"La confrontation Fatah-​​Hamas reflète les divisions du peuple palestinien"

entretien avec Sébastien Boussois, vendredi 8 août 2008

Dans cette course au pouvoir, le Hamas est aujourd’hui prêt à tout, et notamment à désta­bi­liser Mahmoud Abbas qui n’a ni les appuis ni l’aura dont jouissait Yasser Arafat

A la suite d’un attentat qui a coûté la vie à cinq mili­tants du Hamas et à une fillette, le 25 juillet, le parti isla­miste a lancé une vaste cam­pagne de répression contre le Fatah dans la bande de Gaza. Ce à quoi le parti du pré­sident Mahmoud Abbas a répondu en arrêtant des membres du Hamas en Cis­jor­danie. Sébastien Boussois, cher­cheur associé à l’Ecole pra­tique des hautes études-​​Sorbonne et auteur de l’ouvrage Israël confronté à son passé, analyse cette reprise des affron­te­ments interpalestiniens.

Il y a deux mois, le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, appelait à la récon­ci­liation nationale avec le Hamas. Comment expliquer la reprise des vio­lences interpalestiniennes ?

Sébastien Boussois : Les der­niers événe­ments à Gaza sont ce que l’on pouvait craindre de pire après la prise de Gaza par le Hamas au mois de juin 2007. L’éternelle ritour­nelle de l’unité ou du dia­logue national pales­tinien est, sur un plan théo­rique, très sédui­sante. Mais sur un plan pra­tique, elle s’avère très com­pliquée à appliquer. Et la confron­tation à laquelle se livrent actuel­lement le Hamas et le Fatah n’est que le symbole des divi­sions qui règnent au sein de la société pales­ti­nienne, aujourd’hui morcelée.

L’attentat n’était-il qu’un pré­texte avancé par le Hamas pour asseoir défi­ni­ti­vement son pouvoir dans la bande de Gaza ?

Je pense que les événe­ments de cette semaine reflètent par­fai­tement la stra­tégie jusqu’au bou­tiste déployée par le Hamas depuis quelques années. Cette stra­tégie se fonde sur l’incapacité de Mahmoud Abbas à fédérer le peuple pales­tinien, mais aussi sur la décré­di­bi­li­sation de l’Autorité pales­ti­nienne par Israël et les Euro­péens. Depuis l’échec des négo­cia­tions de Camp David, en 2000, on a considéré que le seul res­pon­sable de l’échec était l’Autorité pales­ti­nienne, dès lors mise au ban des dis­cus­sions. Petit à petit, cela a indi­rec­tement donné du grain à moudre au Hamas, qui s’est trouvé une nou­velle res­pon­sa­bilité : celle de repré­senter l’ensemble des Pales­ti­niens. Et ce rôle, il l’a endossé aux élec­tions légis­la­tives de 2006.

Que se reprochent les deux partis ?

L’un comme l’autre sont dans une course au lea­dership. Il n’y a pas vraiment d’autres raisons à leur affron­tement. Le peuple pales­tinien éprouve une impa­tience pro­fonde, et espère retrouver un lea­dership puissant. Le Hamas, dans son rôle social et écono­mique, pallie toutes les défaillances de l’Autorité pales­ti­nienne et se fait le reflet du raz-​​le-​​bol général des Pales­ti­niens. Dans cette course au pouvoir, le Hamas est aujourd’hui prêt à tout, et notamment à désta­bi­liser Mahmoud Abbas qui n’a ni les appuis ni l’aura dont jouissait Yasser Arafat [pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne de 1996 à sa mort en 2004].

Y a-​​t-​​il un risque réel de guerre civile ?

Gaza est aujourd’hui une pou­drière. On ne peut donc cer­tai­nement pas écarter l’hypothèse d’une guerre civile pales­ti­nienne. Ce risque ne fait d’ailleurs que ren­forcer la légi­timité que s’accorde par exemple Ehoud Barak [ministre de la défense israélien], lorsqu’il déclare qu’il n’exclut pas l’hypothèse d’une inter­vention mili­taire à Gaza.

A mon avis, tant que le pro­cessus de paix entre Israé­liens et Pales­ti­niens n’aura pas été pro­fon­dément relancé, on ne pourra pas par­venir à un réel com­promis inter­pa­les­tinien. Le dia­logue national ne paraîtra pos­sible qu’une fois que la situation des ter­ri­toires pales­ti­niens per­mettra à ce peuple d’avoir envie de vivre ensemble. Mais sur cette question, il est impos­sible de savoir ce qui se passera dans les pro­chains mois. Dans la situation poli­tique globale actuelle – avec un Mahmoud Abbas affaibli, un Hamas qui joue avec le feu, et côté israélien un Ehoud Olmert qui n’a plus aucune cré­di­bilité, en tout cas jusqu’aux élec­tions anti­cipées [le premier ministre israélien a annoncé qu’il quittera son poste en septembre] – rien n’arrivera dans les pro­chains mois.

Et quand on s’intéresse à la question, c’est tou­jours cette même impression qui, mal­heu­reu­sement, prévaut : rien n’arrivera avant les pro­chains mois.