La Nakba au prisme du refoulement israélien

Étudiant chercheur en histoire contemporaine, Thomas étudie les mécanismes de refoulement de la mémoire de la Nakba en Israël. Il vient de publier un livre remarquable issu de son master : La mémoire de la Nakba en Israël, le regard de la société israélienne sur la tragédie palestinienne (l’Harmattan, 2015). Thomas, par ailleurs membre du BN de l’AFPS, répond à nos questions.

Entretien réalisé pour l’AFPS par Isabelle Avran, mardi 19 mai 2015

En premier lieu, peux-tu nous rappeler ce qu’est la Nakba et ce qu’elle représente pour les Palestiniens ?

Entre 1947 et 1949, dans le cadre de la création de l’Etat d’Israël, les milices juives ont engagé un nettoyage ethnique de la terre de Palestine afin de libérer le paysage de la présence arabe, et de faire de la place pour les migrants juifs. Nakba veut dire « catastrophe » en arabe. Pour les Palestiniens, c’est d’abord 805 000 réfugiés, 685 localités palestiniennes partiellement ou totalement touchées par des expulsions, 70 cas de massacres sur des civils, 78% de la Palestine originelle conquise (assez loin donc des 55% prévus par l’ONU pour l’Etat juif), 300 000 hectares de terre, 73 000 habitations conquises aussi… La Nakba, pour les Palestiniens, c’est la désintégration de leur société, l’avènement d’un processus colonial qui a débuté cinquante ans auparavant.

Tu as choisi le thème de la mémoire de la Nakba en Israël : pourquoi ? Quels en sont les enjeux ?

Etudier la mémoire des populations, c’est comprendre les symboles auxquels les nations se rattachent, analyser ce qu’elles ont choisi de garder comme souvenir, et donc ce qu’elles ont préféré mettre de côté. C’est cette face sombre qui est intéressante. Evidemment, en tant que nation qui se construit en sélectionnant des portions de son histoire comme « roman national », Israël n’est pas un cas unique. Là où en revanche il y a une particularité, c’est dans la non-irréversibilité des choses. La part sombre d’Israël, c’est les réfugiés palestiniens, l’origine de la tragédie palestinienne, le point central du conflit. Il y a trois enjeux. Premièrement, Israël continue de refuser toute responsabilité dans cette histoire, prétextant que les Palestiniens ont fui, refusant de vivre avec des Juifs. Deuxièmement, le conflit est toujours en cours. Troisièmement, ces réfugiés attendent l’application par Israël de la résolution 194 de l’ONU qui leur accorde le droit au retour sur leurs terres. Ca n’est donc pas une simple étude mémorielle, mais bien une lutte où la mémoire est une arme redoutable.

Tu distingues mémoire et "opinion publique" : peux-tu préciser ?

Qui est capable de nous donner une définition cohérente d’opinion publique au point de s’y appuyer pour faire une étude sérieuse ? L’opinion publique est une construction sociale, mais d’abord une construction politico-médiatique. L’opinion publique se construit essentiellement par les sondages d’opinion, qui n’est que la représentation à un moment donné d’un rapport de force. Les sondages souhaitent donner l’impression qu’il existe une opinion unanime sur un sujet, sans que l’on ait pris le temps de demander les questions qui ont permis la réalisation de ce sondage. J’ai utilisé l’opinion publique comme l’un des moyens d’approche de la société juive israélienne, il s’agit d’en comprendre le langage, les codes politiques dominants, mais il faut confronter cette opinion publique à la réalité du terrain. Selon moi, la mémoire est quelque chose de bien plus fort. Si l’opinion publique n’est qu’une vulgarisation de ce que pensent « globalement » les gens, la mémoire c’est ce qui unit une société. C’est ce que l’Etat a décidé de transmettre aux jeunes générations, et ce que les premières générations souhaitent léguer.

Sur quelles sources un jeune chercheur français peut-il s’appuyer pour un tel sujet ?

