La Nakba a 60 ans… 60 ans d’expulsion

Tobias Shnebli, mardi 20 mai 2008

Au cours des mois qui ont précédé et suivi la création de l’Etat d’Israël, en 1948, les trois quarts de la popu­lation arabe ont été expulsés. Les bom­bar­de­ments des villes côtières, les attaques sur les vil­lages isolés, l’expulsion des civils des zones urbaines, les mas­sacres opérés par les groupes mili­taires sio­nistes ont expulsé la popu­lation indigène arabe hors de sa terre natale. En quelques mois, le « transfert » par la force a déraciné plus de 700 000 personnes.

Expulsion planifiée

Cette expulsion, ana­lysée minu­tieu­sement par de nom­breux cher­cheurs, éclairée par les der­niers travaux de l’historien israélien Ilan Pappé, s’est déroulée de façon sys­té­ma­tique et pla­nifiée. La direction sio­niste, constitué autour de David Ben Gourion, avait en sa pos­session des infor­ma­tions détaillées concernant les villes et vil­lages arabes et sur les capa­cités de résis­tance des Pales­ti­niens. Ces données ont fourni la base des plans mili­taires (Plan Dalet) pour l’expulsion de la popu­lation arabe hors du futur Etat d’Israël.

Eliminer les traces

Dans les années qui ont suivi sa création, Israël a mis en place toute une stra­tégie visant à occulter toute trace de la pré­sence arabe sur cette terre. 347 vil­lages pales­ti­niens ont été rasés, les noms des lieux « hébraïsés », les ves­tiges archéo­lo­giques enfouis sous des parcs d’attractions, les maisons vidées de leurs occu­pants ont été déclarés « biens vacants » et réqui­si­tionnées pour les nou­veaux immi­grants. L’interdiction de retour dans leurs foyers a été pro­noncée contre les per­sonnes déplacées de quelques kilo­mètres. Les réfugié-​​e-​​s, tentant le retour depuis leur exil, furent punis sévè­rement, beaucoup furent abattus. Le nouvel Etat israélien s’est approprié une grande partie des terres palestiniennes.

Mythes

Ce net­toyage eth­nique de la Palestine a été pro­fon­dément enfoui par une his­to­rio­graphie offi­cielle qui a entretenu les mythes « fon­da­teurs » de la société israé­lienne, du mythe sio­niste pré­curseur d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre » à celui du « départ volon­taire » des Pales­ti­niens encou­ragés par les appels des diri­geants arabes en 1948. L’entreprise colo­niale israé­lienne a été trans­formée en un bienfait « faisant fleurir le désert ».

Pour que la vérité his­to­rique soit rétablie, il aura fallu une volonté farouche des Palestinien-​​ne-​​s pour recons­tituer l’histoire de leur tra­gédie la « Nakba » ainsi que les recherches cri­tiques d’une nou­velle géné­ration d’historiens israéliens.

La dépossession se poursuit !

Les dis­cri­mi­na­tions et les expul­sions se sont pour­suivies également après la pre­mière expulsion de masse de la popu­lation pales­ti­nienne liée à la création de l’Etat d’Israël en 1948

En 1967, 430 000 Palestinien-​​ne-​​s ont été expulsé-​​e-​​s hors de la Cis­jor­danie et de la bande de Gaza. Depuis 2002, avec la construction du Mur dans les ter­ri­toires occupés et à Jéru­salem, la poli­tique d’expulsion connaît une nou­velle aggra­vation : des­truc­tions de maisons, expro­pria­tions des terres et pri­vation du droit de séjour. En Israël même, ce sont aujourd’hui en premier lieu les Bédouins du Néguev qui sont touchés par une des­truction de leur culture et de leur mode d’habitat, et par des trans­ferts forcés. Mais les Palestinien-​​ne-​​s, resté-​​e-​​s dans leurs vil­lages après 48, voient aussi leurs maisons détruites, selon un nouveau plan de « déve­lop­pement » visant à accé­lérer le transfert de la popu­lation pales­ti­nienne hors d’Israël.

