La droite israélienne s’attaque à une association d’anciens soldats

De nombreuses voix pressent le gouvernement de légiférer contre l’ONG « Rompre le silence », dont les vétérans dévoilent, depuis bientôt douze ans, les coulisses de l’occupation en Cisjordanie.

Cyrille Louis, Le Figaro, jeudi 17 décembre 2015

Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou durcit le ton contre d’anciens conscrits de l’armée israélienne. Réunis au sein de l’ONG Rompre le silence, ceux-ci dénoncent, depuis 2004, les pratiques de l’armée dans les Territoires palestiniens et sont devenus la bête noire de la droite nationaliste. Mardi soir, le ministre de l’Education a annoncé son souhait de leur interdire l’accès aux établissements scolaires. Peu auparavant, son collègue en charge de la Défense avait indiqué vouloir les bannir des bases militaires. « Ces décisions n’auront pas de conséquences pratiques dans le mesure où nous intervenons très peu dans ce type d’enceintes, réagit Avihai Stollar, l’un des porte-paroles de l’ONG, mais elles s’inscrivent dans une campagne inquiétante qui vise à faire taire un certain nombre de groupes légitimes en raison de leurs prises de position. »

Fondée par d’anciens soldats qui servirent à Hébron durant la seconde intifada, l’association Rompre le silence diffuse régulièrement des recueils de témoignages livrés par des vétérans, en général sous couvert de l’anonymat, sur le déroulement de leurs missions. En mai 2015, elle a ainsi publié un volumineux rapport sur les coulisses de l’opération « Bordure protectrice », qui a fait près de 2.200 morts dans la bande de Gaza. « Les règles d’engagement transmises aux soldats sont les plus permissives jamais portées à notre connaissance », affirmèrent alors les responsables de l’ONG, qui dénoncèrent « une politique de tirs indiscriminés » et accusèrent l’armée d’avoir violé son propre code éthique. Ce « J’accuse » tonitruant, largement relayé par les médias internationaux, contribua à attiser la colère d’une large partie de la société israélienne contre « Rompre le silence ». Le gouvernement promit, dans la foulée, de légiférer contre plusieurs ONG accusées de dénigrer Israël.

En début de semaine, les parents de sept soldats morts au combat ont écrit au ministre de la Défense afin de dénoncer le financement de Rompre le silence par plusieurs gouvernements européens. « Il est impensable, écrivent-ils, que cette organisation manipulée par l’étranger puisse agir plus longtemps contre les intérêts de l’Etat d’Israël. Vous avez le pouvoir, au gouvernement comme à la Knesset, de stopper ce phénomène. » « Comment est-il possible que des officiers accomplissent une mission sacrée et risquent leur vie pour affronter ensuite les accusations diffamatoires formulées à leur encontre ? », s’est insurgée Michal Sarel, l’une de ces mères endeuillées. Les auteurs du courrier pressent en particulier le gouvernement d’adopter un projet de loi qui permettrait de limiter le financement de ces associations par des bailleurs étrangers.

Presque simultanément, l’ONG ultranationaliste Im Tirztu a diffusé une vidéo incendiaire qui désigne explicitement plusieurs organisations hostiles à l’occupation de la Cisjordanie comme autant d’« agents » stipendiés par l’étranger pour œuvrer à l’affaiblissement d’Israël. « Pendant que nous combattons le terrorisme, ils nous combattent », accuse notamment ce film d’un peu plus d’une minute, qui cible nommément les responsables des associations Rompre le silence, B’Tselem, HaMoked, et Comité public contre la torture. La vidéo, qui s’est propagée à toute vitesse sur les réseaux sociaux, a été condamnée par une large partie de la classe politique, qui accuse Im Tirtzu de jouer avec le feu en désignant des responsables associatifs à la vindicte populaire.

« C’est la première fois que nous assistons à une telle campagne d’incitation à la haine contre des ONG », constate Avihai Stollar, le porte-parole de Rompre le silence, qui affirme prendre la situation « très au sérieux ». « Contrairement à ce qu’affirme le ministre de l’Education, nous n’avons jamais appelé au boycott d’Israël, illustre-t-il. Mais ce type d’accusation permet à la droite de balayer le nécessaire débat sur les conséquences néfastes de l’occupation. »