La Zone C remplit d’effroi les Pales­ti­niens, alors que des maisons sont détruites

Rory McCarthy, jeudi 24 avril 2008

En fin de compte, cela s’est ramené à une lettre d’une seule page, écrite en hébreu et en arabe, remise en mains propres par un officier de l’armée israé­lienne qui a frappé à la porte. La lettre annonçait la des­truction immi­nente de la maison de trois niveaux, blanchie à la chaux, et du petit jardin bordé d’arbres pour les­quels Bassam Sulaiman a mis si long­temps à écono­miser et qu’il a ensuite construit avec sa famille il y a dix ans.

C’était un ordre de démo­lition défi­nitif, avec ins­truction d’évacuer la maison dans les trois jours.

Si Sulaiman avait le moindre doute des inten­tions de l’armée israé­lienne, il n’avait qu’à regarder par la porte de der­rière de sa maison où de grandes piles de gravats et de béton fra­cassé marquent les restes des sept maisons de ses voisins qui ont été démolies de la même façon l’année dernière.

"Que ressentiriez-​​vous lorsque vous avez passé 20 ans pour achever le projet de toute votre vie ?" a dit Sulaiman, un pro­fesseur de 38 ans. Il a com­mencé à démé­nager ses meubles après avoir reçu la lettre le 31 janvier, envoyée par l’administration de Judée et de Samarie, le dépar­tement du ministère de la défense res­pon­sable de la Cis­jor­danie occupée par les Israé­liens. A présent, il y a juste deux chaises en plas­tique dans son salon et, dans l’entrée, les tapis sont roulés, prêts à être démé­nagés. Les vête­ments sont empilés sur le sol et les étagères sont vides, à l’exception d’une pile de docu­ments retraçant l’histoire de la démo­lition immi­nente. Son frère, Husam, a déjà quitté l’appartement du rez-​​de-​​chaussée, mais la nou­velle machine à laver et le nouveau réfri­gé­rateur sont tou­jours enve­loppés dans leur plas­tique. Sulaiman, sa femme et leurs deux enfants attendent les bulldozers.

"Tout ce que j’ai fait dans ma vie a été pour cette maison et à présent elle va être détruite", dit Sulaiman. "C’est très dif­ficile pour moi de trouver un autre endroit pour vivre".

Les auto­rités israé­liennes sou­tiennent que la maison de Sulaiman a été construite dans une partie de la Cis­jor­danie connue sous le nom de zone C, une dési­gnation de l’époque des Accords d’Oslo, [1] qui signifie qu’Israël en a le contrôle admi­nis­tratif et mili­taire total. Pour pouvoir construire, un Pales­tinien doit demander un permis aux auto­rités israé­liennes. S’il n’y a pas de permis - comme dans le cas de Sulaiman - la construction est sus­cep­tible d’être démolie.

Illégal

La zone C couvre 60% de la Cis­jor­danie, où habitent environ 70.000 Pales­ti­niens. C’est aussi la partie dans laquelle la plupart des colonies juives, toutes illé­gales selon la loi inter­na­tionale, sont construites. Une preuve sta­tis­tique acca­blante montre que les colonies conti­nuent de croître rapi­dement, tandis qu’il est extrê­mement dif­ficile pour les Pales­ti­niens d’obtenir des permis de construire.

Les recherches de l’association israé­lienne La Paix Main­tenant ont découvert qu’entre 2000 et sep­tembre 2007, 94% des demandes de permis de construire déposées dans la Zone C par les Pales­ti­niens ont été refusées. Seuls, 91 permis de construire ont été accordés [pendant cette période] aux Pales­ti­niens, alors que 18.472 unités d’habitation ont été construites dans les colonies juives. En consé­quence des ordres de démo­lition, 1.663 construc­tions pales­ti­niennes ont été démolies, contre seulement 199 dans les colonies. "Les refus de permis de construire aux Pales­ti­niens à une telle échelle fait craindre l’existence d’une poli­tique spé­ci­fique par les auto­rités pour encou­rager le ’transfert silen­cieux’ de la popu­lation pales­ti­nienne de la zone C", a déclaré La Paix Maintenant.

Cette année, selon le bureau de l’ONU pour la coor­di­nation des affaires huma­ni­taires, il y a une aug­men­tation pro­noncée des démo­li­tions : 138 entre janvier et mars, la plupart dans la zone C, à com­parer avec les 29 démo­li­tions au cours des trois der­niers mois de l’année der­nière. En consé­quence, depuis le début de l’année, 400 Pales­ti­niens ont déjà été déplacés. A un moment où le pro­cessus de paix est relancé pour créer un Etat pales­tinien indé­pendant, la réalité de la Cis­jor­danie est que les colonies juives croissent et que les démo­li­tions des maisons pales­ti­niennes sont en augmentation.

Les pro­blèmes du village de Far’un, au sud de Tul­karem, sont com­plexifiés par la grande bar­rière de Cis­jor­danie, qui court ici loin de la ligne de cessez-​​le-​​feu de 1949, qui dépare Israël des ter­ri­toires pales­ti­niens. La large clôture métal­lique qui passe à juste quelques dizaines de mètres de la maison de Sulaiman, coupe le village d’une partie de ses terres agri­coles et des ses nappes phréa­tiques et a trans­formé cette zone en un endroit très dan­gereux : en décembre 2006, une Pales­ti­nienne de 14 ans, qui jouait non loin, a été abattue par un soldat israélien.

