La Jérusalem arabe se vide de sa population

Ann Wright , mardi 15 décembre 2009

Pour empêcher que la partie orientale de la Ville sainte ne devienne la capitale d’un Etat pales­tinien, les auto­rités israé­liennes accé­lèrent la poli­tique d’expulsion des Pales­ti­niens, souvent pré­sents depuis des générations.

L’Office de secours et de travaux pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-​​Orient (UNWRA) célèbre ses soixante ans d’activité en Israël et en Palestine. Son slogan – “La paix com­mence ici” – est affiché sur son site Internet. “Pourquoi l’UNRWA n’accroche-t-il pas des dra­peaux à nos ­maisons [pour pro­téger ces maisons] ? L’Office les a construites pour nous en 1956 sur des terres données par le gou­ver­nement jor­danien. Nous avons renoncé aux pri­vi­lèges que nous donnait le statut de réfugié en échange d’un logement.” Ce com­men­taire a été publié sur le site par Mohammed Sabbagh, dont la famille est la pro­chaine sur la liste des expul­sions à Sheikh Jarrah, un quartier rési­dentiel de Jérusalem-​​Est habité par la classe moyenne pales­ti­nienne. L’UNWRA affirme que seuls les bâti­ments offi­ciels et les écoles peuvent arborer des dra­peaux, pas les maisons de par­ti­cu­liers, même s’il les a construites.

L’heure est grave. La Jérusalem-​​Est pales­ti­nienne est en train de dis­pa­raître. A mes yeux, une action concrète de l’ONU se jus­tifie plei­nement car, à cause des pres­sions venant d’organisations de colons israé­liens comme Ateret Cohanim [orga­ni­sation sio­niste reli­gieuse établie en plein Jérusalem-​​Est], des maisons pales­ti­niennes stra­té­gi­quement situées sont saisies et démolies.

Par le biais de consulats occi­dentaux qui, sur place, se dés­in­té­ressent tota­lement des familles expulsées de Sheikh Jarrah, la com­mu­nauté inter­na­tionale exprime sa pré­oc­cu­pation, sa déception, voire son mécon­ten­tement. Mais cela ne sert pas à grand-​​chose. Or, si rien n’est fait pour mettre un terme à ces opé­ra­tions, la com­mu­nauté inter­na­tionale fermera bientôt les yeux sur les nou­velles colonies tout en déplorant la dis­pa­rition de la Jérusalem-​​Est pales­ti­nienne une fois que le “transfert” des Pales­ti­niens en Cis­jor­danie ou ailleurs sera terminé. Ces pres­sions sur les Pales­ti­niens tendent à faire de Jéru­salem une ville mono­cul­tu­relle et mono­con­fes­sion­nelle. Si ces opé­ra­tions avaient lieu en Bosnie, ne parlerait-​​on pas de “puri­fi­cation ethnique” ?

Si la famille Sabbagh est expulsée, elle connaîtra le même sort que la famille Al-​​Kurd, qui a été ­chassée de sa maison un jour de décembre 2008 à 5 heures du matin, et que les familles Al-​​Ghawi et Hannoun (53 per­sonnes, dont 20 enfants), qui l’ont été le 2 août 2009. Et après elles, les 28 autres familles de Sheikh Jarrah rece­vront des avis d’expulsion du conseil muni­cipal de Jéru­salem, pour la simple raison que l’organisation Ateret Cohanim, fondée par le mil­liar­daire amé­ricain Irving Mos­kovitz, prétend que, par le passé, ces terres ont appartenu à des Juifs. “Très bien”, disent les familles Al-​​Ghawi, Hannoun et Sabbagh, “prenez ces maisons, mais rendez-​​nous celles que nous avions à Jaffa, Haïfa et Jérusalem-​​Ouest.” Mais les tri­bunaux israé­liens, qui approuvent les reven­di­ca­tions des colons sur des terres ayant pré­ten­dument appartenu à des Juifs, ne sou­tiennent pas les demandes de res­ti­tution émises par les Palestiniens.

