La chasse aux Palestiniens

Daïkha Dridi, jeudi 31 janvier 2008

Tard dans la nuit, dans un petit hôtel pas cher du centre-​​ville d’El Arish, plus grande ville du Sinaï, à 35 km de Rafah, à la fron­tière avec Ghaza, le jeune récep­tion­niste grimace à chaque fois qu’un groupe de clients franchit la porte.

« Pas de chambres pour les Pales­ti­niens, c’est interdit ! », répète-​​t-​​il sans états d’âme. Il donne même l’impression d’être ennuyé de devoir répéter indé­fi­niment la même phrase et les expres­sions de désarroi des Pales­ti­niens — souvent de petits groupes de jeunes hommes, parfois des femmes seules — ont l’air de le laisser de marbre. Et ce n’est pas parce qu’il n’a pas de cœur. Son frère aîné, pro­prié­taire de l’hôtel, a été arrêté la veille et gardé en cellule pendant 12 heures, seulement parce que les poli­ciers ont fait une des­cente dans son hôtel et ont trouvé trois Pales­ti­niens. « Mon frère a été embarqué parce qu’il a reçu trois invités pales­ti­niens dans son bureau, il ne leur a même pas loué de chambres, explique-​​t-​​il. Notre vie ici est devenue un enfer, l’électricité et l’eau ont été coupées dans tout El Arish pendant deux jours. Ordre a été donné aux com­mer­çants de fermer bou­tique, des poli­ciers ont été placés devant les magasins pour les empêcher d’ouvrir, tout ça pour chasser les Palestiniens. »

Passées la stupeur et l’émotion popu­laires qui ont suivi « le défer­lement de Pales­ti­niens » une fois percée la fron­tière séparant la Palestine du Sinaï égyptien, mer­credi 23 janvier dernier, c’est toute la région du Nord Sinaï qui a été mise sous étroite sur­veillance. Alors que presse et gou­ver­nement égyp­tiens annoncent que « la situation est maî­trisée », que « la région d’El Arish a été vidée de tous les Pales­ti­niens », selon les propres mots de cer­tains journaux, la situation sur place, au sixième jour après la percée des fron­tières, est plus que tendue. La région est passée au peigne fin par toutes sortes de corps de sécurité à la recherche de Pales­ti­niens, les bar­rages de police sont nom­breux et proches les uns des autres, les offi­ciers en charge aux bar­rages sont nerveux, tendus et ont l’air exténués et dépassés, ils ne laissent passer ni jour­na­listes ni curieux, encore moins les convois de camions envoyés du Caire par les asso­cia­tions égyp­tiennes en soli­darité avec les Pales­ti­niens, trans­portant nour­riture, médi­ca­ments, cou­ver­tures, gasoil et géné­ra­teurs électriques.

Étau sécuritaire

Arriver au Sinaï est devenu presque impos­sible. Aux abords de tous les grands points de passage, le spec­tacle est le même : de longues files de voi­tures et camions en attente d’un hypo­thé­tique passage, la plupart sont refoulés. Une fois sur la péninsule, plus on approche de Rafah la maudite, plus l’étau sécu­ri­taire se res­serre, plus les vil­lages donnent l’apparence de vil­lages fan­tômes, l’impression qu’une calamité est passée par là : les rideaux des com­merces sont tous baissés, les poli­ciers anti­émeute partout pré­sents avec leurs casques, leurs bou­cliers et leurs gourdins, ils sont bleus de froid et trempés jusqu’à l’os dans cette région où le froid est impi­toyable et la pluie dense et per­sis­tante telle une incon­gruité insis­tante dans un paysage étonnant et émouvant, où un désert ocre et doux, parsemé de plan­ta­tions d’oliviers, s’en va finir sur les côtes de la Méditerranée.

Lorsqu’on sait que le Nord Sinaï est l’une des régions les plus pauvres d’Egypte et que les rela­tions entre les bédouins natifs de la péninsule et les repré­sen­tants du gou­ver­nement, admi­nis­tration et corps de sécurité, tous natifs de la vallée du Nil, sont tendues, on peut ima­giner la ner­vosité des auto­rités face à un débar­quement aussi massif et incon­trôlé de Pales­ti­niens dans le Sinaï.

Mais aussi le défilé incessant, jour et nuit, de convois de camions chargés de nour­riture et de médi­ca­ments, envoyés de toutes les régions d’Egypte par des Egyp­tiens bou­le­versés par la détresse des Pales­ti­niens, ne sont pas pour atténuer la ner­vosité d’un gou­ver­nement effrayé à l’idée que ce soit là le signe de nais­sance d’un mou­vement civil organisé. Du coup, les camions chargés de vivres mais qui ne portent pas la ban­nière offi­cielle du Croissant-​​Rouge sont sys­té­ma­ti­quement empêchés de passer.