La maison de Sulaiman et celle de son voisin Emad Has­sahsi, qui a reçu lui aussi un ordre de démo­lition, ont été construites avant que la bar­rière ne soit ins­tallée, dans une zone où on leur a dit - et ils ont de nom­breuses lettres qui semblent sou­tenir leur reven­di­cation - qu’elle se trouvait en zone B, dans laquelle les Pales­ti­niens ont le contrôle admi­nis­tratif et, par consé­quent, ils pen­saient quelque part qu’ils pou­vaient construire en toute sécurité. Ce n’est que plus tard que les Israé­liens ont soutenu qu’il s’agissait en fait de la zone C. Ailleurs en Cis­jor­danie, il y a des conflits simi­laires sur la déli­mi­tation exacte des dif­fé­rentes zones.

L’administration civile d’Israël n’a fourni aucune expli­cation pour la crois­sance des démo­li­tions et voici ce qu’elle a déclaré au Guardian : "Les pro­cé­dures qui sont menées avant la maté­ria­li­sation d’un ordre de démo­lition incluent : l’émission d’un ordre pour cesser de construire, qui est habi­tuel­lement émis au début de la construction ou des fon­da­tions, de nom­breuses déli­bé­ra­tions au haut comité de pla­ni­fi­cation et de découpage par zones, et, bien sûr, une porte ouverte vers la cour suprême de justice. Ces pro­cé­dures sont valables de façon iden­tique, à la fois pour les Pales­ti­niens et les Israé­liens". Elle dit que les construc­tions démolies à Far’un ont été "construites illé­ga­lement sans les permis requis".

Un effet des res­tric­tions strictes pro­grammées est de limiter la crois­sance des vil­lages pales­ti­niens. "Si vous regardez la façon dont les Israé­liens mettent en appli­cation cette pla­ni­fi­cation et ces régu­la­tions de construction, vous voyez qu’elles ne sont appli­quées que dans un sens", a dit Avi Berg, directeur de recherche de l’association B’Tselem, leader en matière des droits de l’homme, qui a tra­vaillé sur l’affaire de Far’un.

La crois­sance des colonies se poursuit rapi­dement malgré le fait que les pour­parlers actuels de paix sont basés sur la Feuille de Route amé­ri­caine, en vertu de laquelle Israël doit geler l’activité de colo­ni­sation. Dans un autre rapport, La Paix Main­tenant a déclaré que depuis que les pour­parlers ont com­mencé à Anna­polis en novembre dernier, Israël construisait tou­jours 500 loge­ments en Cis­jor­danie et avait émis des appels d’offre pour 750 loge­ments dans les colonies de Jérusalem-​​Est. Ces rap­ports semblent indiquer que 1.400 loge­ments sup­plé­men­taires seront construits dans deux colonies à Jérusalem-​​Est et en Cisjordanie.

Le gou­ver­nement israélien prend la défense de la construction continue de colonies, en par­ti­culier dans les colonies majeures qu’il appelle des "centres de popu­lation", disant qu’il ne construira pas de nou­velles colonies ou expro­priera plus de terres. "Dans les centres de popu­lation et à Jéru­salem, la réalité sur le terrain, dans le futur, ne sera pas la même qu’aujourd’hui", a déclaré le Premier ministre Ehoud Olmert le mois dernier. "Il y aura plus de construc­tions sup­plé­men­taires, ce qui fait partie de la réalité de la vie et c’est quelque chose qui a été expliqué… "

Tous les cas de démo­li­tions n’impliquent pas que des loge­ments. En janvier, les forces israé­liennes ont déraciné 3.200 arbres, détruit des citernes d’eau et quelques ter­rasses de pierre dans des champs, à proximité de Beit Ula, proche d’Hébron, au sud de la Cis­jor­danie. Une fois encore, c’était dans la zone C. L’administration civile a dit que cette démo­lition était une "mesure d’application de la loi", entre­prise après les aver­tis­se­ments légaux.

Mais dans ce cas, la cible était un pro­gramme de 64.000 € de la com­mission euro­péenne qui a com­mencé il y a deux ans, pour apporter un moyen de sub­sis­tance aux vil­la­geois, dont plu­sieurs d’entre eux ont mis aussi leur propre argent dans cette plantation.

"Cela a été une tra­gédie pour nous", a dit Sami al-​​Adam, 46 ans, un agri­culteur qui a mis dans ce pro­gramme 45.000 shekels. "Ils m’arrachent par les racines. Ils veulent détruire les agri­cul­teurs pales­ti­niens psy­cho­lo­gi­quement et économiquement".

[1] ]voir la carte du Monde diplo sur le découpage en zones d’oslo II http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​I​M​G​/​a​r​t​o​f​f​638.jpg de Jan de Jong et Phi­lippe Reka­cewicz . Le travail remar­quable de P. Reka­cewicz sur la car­to­graphie est très éclairant quant à la stra­tégie colo­niale d’Israël : http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​c​a​rtes/