Il a fallu être pragmatique. J’ai d’abord essayé de lire tout ce qui traitait de près ou de loin la société israélienne : construction, tensions, relations entre communautés… Pour anecdote, lors de mon premier terrain en Israël, en janvier 2013, j’ai débarqué à Tel-Aviv avec 115€ en poche, il fallait que je tienne 15 jours. Le premier point était de multiplier les rencontres avec des personnalités capables de m’orienter : historiens israéliens, universitaires, enseignants de collèges ou lycées, étudiants, élèves de collèges/lycées, journalistes, activistes, directeur de musées… J’avais évidemment prévu de nombreuses rencontres, mais pour le reste, j’y suis allé au culot, en partant du principe que je ne refuserais aucune invitation. Je dormais chez l’habitant. Etant à l’origine militant pour les droits du peuple palestinien, je souhaitais m’extirper, dans la mesure du possible, de mes préjugés envers les Israéliens pour rendre une étude honnête. Et c’est incontestablement le meilleur moyen pour capter l’esprit d’un pays, sa beauté comme ses limites, ce qu’il a d’enrichissant comme ce qu’il a de nauséabond. Ensuite, j’ai entrepris une étude comparative des musées nationaux israéliens traitant de la création du pays, en partant du principe que ces musées étant financés par l’Etat, ce qui est dit doit témoigner de ce que l’Etat souhaite que l’on retienne. Enfin, j’ai suivi les activités de deux organisations israéliennes. Zochrot, qui rassemble des juifs israéliens oeuvrant à l’enseignement de la Nakba en Israël, ainsi qu’à la mise en lumière des vestiges de la Palestine pré-Israël. Et Im Tirtzu, l’une des principales organisations estudiantines israéliennes, qui milite pour que la jeunesse juive renoue avec le sionisme originel, et dans ce cadre, ses militants font preuve d’une attention toute particulière à combattre point par point l’histoire des réfugiés palestiniens, et maintiennent la version étatique de la fuite des Palestiniens en 1948. Preuve donc que mon sujet n’est pas obsolète, ni une invention, il est au cœur des tensions.

Les "nouveaux historiens" israéliens ont mis en lumière, depuis plusieurs décennies maintenant, la réalité de l’expulsion des Palestiniens de leur terre en 1947-1949, confirmant les témoignages palestiniens et les travaux des historiens palestiniens. Sont-ils connus en Israël ?

La question est : connus par qui ? Les Israéliens ne sont pas bien différents des Français, au sens où ils s’informent principalement par la télévision et la radio. L’un de ces "nouveaux historiens" a-t-il bénéficié d’une audience télévisée sur une grande chaine nationale ? Je ne crois pas. Les sphères intellectuelles, estudiantines, militantes, connaissent évidemment Ilan Pappé, ou Benny Morris, voire plus récemment Shlomo Sand qui d’ailleurs enseigne à l’Université de Tel-Aviv. Cependant, leurs travaux n’ont pas bénéficié d’audiences particulières auprès de grands médias, ou dans les écoles. Il y a eu, dans les années 1990, un espace d’ouverture où ils se sont faufilés, certains journaux relayaient leurs travaux, ils multipliaient les conférences, mais cela s’est assez vite arrêté avec le retour du Likud au pouvoir et la seconde Intifada. Or, qui va à des conférences ? Qui lit la presse ? Qui s’intéresse aux débats historiques ? A partir du moment où l’Etat ou de puissants vecteurs d’opinion ne souhaitent pas relayer des travaux, voire pour ce cas là, les combattent, la diffusion est évidemment assez limitée.

