La démo­cratie des armes doit primer pour assurer l’équilibre des forces à Aïn el-​​Héloué

Jeannine Jalkh, samedi 27 février 2010

Si la cause de l’incident survenu la semaine der­nière dans le camp de réfugiés de Aïn el-​​Héloué est insi­gni­fiante en elle-​​même - l’affaire a éclaté entre deux jeunes Pales­ti­niens émous­tillés, sur un fond de règlement de comptes per­sonnel - il n’en est pas moins symp­to­ma­tique d’une pré­carité extrême dans ce camp qui abrite près de 80 000 réfugiés.

L’incident - qui a fait un mort et des blessés, dont le fils d’un officier du Fateh, le jeune Mohammad Tammim, qui était, ainsi qu’un jeune proche de Isbat el-​​Ansar, à l’origine de l’incident -, a pris une telle ampleur qu’il a fini par entraîner la par­ti­ci­pation aux accro­chages des milices des deux factions.

Aussi isolé fût-​​il, cet incident a relancé la question de la sécurité des camps qu’un rien peut remettre en question, et a mis en relief le danger de voir de tels inci­dents se mul­ti­plier. D’où la fameuse décla­ration du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, qui a mis en garde il y a quelques jours contre un nouveau Nahr el-​​Bared. Même si cette décla­ration a été jugée « exa­gérée » par les dif­fé­rents res­pon­sables du camp, qui tentent à ce jour de mini­miser l’impact de cette « rixe en voie de dénouement », la question est de savoir jusqu’à quand les réfugiés de Aïn el-​​Héloué devront-​​ils continuer de subir les règle­ments de comptes et les riva­lités mili­taires, sachant qu’ils en paient souvent le prix. La seconde question que les auto­rités liba­naises, cette fois-​​ci, doivent se poser est celle de savoir quand et comment en finir avec les armes indi­vi­duelles dans les camps. Tel un abcès qui n’a pas été crevé, la question des armes aux mains de fac­tions rivales - notamment l’alliance des mou­ve­ments isla­mistes, d’un côté, et le Fateh, de l’autre - conti­nuera de faire couler du sang tant qu’une solution, à moyen terme pour com­mencer, n’aura pas été trouvée pour fédérer ces armes sous contrôle d’un comité de sécurité, et en col­la­bo­ration avec l’armée liba­naise. En attendant une solution peut-​​être plus radicale et plus globale que seule une reprise des négo­cia­tions palestino-​​libanaises peut amorcer.

Certes, à Aïn el-​​Héloué, le mot d’ordre est à l’accalmie, et les dif­fé­rentes fac­tions rivales semblent prêtes aujourd’hui à col­mater les brèches, affirmant, sans trop d’insistance, que les auteurs de l’incident, désormais iden­tifiés de tous, « doivent être remis aux auto­rités libanaises ».

Que ce soit du côté isla­miste ou dans les milieux du Fateh, repré­sentés par Mounir el-​​Makdah, on estime que « la remise sur pied d’un comité sécu­ri­taire mixte est devenue impé­rative », dans ce qui paraît être désormais un leit­motiv bien connu dans ces milieux. Mis sur pied avec l’aide et le soutien de l’armée liba­naise, le comité avait été dissous 11 mois plus tard « fautes de fonds suf­fi­sants », affirment les res­pon­sables palestiniens.

Or le pro­blème qui continue d’entraver la remise sur pied de cette force sus­cep­tible de faire régner l’ordre à l’intérieur du camp est de savoir à qui revien­drait son com­man­dement. Tra­di­tion­nel­lement le plus « puissant » en termes d’influence poli­tique, le Fateh aurait perdu du terrain au bénéfice des isla­mistes. Or l’insistance bien connue du Fateh à avoir la pré­émi­nence à la tête de cette force dite conjointe semble clai­rement retarder jusque-​​là toute solution immédiate.

Pour cheikh Jammal Khattab, un médiateur hau­tement res­pecté par les dif­fé­rentes fac­tions en pré­sence, « la Syrie, dont l’inimitié avec l’OLP n’est pas un secret, n’acceptera jamais de laisser le champ libre au Fateh pour prendre en main la situation sécu­ri­taire dans les camps ». Le signe avant-​​coureur de cette attitude serait d’ailleurs l’éviction du membre du comité exé­cutif de l’OLP et pré­sident du comité du Liban, Sultan Aboul Aïnayn, « qui n’est plus dans les bonnes faveurs de Damas à cause des décla­ra­tions anti­sy­riennes », et que son com­man­dement aurait prié de se retirer. Sa démission du comité du Liban serait d’ailleurs immi­nente. À Aïn el-​​Héloué, on connaît déjà le nom de son suc­cesseur, Fathi Aboul Ardad, dont l’avènement n’est rien d’autre qu’« un grand sou­la­gement » pour bon nombre de parties qui applau­dissent déjà à ce remplacement.

Selon une source proche du dossier, « il faut cesser de voir la main syrienne partout. Damas n’a rien à voir avec le comité de sécurité inter­pa­les­tinien actuel­lement en ges­tation qui est du seul ressort des auto­rités pales­ti­niennes et libanaises ».

C’est notamment pour cette raison que Mahmoud Abbas aurait dépêché mer­credi auprès du com­man­dement de l’armée liba­naise un repré­sentant, Jibril Rajoub, qui a examiné avec ses inter­lo­cu­teurs les dif­fé­rentes issues viables. Du côté de l’armée, la formule serait la sui­vante : la remise sur pied du comité sécu­ri­taire mixte dont le com­man­dement ne revien­drait pas à une seule faction, en l’occurrence le Fateh, mais plutôt à un com­man­dement col­légial qui inclurait également les forces isla­mistes, de manière à assurer un équi­libre certain et la par­ti­ci­pation de tous. Une sorte d’entente nationale à la libanaise…

Car, estime la source, il n’est pas question d’écarter quelque faction que ce soit de la délicate mission de contrôler la sécurité à l’intérieur du camp, en prenant ainsi le risque de faire dominer une partie sur l’autre, ce qui nous ramè­nerait à la case départ. Tou­jours selon ce res­pon­sable, Mahmoud Abbas se serait également engagé à assurer les fonds néces­saires pour financer cette force, mais rien n’est encore joué quand bien même l’espoir de par­venir pro­chai­nement à un règlement est là. « Il reste aux parties concernées de faire preuve de bonne foi, ce qui n’est pas encore acquis », conclut la source.