La famille de Rachel Corrie peut faire enfin le procès d’Israël

Jonathan Cook, mardi 16 mars 2010

Sept ans après que Rachel Corrie, mili­tante paci­fiste états-​​unienne, a été tuée sous un bull­dozer de l’armée israé­lienne, dans la bande de Gaza, sa famille met, aujourd’hui, le gou­ver­nement israélien au banc des accusés.

Un juge de la ville d’Haïfa, dans le nord d’Israël, va se trouver face à la preuve que Rachel Corrie, 23 ans, a été tuée illé­ga­lement alors qu’elle s’était mise sur le chemin d’un bull­dozer pour essayer de l’empêcher de démolir une maison pales­ti­nienne à Rafah. Les parents de Corrie, Craig et Cindy, arrivés samedi en Israël, ont dit qu’ils espé­raient que leur action civile allait apporter un éclairage nouveau sur la mort de leur fille et conduire fina­lement à rendre Israël res­pon­sable de sa mort. Ils demandent également des dom­mages et intérêts qui pour­raient monter à plu­sieurs mil­lions de dollars si le tri­bunal tranche en leur faveur.

Une enquête mili­taire interne avait été close peu après la mort de Corrie, blan­chissant tant le conducteur du bull­dozer que les com­man­dants de l’armée qui super­vi­saient l’opération. Trois citoyens bri­tan­niques et un états-​​unien, qui se trou­vaient près de Corrie au moment où elle a été tuée, vont démonter la version d’Israël sur les évène­ments, arguant que le conducteur du bull­dozer savait que Corrie était là quand il a roulé sur elle. Le gou­ver­nement israélien a cherché à bloquer l’entrée de ces mili­tants en Israël pour l’audience, mais il a dû fina­lement y renoncer, il y a trois semaines, sous les fortes pres­sions de la Grande-​​Bretagne et des Etats-​​Unis. Ces quatre mili­tants, comme Corrie, appar­te­naient à Inter­na­tional Soli­darity Movement (ISM), mou­vement qui fait venir des mili­tants en Israël pour résister à l’occupation de façon non vio­lente aux côtés des Palestiniens.

Cindy Corrie, d’Olympia dans l’Etat de Washington : « Ma famille et moi-​​même recher­chons la justice. La mort brutale de ma fille n’aurait jamais dû arriver. Nous croyons que l’armée israé­lienne doit être tenue pour res­pon­sable de sa mort illégale. »

Pour de nom­breux obser­va­teurs, la mort de Rachel Corrie, en mars 2003, est très vite devenue un symbole de l’injustice de l’occupation israé­lienne. Les notes de son carnet, dont beaucoup furent écrites alors qu’elle vivait dans des familles pales­ti­niennes, ont été adaptées à l’écran dans un film projeté dans le monde entier (et une pièce - ndt).

Cependant, comme un com­men­tateur israélien le notait dans le quo­tidien libéral Ha’aretz, au premier anni­ver­saire de sa mort, « En Israël, son nom a pra­ti­quement été oublié ».

La famille de Corrie espère que l’affaire au tribunal va changer cela.

Rachel, film réalisé l’année der­nière sur sa vie et les évène­ments de Rafah, doit être projeté à Tel Aviv, le 16 mars, le jour du sep­tième anni­ver­saire de sa mort et en pleine pro­cédure judiciaire.

Jusqu’au procès d’Haïfa, la famille Corrie s’est heurtée à des murs, admi­nis­tratifs et juri­diques, alors qu’elle essayait d’obtenir une enquête indé­pen­dante sur la mort de leur fille, et de faire juger les responsables.

Ariel Sharon, Premier ministre au moment de la mort de Corrie, avait promis qu’une « enquête minu­tieuse, cré­dible et trans­pa­rente » allait être menée.

Mais l’enquête interne de l’armée, qui a blanchi les deux soldats qui uti­li­saient le bull­dozer, a été lar­gement cri­tiquée, notamment par des offi­ciels états-​​uniens. Human Rights Watch a déclaré « qu’elle était loin de la trans­pa­rence, de l’impartialité et de la minutie exigées par le droit international ».

Le rapport de l’armée prétend que Corrie avait été « cachée aux regards » der­rière un mon­ticule de terre et que le bull­dozer ne l’avait jamais heurtée. Il conclut que « Corrie avait été touchée par des décombres et une plaque de béton » que la terre avait fait glisser sur elle.