Voici quatre ans, une loi a été votée à la Knesset interdisant toute subvention à des associations commémorant la Nakba. Près de soixante dix ans plus tard, il semble que la logique officielle à l’œuvre soit à la fois celle de la continuité d’une écriture officielle de l’histoire, cherchant a légitimer non seulement la création d’Israël mais les modalités de cette édification, et celle de la continuité de la recherche d’effacement de l’Autre et de son histoire. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas une loi, mais un amendement au budget d’Etat. Le bloc national israélien s’effrite petit à petit. Le pays est fracturé entre les communautés. On ne peut pas défaire ce qui a été fait, si dans les années 1990 l’histoire officielle israélienne a été attaquée de toutes parts, revenir à une situation initiale semble irréalisable. La mémoire refoulée revient à la surface. La nouvelle génération des Palestiniens d’Israël organise des commémorations de la Nakba dans leurs universités. Des juifs israéliens multiplient les actions dans les lieux publics pour briser les mythes historiques d’Israël. Des combattants juifs de 1948 se mettent à parler. L’Etat tente ainsi de réprimer par tous les moyens possibles ce retour mémoriel. L’amendement permet de criminaliser les organisateurs de ces manifestations, de donner l’impression aux participants que ce qu’ils font est illégal. Paradoxalement, l’amendement a fait beaucoup de bruit en Israël, si bien que le terme de Nakba s’est démocratisé. Il est employé comme expression populaire, mais on lui a retiré son sens profond. Néanmoins, la lutte continue, et la mémoire de la Nakba poursuit son chemin, pénétrant les différentes sphères de la société israélienne. Récemment, par exemple, sur Channel 2, grand média télévisé israélien, dans une émission satirique très populaire, Eretz Nehederet, le comédien Eyal Kitzis a fait un sketch faisant état de cette lutte mémorielle qui anime le pays à chaque fête nationale. Ils sont même allés plus loin en jouant une scène flash-back où l’on voit des Palestiniens se faire expulser par des combattants juifs, et ces-derniers dire aux Palestiniens : « Pas d’inquiétude, vous reviendrez demain ». La scène a duré trois minutes.

Tu étudies, et c’est particulièrement intéressant, les mécanismes de refoulement de l’histoire dans la société israélienne et développes la thèse d’une éducation entre façonnement de l’Autre et formation du citoyen-soldat. De quoi s’agit-il ?

L’éducation israélienne est basée sur un système de ségrégation. Les enfants juifs vont à l’école juive, les enfants palestiniens vont à l’école arabe. Ils grandissent sans se côtoyer. Aux premiers, on apprend la légitimité d’Israël, l’obligation de défendre leur Etat, et surtout, la déshumanisation, l’infériorité, des Palestiniens. Une recette indispensable si l’on souhaite que l’enfant, à ses 18 ans, parte sans rechigner faire son service militaire où il occupera la terre d’un peuple. La société palestinienne est étudiée au lycée notamment, mais par un seul prisme : une société traditionnelle, paysanne, archaïque, qui n’a rien su faire de sa terre. Le Palestinien n’est d’ailleurs jamais représenté comme une personne « normale », il est le plus souvent dessiné, caricaturé, ou photographié mais de dos et le plus souvent en paysan ou en kamikaze. Comme l’a dit Yeshayhaou Leibowitz : les directeurs d’écoles en Israël se demandent si leurs enfants seront de bons soldats, et pas s’ils seront honnêtes.

Tu reviens aussi sur la façon dont la politique ne cesse de façonner l’écriture de l’histoire. Qu’en est-il ?