« Vous savez, ils sont très mélangés entre eux, ils ont beaucoup d’inter-mariages et beaucoup de choses en commun, ce qui fait que pour nous la tâche n’est pas si simple », m’explique un officier mili­taire dans un barrage à 10 km de Rafah. Pour lui, le « ils » se réfère natu­rel­lement à la fois aux Pales­ti­niens et aux natifs du Sinaï, tous mis dans le même paquet des « autres ».

Habillé en civil, la tête enfoncée dans un bonnet bleu roi et noir, les chaus­sures en daim propres en dépit du déluge ambiant, les yeux d’un bleu à la fois foncé et perçant, cet officier, fier d’être ori­gi­naire du delta du Nil, a été appelé d’urgence de la ville de Port Saïd où il est en poste habi­tuel­lement pour jouer le rôle, dans le Sinaï, de dernier verrou avant Rafah. Volubile, sa poli­tesse et son humour tranchent sur la ner­vosité de tous les autres offi­ciers placés avant lui. « Cette situation n’est pas simple pour les Egyp­tiens, nous sommes de tout cœur avec les Pales­ti­niens. Si les Israé­liens ne leur impo­saient pas cet état de siège inhumain, on ne se retrou­verait pas devant cette crise, mais l’Egypte se doit aussi de pro­téger ses fron­tières, il s’agit d’une question cru­ciale de sou­ve­raineté », dit-​​il entre deux blagues sur les chansons égyp­tiennes anti-​​israéliennes.

Selon lui, au sixième jour, 7000 Pales­ti­niens ont été « rapa­triés » vers Ghaza mais il ne se risque pas à avancer — comme le font offi­ciel­lement ses supé­rieurs — qu’il n’y a plus « du tout de Pales­ti­niens dans le Sinaï ». Dernier verrou de sécurité avant la ville de Rafah, il sera infranchissable.

Les Egyptiens solidaires avec les Palestiniens

Sur le chemin du retour, la battue bat son plein. De part et d’autre de la route, on peut voir des poli­ciers courant « à travers champs », de longs bâtons à la main visi­blement à la recherche de ceux parmi les Pales­ti­niens qui pré­fèrent éviter les check-​​points égyp­tiens. En tra­versant le petit village de Cheikh Zouayyed, à seulement quinze kilo­mètres de Rafah, le spec­tacle est sai­sissant : des camion­nettes bleues de police trans­portent des poli­ciers en civil au gabarit impres­sionnant et aux têtes toutes cachées sous des bonnets. Ceux-​​ci hurlent contre les com­mer­çants qui ont osé ouvrir leurs boutiques.

Au-​​devant de la pre­mière camion­nette, un jeune officier en civil, rasé de près, mène la danse et envoie la meute à droite, à gauche, partout où les magasins sont ouverts. Arrivés au marché, la des­cente se fait plus rude encore et les bous­cu­lades, les gifles et les coups pleuvent sur les mar­chands et les pas­sants. Mais le plus étonnant dans ce village qui semble en avoir vu d’autres est que dès que la caravane de camion­nettes bleues voci­fé­rantes est partie, les mar­chands rouvrent leurs magasins et les pas­sants se remettent à circuler.

Et parmi eux, évidemment, des Pales­ti­niens. Pas l’air d’être inquiets outre mesure. Eux aussi, ils en ont vu d’autres. Ils sont en groupe ou à deux, jamais seuls. Cer­tains me demandent des nou­velles d’El Arish et veulent savoir si les magasins y sont ouverts pour qu’ils aillent acheter géné­ra­teurs élec­triques et gasoil. Ceux-​​là sont ceux qui sont pressés de rentrer à Ghaza dans la même journée. D’autres me demandent si je connais des gens qui accep­te­raient de leur louer un appar­tement pour la nuit à El Arish.

Rezq et Mahmoud ont 23 et 26 ans, ils ont passé la fron­tière tôt le matin et ont atteint Cheikh Zouayyed en passant « par les chemins que les flics ne connaissent pas », m’expliquent-ils en rigolant. Et il faut dire que voir des Pales­ti­niens aussi jeunes et au sourire si beau déam­bulant l’air de rien dans les rues de ce village qui vient d’être « ratissé » sous mes yeux m’a mis du baume au cœur… Ils me demandent des nou­velles de la route, du nombre de bar­rages, etc. et eux semblent vouloir aller jusqu’au Caire.

Pour eux, plus question de retourner à Ghaza, en tout cas pas dans les jours immé­diats : « On veut res­pirer un peu, vous com­prenez ? On ne retournera pas à Ghaza main­tenant, on y retournera de toutes les manières un jour ou l’autre. On n’est pas venus acheter de la nour­riture et du gasoil, tout ce qu’on veut c’est res­pirer un peu. »

Daïkha Dridi