La colo­ni­sation juive en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est pro­gresse à plein régime

Laurent Zecchini - Le Monde, jeudi 22 décembre 2011

L’indifférence qui a accueilli la réunion, le 13 décembre, du Quartet pour le Proche-​​Orient (Etats-​​Unis, Union euro­péenne, Nations unies et Russie) et son énième appel à la reprise de négo­cia­tions directes entre Israé­liens et Pales­ti­niens, de même que les réac­tions inter­na­tio­nales convenues, lundi 19 décembre, à l’annonce de nou­veaux projets de colo­ni­sation en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est illus­trent la faillite du pro­cessus de paix et la conviction crois­sante de la com­mu­nauté inter­na­tionale qu’il est irréa­liste d’envisager une quel­conque percée dans un proche avenir.

Pour l’essentiel, c’est le calen­drier élec­toral, en 2012, des prin­cipaux par­te­naires du pro­cessus de paix (Etats-​​Unis, Russie, France) qui nourrit ce pes­si­misme : ces échéances poli­tiques, aux­quelles s’ajoutent le creu­sement de la récession écono­mique et la pour­suite des bou­le­ver­se­ments dans le monde arabe, risquent d’éclipser de l’actualité le dossier israélo-​​palestinien. La pers­pective des élec­tions par­le­men­taires en Israël, prévues pour le prin­temps 2013, n’incitera pas davantage le premier ministre israélien, Benyamin Néta­nyahou, à faire des conces­sions au lobby des colons, qui constitue la clientèle natu­relle de son parti, le Likoud (droite).

Alors que les efforts de Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, pour faire entrer la Palestine aux Nations unies semblent être dans une impasse, le temps perdu par la com­mu­nauté inter­na­tionale ne l’est pas par Israël : la colo­ni­sation juive en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est pro­gresse inexo­ra­blement, éloi­gnant chaque jour davantage la via­bilité de la solution à deux Etats, à laquelle s’était offi­ciel­lement rallié M. Néta­nyahou en juin 2009.

L’annonce, le 18 décembre, par le ministère israélien du logement, de la publi­cation d’appels d’offres pour 1028 loge­ments dans les colonies de Har Homa et Givat Zeev, à Jérusalem-​​Est, ainsi que dans la colonie ultraor­thodoxe de Betar Illit, à 10 kilo­mètres au sud-​​ouest de Jéru­salem – trois implan­ta­tions situées au-​​delà de la "ligne verte" (la ligne de cessez-​​le-​​feu de 1949, consi­dérée comme la base de négo­cia­tions pour les fron­tières du futur Etat pales­tinien) –, témoigne de la poli­tique israé­lienne visant à créer un continuum de colo­ni­sation entre la Ville sainte et les blocs de colonies de Maale Adoumim, à l’est, et du Goush Etzion, au sud.

De même, la décision des auto­rités mili­taires, annoncée le 11 décembre, de donner leur feu vert à une extension de la colonie d’Efrat, au sud de Bethléem, ce qui aura pour effet d’étendre celle-​​ci jusqu’aux limites de la cité de la Nativité, participe-​​t-​​elle de la même stra­tégie. Le 1er novembre, Israël avait annoncé la construction de 2000 loge­ments, dont 1650 habi­ta­tions à Jérusalem-​​Est, le reste étant réparti entre Maalé Adoumim et le Goush Etzion.

A chaque fois que des colonies sont envi­sagées dans des zones qu’elles consi­dèrent comme faisant partie de Jéru­salem, les auto­rités israé­liennes avancent une double jus­ti­fi­cation : ces ter­ri­toires seront intégrés à Israël quel que soit le résultat des négo­cia­tions sur les fron­tières avec les Pales­ti­niens, et Israël a le droit légitime de construire dans et autour de Jéru­salem, qu’il considère comme sa capitale "éter­nelle et indi­vi­sible". S’y ajoute une troi­sième expli­cation : le pays souffre d’un manque crucial de loge­ments, comme l’a récemment montré la révolte sociale des "indignés".

L’accélération de la construction ne constitue que l’un des outils de la poli­tique de colo­ni­sation : selon les chiffres publiés par une ving­taine d’organisations de défense des droits de l’homme, plus de 500 habi­ta­tions et struc­tures pales­ti­niennes ont été détruites depuis le début de l’année en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est, avec pour résultat le dépla­cement forcé d’un millier de Pales­ti­niens. Des chiffres mul­ti­pliés par deux par rapport à 2010. Ces ONG relèvent, d’autre part, une aug­men­tation de 50 % des actes de vio­lence per­pétrés par les colons en 2011.

Ces der­nières semaines, plu­sieurs mos­quées ont été taguées, endom­magées ou par­tiel­lement incen­diées. Cette vio­lence n’épargne pas l’armée israé­lienne : deux bases mili­taires ont fait l’objet d’actes de van­da­lisme de la part de colons extré­mistes. Inquiet de cette évolution, le gou­ver­nement de M. Néta­nyahou a annoncé plu­sieurs mesures, le 14 décembre, parmi les­quelles la pos­si­bilité donnée à l’armée, et non à la seule police, d’arrêter les colons extré­mistes et de tra­duire ceux-​​ci devant des tri­bunaux militaires.

La presse israé­lienne s’est montrée scep­tique, estimant que le gou­ver­nement n’aura pas la volonté poli­tique de mettre ce dis­po­sitif en appli­cation. Le premier ministre israélien a estimé que rien ne prouvait qu’il y eût un lien entre la poli­tique de colo­ni­sation et la recru­des­cence de vio­lence du fait des colons, mais cette coïn­ci­dence est pour le moins troublante…