L’histoire est une construction sociale. En soit, aucun historien ne peut affirmer qu’il existe une « histoire vraie », au sens qu’elle ne peut à aucun moment être nuancée, débattue, sauf évidemment les crimes historiques. Ce sont les politiques qui imposent des discours historiques comme « vérité nationale ». Prenons la Shoah en Israël, que j’étudie assez longuement dans le livre. 1 israélien sur 3 est lié de par sa famille, ses ancêtres, au génocide. C’est une réalité. Cependant, l’Etat d’Israël instrumentalise cette mémoire. Au lendemain de 1945, Israël avait besoin de donner l’image d’un pays courageux, fier, dont la présence ne devait pas être remise en cause. Dans ce cadre, il était demandé aux survivants des camps, aux anciens déportés, de se taire, au profit des héros des insurrections du Ghetto de Varsovie, ceux qui avaient refusé de se « laisser mourir ». C’est ce que Idith Zertal nomme « la belle mort ». A l’inverse, avec l’arrivée des Juifs orientaux dans les années 1950 et 1960, puis la guerre de 1967, Israël a eu besoin de légitimer ses actes, d’affirmer son héritage du génocide, de faire comprendre au monde que si l’Etat semblait enraciné dans la région, il convenait à présent de défendre celui-ci au vu du passé et de la responsabilité des puissances dans ce passé. Faire accepter une forme d’impunité des actes israéliens, le passé légitimant le présent. Il y a donc eu le procès Eichmann en 1961, où l’on demanda aux survivants de la Shoah vivant en Israël de venir (enfin) s’exprimer à la barre, l’Etat ayant besoin de leurs paroles. C’est ce qu’Hannah Arendt nomme « le théâtre de Ben Gourion », utiliser l’histoire à des fins politiques. Dès lors, une place bien plus grande fut accordée au génocide en lui-même, au drame, aux rescapés.

Les Palestiniens, au regard de ce qu’ils vivent estiment du reste que la Nakba se poursuit aujourd’hui.

Si la Nakba est un événement historique plus ou moins bien délimité chronologiquement, la politique qui l’a organisée est toujours à l’œuvre. Peu de gens savent que dans les années 1950, les expulsions ont continué. Certains villages palestiniens, épargnés en 1948, furent rasés et leurs habitants contraints de traverser les frontières. Ce fut également le cas en 1967. Et encore aujourd’hui, comment caractériser l’épuration ethnique des quartiers palestiniens de Jérusalem, des bédouins du désert du Néguev, ou des paysans de la Vallée du Jourdain, autrement que par « nouvelle Nakba » ? En 1945, Ben Gourion estimait qu’Israël ne pouvait pas être viable avec plus de 30% de non-juifs. Aujourd’hui, le maire de Jérusalem affirme sans détour qu’il souhaite avoir moins de 30% d’Arabes dans sa ville.

Sans confondre ce que fut le génocide des juifs d’Europe et ce que fut l’expulsion massive des Palestiniens par Israël et la confiscation de leur terre, tu plaides pour une connaissance réciproque des mémoires. De quoi s’agit-il ? Quel en est l’enjeu ? Comment y parvenir ?

Mes recherches ne sont pas terminées. J’ouvre progressivement mon champ d’étude vers un croisement des mémoires. Que pensent les Palestiniens de la Shoah et de la création d’un foyer juif ? Mettre les mémoires, et leurs interprétations, en confrontation. La différence sera majeure, puisque les Palestiniens n’ont aucune responsabilité dans le génocide juif, mais ils en paient les conséquences. Je plaide en revanche pour une connaissance réciproque des histoires. Les Israéliens doivent prendre conscience de leurs responsabilités dans la tragédie palestinienne, et cela passe par une connaissance, et une reconnaissance, de la Nakba. Parallèlement, il faut avoir conscience de ce que fut le génocide juif, dans sa singularité, et comprendre la place qu’il tient, au-delà des instrumentalisations mémorielles, dans la création d’Israël. il ne s’agit ni d’une recherche de normalisation, ni d’excuser des actes, mais de partir du principe que de la même manière que les Israéliens doivent considérer l’histoire palestinienne comme la leur, les Palestiniens doivent saisir qu’ils sont liés à l’histoire des Israéliens. Pour le moment, mon premier constat est clair : Mahmoud Abbas, au nom des Palestiniens, a reconnu sans ambiguïté la Shoah et son importance pour les Israéliens même si les Palestiniens n’y sont pour rien. J’espère qu’un jour, un dirigeant israélien sera capable de faire de même avec la Nakba, mais cela implique la fin du colonialisme israélien, qui va de pair avec le refoulement mémoriel, et une majorité d’Israéliens prêts à lâcher leur « privilège juif » au profit de la justice et de l’égalité.