Expulsés par la colonisation

Inhé­rente au projet sio­niste depuis ses ori­gines à la fin du XIXe siècle, la colo­ni­sation a reçu son véri­table élan après la guerre des Six Jours grâce aux gou­ver­ne­ments tra­vaillistes en place. L’arrivée au pouvoir du Likoud en 1977 a encore accéléré cette dyna­mique. La faillite du pro­cessus d’Oslo dans les années 90 s’explique aussi par l’augmentation du nombre de colons en Cis­jor­danie qui passe de 100 000 en 1992 à 151 000 en 1996. Il faut sou­ligner que toutes les colonies ins­tallées dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés sont illé­gales d’après le droit international.

Aujourd’hui 400 000 colons israé­liens vivent en Cis­jor­danie et à Jéru­salem Est. Les ter­ri­toires pales­ti­niens sont désar­ti­culés, enclavés et les pers­pec­tives d’autonomie sont plus que réduites.

A côté de Jéru­salem, la vallée du Jourdain fait actuel­lement partie des régions prio­ri­taires pour la poli­tique israé­lienne de colo­ni­sation et d’annexion. Une moitié de ce ter­ri­toire est déjà contrôlée par des colonies et des parts sup­plé­men­taires impor­tantes ont été déclarées zones mili­taires inter­dites. Il ne reste aux agri­cul­teurs pales­ti­niens que 4 % de leurs terres arables. L’accès à la vallée est tota­lement contrôlé par l’armée. Depuis avril 2006, seuls les Palestinien-​​ne-​​s domicilié-​​e-​​s dans la vallée du Jourdain et âgé-​​e-​​s de plus de 30 ans ont le droit de franchir les check points. Avec la des­truction massive des habi­ta­tions et des puits, tout est fait pour rendre la vie dans la vallée impos­sible aux Pales­ti­niens. Ceci constitue aussi un pro­cessus d’expulsion silencieuse.

Expulsés par la construction du Mur

Depuis 2002, Israël construit un Mur de 730 kilo­mètres de long en Cis­jor­danie occupée. Il sépare les colonies juives, les sources d’eau, ainsi que les terres arables, des villes et vil­lages pales­ti­niens ; le dépla­cement et l’accès à ces cultures sont devenus inac­ces­sibles aux Palestinien-​​ne-​​s. D’après des décla­ra­tions offi­cielles, le gou­ver­nement veut annexer la moitié des sur­faces des terres pales­ti­niennes sous­traites vgrâce au tracé du Mur.

De nom­breux Palestinien-​​ne-​​s ne peuvent même plus atteindre leur lieu de travail en Cis­jor­danie et sont souvent coupés de leurs parents, de leurs hôpitaux et de leurs écoles. La situation est très grave à Jéru­salem où, à cause de la construction du Mur, 80 000 habitant-​​e-​​s pales­ti­niens se sont vus privés du droit et de la pos­si­bilité de se déplacer librement dans leur ville et d’accéder aux ser­vices du centre, que ce soit pour l’accès aux soins médicaux, pour se rendre au travail, ou sim­plement pour des achats ou des visites.

Avec la réso­lution ES-​​10/​15 du 20 juillet 2004, l’Assemblée générale des Nations Unies a entériné l’avis de droit de la Cour Inter­na­tionale de Justice qui a condamné l’édification du Mur parce qu’elle est contraire au droit inter­na­tional. La réso­lution exige que l’Etat israélien mette un terme à sa construction, démantèle les parties construites et répare les dom­mages causés. Elle affirme aussi que : « Tous les Etats sont dans l’obligation de ne pas recon­naître la situation illicite découlant de la construction du Mur et de ne pas prêter aide ou assis­tance au maintien de la situation créée par cette construction ; tous les Etats parties à la qua­trième Convention de Genève relative à la pro­tection des per­sonnes civiles en temps de guerre, du 12 août 1949, ont en outre l’obligation, dans le respect de la Charte des Nations Unies et du droit inter­na­tional, de faire res­pecter par Israël le droit inter­na­tional huma­ni­taire incorporé dans cette convention ; […] »

