ans. Ce prin­temps arabe, ces prin­temps parfois menacés d’automnes ou d’hivers, nous rap­pellent la proximité qui nous lie. Plu­sieurs mil­lions de nos com­pa­triotes ont leur famille ori­gi­naire de cette partie du monde. Dans les pays du Maghreb, notre langue est parlée quo­ti­dien­nement avec la langue arabe aux divers échelons de la société. L’histoire et nos coopé­ra­tions nous confèrent tou­jours l’image d’une nation à la culture éman­ci­pa­trice. Les posi­tions tra­di­tion­nelles de notre pays en faveur des droits légi­times des peuples, malgré quelques éclipses, nous y ont valu des sym­pa­thies durables. Nous devons cultiver ces sym­pa­thies, les réveiller parfois, les faire fruc­tifier aussi, les mériter toujours.

En dépit de cer­tains aspects sombres du passé, notre his­toire avec le monde arabe est d’abord celle d’une his­toire par­tagée. Les révo­lu­tions arabes ouvrent une page nou­velle de cette ren­contre his­to­rique avec la France, puis­sance d’influence. Il nous revient de l’écrire ensemble, en amitié et en par­te­nariat avec les peuples arabes, faisant de la Médi­ter­ranée un espace pro­metteur de coopé­ration et de partage. »