Les Palestiniens n’ont pas droit à une “croissance naturelle”

Beaucoup d’autres quar­tiers de la Ville sainte font l’objet de reven­di­ca­tions. Les plus grands projets de colo­ni­sation sont celui de Ras El-​​Amoud, sur le mont des Oli­viers, en cours de réa­li­sation, celui de She­pherd Hotel, encore à l’étude, et celui des ter­rains adja­cents à Karm El-​​Mufti, à Sheikh Jarrah. Les quar­tiers musulmans et chré­tiens de la vieille ville sont de plus en plus entourés de postes de guet, de gardes armés et de dra­peaux israé­liens, signes carac­té­ris­tiques d’une enclave colo­nisée. De l’autre côté de la vieille ville, dans la ban­lieue pales­ti­nienne plus popu­laire de Silwan, les familles sont davantage confrontées à une menace de démo­lition que d’expulsion. C’est le sort qui attend notamment 88 maisons d’Al-Bustan, au centre de Silwan, pour per­mettre l’aménagement du Jardin de la Cité de David, conçu comme un pro­lon­gement du site archéo­lo­gique visant à prouver que le roi David vivait sur ces terres. “Ne faites pas 1 500 sans-​​abri pour un parc à thème”, lit-​​on sur la ban­nière déployée sur le centre socio­cul­turel de Wadi Hilweh. Mais le bruit court que l’unique pré­oc­cu­pation du conseil muni­cipal de Jéru­salem est de savoir s’il convient de démolir tous les bâti­ments à la fois – comme cela avait été fait en 1967 pour le quartier des Magh­rébins, contigu au mur des Lamen­ta­tions – ou de les ­démolir plus dis­crè­tement, un par un. D’autres quar­tiers de la Ville sainte ont déjà subi des démo­li­tions. A la dif­fé­rence des colons juifs, les familles pales­ti­niennes n’ont pas droit à une “crois­sance natu­relle”. Quand ils demandent un permis d’agrandir leur maison, il leur est rarement accordé. En 2009, le nombre de permis de construire qui leur a été octroyé s’est limité à 140, alors que la pénurie de loge­ments se compte par mil­liers. Les Pales­ti­niens construisent donc illé­ga­lement et reçoivent des ordres de démo­lition. Cer­taines familles dépensent des for­tunes en procès, hono­raires d’avocat, amendes, mais les ordres de démo­lition n’en restent pas moins valables et peuvent être appliqués à tout moment, géné­ra­lement le matin et sans aver­tis­sement. Actuel­lement, quelque 1 800 ordres de démo­lition restent en suspens à Jérusalem-​​Est.

Le conseil muni­cipal de ­Jéru­salem est essen­tiel­lement composé de membres de partis reli­gieux juifs et du Likoud. Il garde constamment un œil sur la courbe démo­gra­phique. Le plan d’aménagement de la Ville sainte pour 2020, qui a été publié en 2004, vise à limiter la popu­lation pales­ti­nienne à 30 % de la popu­lation de la ville, alors que, compte tenu de leur taux de fécondité élevé, le pour­centage devrait être plus proche de 40 %. Le maire, Nir Barkat, a confirmé ces chiffres lorsqu’il est entré en fonction, en 2008. Aujourd’hui, quelque 300 000 Israé­liens juifs vivent à Jérusalem-​​Ouest, et 250 000 – soit autant que de Pales­ti­niens – à Jérusalem-​​Est.

Les Pales­ti­niens sont ainsi concentrés sur des sur­faces de plus en plus exiguës. La sur­po­pu­lation a des consé­quences plus graves que la pau­vreté. Ceux qui appar­tiennent à la classe moyenne ou qui ont les moyens de partir ailleurs le font. L’économie locale com­mence à s’effondrer. Mais les Pales­ti­niens doivent souffrir en silence : ce sont des habi­tants de la Ville sainte, mais pas des citoyens d’Israël ; ils ne vivent pas de leur plein droit à Jéru­salem, ils y sont sim­plement tolérés. Leur pré­cieuse carte d’identité de Jéru­salem peut leur être retirée à tout moment, même si leur famille y vit depuis des générations.