Les quatre anciens membres d’ISM qui doivent com­pa­raître devant le tri­bunal cette semaine nous ont dit de ne pas faire de com­men­taires avant qu’ils n’aient témoigné devant le tribunal.

Mais les décla­ra­tions anté­rieures des témoins, confirmées par des preuves pho­to­gra­phiques, mettent en doute le compte rendu de l’armée. Les photos montrent Corrie, vêtue d’une veste fluo­res­cente orange, un méga­phone à la main, face au bull­dozer, pendant plu­sieurs heures. Elles montrent aussi les traces du passage du bull­dozer sur le corps de Corrie, quelques ins­tants après qu’elle ait été écrasée.

Tom Dale, militant bri­tan­nique, qui se trouvait près de Corrie au moment où elle a été tuée, écrivait deux jours plus tard qu’elle avait grimpé au sommet d’un mon­ticule de terre, et que les mili­tants tout proches criaient au conducteur du bull­dozer d’arrêter.

Le bull­dozer, écrit-​​il, « a poussé Rachel, d’abord sous sa pelle, puis sous sa lame, et il a continué à labourer son corps jusqu’en dessous du cockpit. Il est resté sur elle pendant quelques secondes, avant de faire marche arrière. Il a fait marche arrière avec la lame baissée, ce qui fait qu’il a raclé son corps une seconde fois ».

En 2007, un tri­bunal US a débouté la famille Corrie qui demandait à pour­suivre la société Cater­pillar, four­nisseur de l’armée israé­lienne en bull­dozers D-​​9 Spécial, du type de celui qui a tué leur fille et qu’Israël utilise régu­liè­rement pour démolir les maisons palestiniennes.

L’audience de cette semaine est le résultat d’une pro­cédure de droit privé engagée par les Corrie en mars 2005, sur la sug­gestion du dépar­tement d’Etat US.

Mme Corrie : « Nous espérons que ce procès illus­trera la nécessité qu’il y a de faire condamner l’occupation israé­lienne pour les mil­liers de vies perdues, de blessés marqués à vie, et qu’il va attirer l’attention sur les agres­sions israé­liennes contre les défen­seurs non vio­lents des droits humains ».

Et Mme Corrie d’ajouter que la famille a dû sup­porter « des men­songes et des décla­ra­tions inexactes » sur les cir­cons­tances de la mort de leur fille. La famille accuse également Israël de jouer avec les reports de pro­cé­dures pour faire traîner l’affaire.

Mais si Israël a fini par laisser entrer les quatre témoins d’ISM, il a refusé par contre à Ahmed Abu Nakira, le médecin de Gaza qui a donné des soins à Corrie, l’autorisation d’assister à l’audience et de pouvoir être interrogé par liaison vidéo.

Le gou­ver­nement israélien est accusé dans ce procès d’être res­pon­sable à la fois de la mort inten­tion­nelle de Corrie et de conduite négli­gente de la part des deux soldats envers des mani­fes­tants non armés.

Israël se prétend non res­pon­sable parce que les actions de l’armée étaient des « actes de guerre » et parce que Corrie s’était mise elle-​​même, impru­demment, en danger.

Dans la période où Corrie a été tuée, trois Bri­tan­niques - Iain Hook, Tom Hurndall et James Millar - ont été abattus par des soldats israé­liens. Il n’y a que dans le cas de Hurndall, autre volon­taire ISM tué à Rafah un mois après Corrie, qu’une enquête a été conduite auprès d’un soldat qui fut reconnu cou­pable et emprisonné.

Hussein Abu Hussein, avocat de la famille Corrie, dit avoir demandé 324 000 dollars d’indemnisation pour les frais direc­tement liés à la mort de Corrie, dont les funé­railles, les frais juri­diques et d’avion. De plus, la famille demande une indem­ni­sation globale pour pré­judice moral pour les souf­frances et les pertes de salaires de Rachel, et des dom­mages et intérêts à titre de sanction à l’Etat.

Ces der­nières semaines, le bureau d’ISM en Cis­jor­danie a été per­qui­si­tionné à dif­fé­rentes reprises par l’armée israé­lienne qui s’est emparé d’ordinateurs et de documents.

Mr Abu Hussein a déclaré qu’il ferait valoir devant le tri­bunal que le manuel du D-​​9S spé­cifie pré­ci­sément qu’on ne doit pas l’utiliser à proximité de civils, et que l’Etat a ignoré une décision judi­ciaire selon laquelle un repré­sentant des Etats-​​Unis devait être présent lors de l’autopsie de Corrie.