La colère des Palestiniens de Gaza contre l’Egypte

Laurent Zecchini, vendredi 8 janvier 2010

Les soldats égyp­tiens casqués et arme à la main sont nerveux. Une dou­zaine d’entre eux sont postés à faible dis­tance de la ligne de démar­cation avec Gaza. Le ter­minal de Rafah a été ouvert lundi, mais, ce mer­credi 6 janvier, le maigre trafic des pas­sagers, que l’Egypte autorise en général une fois par mois, est interrompu.

La tension qui ne cesse de monter entre le gou­ver­nement du Mou­vement de la résis­tance isla­mique (Hamas), qui contrôle Gaza, et l’Egypte, depuis que Le Caire a entrepris de construire une bar­rière métal­lique sou­ter­raine pour endiguer le flot de mar­chan­dises ache­minées par les tunnels de contre­bande, vient de dégé­nérer. Un échange de tirs entre gardes-​​frontières égyp­tiens et poli­ciers du Hamas a fait un mort et une demi-​​douzaine de blessés côté égyptien, et une quin­zaine de blessés côté palestinien.

CORDON OMBILICAL

L’incident s’est produit à un peu plus d’un kilo­mètre de là, à la porte Sala­huddin, le long du "couloir de Phi­la­delphie" qui marque la fron­tière entre les deux ter­ri­toires. Des mani­fes­tants pales­ti­niens s’étaient ras­semblés pour pro­tester contre la construction de la bar­rière égyp­tienne. Les slogans hurlés par les ado­les­cents pales­ti­niens se sont accom­pagnés de jets de pierres, aux­quels ont répondu des tirs de semonce, et puis tout s’est embrasé.

Les gardes-​​frontières égyp­tiens avaient été rendus nerveux par la pers­pective de l’arrivée immi­nente d’un convoi huma­ni­taire inter­na­tional à des­ti­nation de Gaza, bloqué dans le port égyptien d’Al-Arich mer­credi soir.

Chez les Gazaouis, l’incompréhension le dispute à une sourde appré­hension devant l’avenir : l’"économie des tunnels" est le cordon ombi­lical de la bande de Gaza.

A Rafah, Ghazi Hamad, res­pon­sable de tous les points de passage offi­ciels reliant Gaza à Israël et l’Egypte, se désole : "Nous espérons que nos frères égyp­tiens vont renoncer, insiste-​​t-​​il, qu’ils vont se sou­venir que nous sommes comme eux des Arabes et des musulmans et qu’ils doivent nous aider, parce que la relation entre nos deux ter­ri­toires est stratégique."

Dans la ville de Gaza, Ahmad Youssef, conseiller poli­tique du premier ministre du Hamas, Ismaïl Haniyeh, ne décolère pas : "Pourquoi les Egyp­tiens apportent-​​ils leur concours aux efforts des Israé­liens pour nous étrangler ? Dans tout le monde arabe, on nous sou­tient, sauf en Egypte. J’espère que les Egyp­tiens vont com­prendre que cette attitude nuit à leur image."

M. Youssef remarque que "les gens" en concluent que Le Caire cède aux pres­sions des Etats-​​Unis et d’Israël.

L’EGYPTE INQUIÈTE DE L’INFLUENCE DU HAMAS

Cette vox populi sonne juste : l’administration amé­ri­caine a mani­fes­tement décidé de rap­peler à l’Egypte qu’en échange de son aide annuelle de quelque 1,7 mil­liard de dollars, elle attend du Caire une attitude plus ferme contre la contre­bande d’armes, laquelle emprunte aussi le réseau des tunnels. L’Egypte se fait d’autant moins prier qu’elle s’inquiète depuis long­temps de l’influence du Hamas.

Le régime du pré­sident égyptien Hosni Mou­barak a, d’autre part, été ulcéré par l’attitude du mou­vement, qui, contrai­rement au Fatah de Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, a refusé de signer un plan de récon­ci­liation inter­pa­les­tinien négocié par l’Egypte.

Omar Shaban, qui dirige à Gaza le centre d’analyses Pal Think, n’a aucun doute : il y a bien, selon lui, une coor­di­nation entre Israël, l’Egypte et les Etats-​​Unis contre le Hamas : "L’Egypte n’avait pas besoin de construire un tel mur, au risque de pré­ci­piter une nou­velle catas­trophe huma­ni­taire à Gaza, pour adresser un message poli­tique au Hamas. Si elle le fait, c’est parce que tout cela fait partie d’un plan plus vaste."

Pour com­penser à terme cet étran­glement de la fron­tière, Israël, assure-​​t-​​il, va relâcher l’étreinte du blocus, dans le cadre d’un accord avec le Hamas sur la libé­ration du soldat israélien Gilad Shalit. Cette pers­pective reste incertaine.

La réalité, les ado­les­cents de Rafah l’observent en grimpant sur les mon­ti­cules de terre qui bordent la fron­tière : la "machine de guerre" égyp­tienne, cette gigan­tesque foreuse qui creuse la terre pour y enfouir des pan­neaux d’acier de 18 mètres de hauteur, poursuit son travail de sape contre les tunnels de Gaza.