Expulsés par la destruction de maisons

Le Comité israélien contre la des­truction de maisons (ICAHD) estime à 12 000 le nombre de maisons pales­ti­niennes détruites arbi­trai­rement depuis 1967, dont plus de 4000 rien que dans les sept der­nières années. Le nombre de sans-​​abris est estimé à 50 000. Les maisons sont détruites par l’armée à l’aide de bull­dozers, de pel­le­teuses et d’explosifs, souvent sans préavis. A l’arrivée des unités de démo­lition, les per­sonnes tou­chées n’ont souvent que quelques minutes pour ras­sembler quelques affaires et quitter leur maison.

Le siège de Gaza : un crime contre 1,4 million de civils

Depuis que le gou­ver­nement israélien a déclaré Gaza « zone hostile », 1,4 million de civils subissent une punition col­lective sans pré­cédent de la part de la puis­sance occupante.

Des dizaines de per­sonnes sont mortes suite à la pénurie de médi­ca­ments ou par l’impossibilité de se rendre dans des hôpitaux exté­rieurs. Les besoins les plus vitaux, comme l’eau potable, l’électricité, la nour­riture, les four­ni­tures néces­saires et les pièces déta­chées essen­tielles pour le fonc­tion­nement des hôpitaux manquent cruel­lement. Le bou­clage total, l’emprisonnement d’une partie « superflue de l’humanité » fait partie du rejet de la recon­nais­sance du peuple pales­tinien avec ses droits inaliénables.

Notes bibliographiques

• Ilan Pappe, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008.

S’appuyant sur des docu­ments d’archives, des journaux per­sonnels de diri­geants et des témoi­gnages directs, l’historien recons­titue minu­tieu­sement l’entreprise sys­té­ma­tique d’expulsion et de des­truction opérée par les forces sio­nistes en Palestine entre 1947 et 1949.

• Domi­nique Vidal (avec Sébastien Boussois), Comment Israël expulsa les Pales­ti­niens (19471949), L’Atelier, Paris, 2007.

Ce livre, qui constitue une édition actua­lisée et aug­mentée du Péché ori­ginel d’Israël (L’Atelier, 1998 et 2002), pré­sente une syn­thèse des ovrages des « nou­veaux his­to­riens » israé­liens consacrés aux racines du conflit israélo-​​palestinien et dont beaucoup n’ont tou­jours pas été tra­duits en français.

• Rashid Khalidi, Palestine, Histoire d’un Etat introuvable, Actes Sud, 2007.

Titu­laire de la chaire Edward Saïd à Columbia Uni­versity, l’auteur décrit le jeu des prin­cipaux acteurs qui ont enfermé la Palestine dans une « cage de fer ». Livre de réfé­rence et syn­thèse indis­pen­sable de 1920 à nos jours.

• Michel War­schawski, A tombeau ouvert. La crise de la société israé­lienne, La Fabrique, Paris, 2003.

Le militant paci­fiste franco-​​israélien lance un réqui­si­toire contre l’« inté­grisme mili­taire », le mes­sia­nisme, la « men­talité colo­niale » et le racisme qui gan­grènent la société israélienne.

• Ella Shoat, Le Sio­nisme du point de vue de ses vic­times juives. Les Juifs orientaux en Israël, La Fabrique, Paris, 2006.

L’auteure analyse les racines his­to­riques de l’« oppression struc­tu­relle que subissent les Juifs orientaux en Israël » et montre comment le sio­nisme, idéo­logie euro­centrée et colo­niale, a conduit à l’acculturation et à la déva­lo­ri­sation des Arabes juifs.

• His­toires d’Israël « Manière de voir » bimes­triel du Monde diplo­ma­tique, n° 98, avril-​​mai 2008, coord. par Domi­nique Vidal.

Notes bibliographiques ci-​​dessus tirées de cette publication.

SCHNEBLI Tobias, CUP * Publié par le pério­dique suisse « soli­da­ritéS » n°125 (14÷04÷2008).