La France invente les droits de l’homme asymétriques

Denis Sieffert, dimanche 5 avril 2009

His­toires com­parées d’un jeune Franco-​​Israélien captif des Pales­ti­niens et d’un jeune Franco-​​Palestinien détenu en Israël. Récit d’une mobi­li­sation pour briser le mur du silence dont le second est victime.

C’était samedi 21 mars le mil­lième jour de cap­tivité pour le soldat franco-​​israélien Gilad Shalit, enlevé le 25 juin 2006 lors d’une opé­ration menée par un com­mando pales­tinien sur la fron­tière entre Gaza et Israël. Triste anni­ver­saire pour la famille de Gilad Shalit puisque, quelques jours aupa­ravant, le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, avait fina­lement refusé l’échange de pri­son­niers proposé par le Hamas. Mais si le sort de ce jeune homme reste incertain, le moins que l’on puisse dire, c’est que la diplo­matie fran­çaise s’active – à sa façon – pour favo­riser sa libé­ration. Deux jours aupa­ravant, le pré­sident de la Répu­blique lui-​​même avait adressé une lettre aux parents de Gilad Shalit pour les assurer de son soutien : « La France exige la libé­ration de Gilad et conti­nuera sans relâche ses efforts de conviction et de per­suasion, auprès de tous ceux qui parlent ou peuvent parler aux ravis­seurs de votre fils. » Après quoi, Nicolas Sarkozy réaf­firme sa « soli­darité » aux parents du jeune homme. Au passage, on remar­quera que le pré­sident français ne pousse pas l’audace jusqu’à s’adresser direc­tement au gou­ver­nement israélien. C’est aux « ravis­seurs » qu’il s’adresse indi­rec­tement, et à ceux qui parlent avec eux, c’est-à-dire vrai­sem­bla­blement les inter­mé­diaires égyp­tiens. Étrange démarche quand on sait qu’il était dans le pouvoir du gou­ver­nement israélien d’obtenir la semaine der­nière la libé­ration de Gilad Shalit.

Mais, après avoir semblé accepter le principe d’un échange avec des pri­son­niers pales­ti­niens, Ehoud Olmert s’est ravisé, non sans avoir tenté de ren­voyer la res­pon­sa­bilité de l’échec sur le Hamas, qui n’a pourtant, à aucun moment, changé les termes de la négo­ciation. Les parents du jeune homme, eux, ne s’y sont pas trompés. C’est bien la res­pon­sa­bilité du Premier ministre israélien qu’ils ont pointée. Ins­tallés depuis le 8 mars sous une tente plantée devant la pré­si­dence du Conseil israélien, ils l’ont clai­rement inter­pellé, samedi, devant des cen­taines de per­sonnes réunies : « Tu dis­poses encore de deux semaines pour agir avant qu’il soit trop tard ! », a clamé Noam ­Shalit, père de Gilad, faisant allusion à la pro­bable ins­tal­lation dans quinze jours d’un gou­ver­nement d’extrême droite dirigé par Benyamin Netanyahou.

Beaucoup plus prudent, Nicolas Sarkozy s’adresse, lui, taci­tement à l’Égypte alors que c’est Israël qui détient la solution. Il ne faut déci­dément ne faire aucune peine, même légère, à Israël, ni même évoquer ses res­pon­sa­bi­lités et placer son gou­ver­nement dans l’embarras.

C’est évidemment au nom du même rai­son­nement que la France ignore scan­da­leu­sement un autre captif, le jeune Franco-​​Palestinien Salah Hamouri. Celui-​​ci est détenu depuis près de mille cinq cents jours dans une geôle israé­lienne pour des faits qu’il n’a pas commis, et qu’on ne lui reproche même pas, puisque c’est d’avoir eu l’intention de les com­mettre qu’il est accusé. Le délit d’intention n’existant pas dans une démo­cratie, et aucun élément ne cor­ro­borant la volonté prêtée au jeune homme de s’en prendre à un rabbin extré­miste (puisque telle est l’accusation !), il n’est pas exagéré de parler de prise en otage pour Salah Hamouri. Si l’on veut bien oublier le statut des « pre­neurs d’otages » – l’État d’Israël, d’un côté ; un com­mando pales­tinien, de l’autre –, Salah Hamouri est beaucoup plus « otage » que Gilad Shalit, dont per­sonne ne peut nier qu’il était, lui, en opé­ration avec un com­mando de l’armée lorsqu’il a été capturé par un groupe pales­tinien. Dans le trai­tement tota­lement inégal réservé par la France aux deux jeunes hommes – Shalit a 22 ans, Hamouri aura 24 ans au mois d’avril –, qui l’un et l’autre ont la double natio­nalité, il semble déci­dément que Paris ait inventé les droits de l’homme asy­mé­triques. Que l’on sache, pas un mot n’a été adressé par Nicolas Sarkozy au pré­sident israélien Shimon Pérès ou à la ministre des Affaires étran­gères, Tzipi Livni.

La seule « inter­vention » connue à ce jour des auto­rités fran­çaises à propos de Salah Hamouri aura été une demande pré­sentée au gou­ver­nement israélien afin que le procès du jeune Franco-​​Palestinien trouve « une issue rapide ». Comme le notent, dans un courrier récemment adressé à Nicolas Sarkozy, Nicole Borvo Cohen-​​Seat, séna­trice de Paris, et Michel Billout, sénateur de Seine-​​et-​​Marne, cette demande, effectuée par Bernard Kouchner, les 16 et 17 février 2008, a eu un « effet immédiat » : « Le pro­cureur israélien a proposé à Salah Hamouri de “plaider cou­pable” pour éviter qua­torze ans de prison. » Il a ainsi été condamné par un tri­bunal mili­taire, le 17 avril 2008, à sept ans d’emprisonnement. Comme pour bien marquer son mépris, Nicolas Sarkozy n’a même pas accepté de recevoir Denise Hamouri, mère de Salah. Quoi qu’il en soit, on peut tou­jours rêver à une issue heu­reuse. En ima­ginant, par exemple, que le refus israélien de mener à son terme la négo­ciation avec le Hamas, via l’Égypte, ne soit que pro­vi­soire, et que l’échange proposé profite fina­lement aux deux jeunes gens. Pure conjecture en l’état actuel des débats.

Regrettons enfin que cette conception asy­mé­trique des droits de l’homme qui prévaut pour l’instant ne soit pas le seul fait du gou­ver­nement français. Le maire de Paris, Ber­trand Delanoë, a fait Gilad Shalit citoyen d’honneur de la ville de Paris, des por­traits du jeune Franco-​​Israélien ont été accrochés sur des bâti­ments publics. Pour le jeune Franco-​​Palestinien, rien. Fort heu­reu­sement, la mobi­li­sation s’intensifie. Un comité de soutien a été constitué à l’initiative de l’ancien député com­mu­niste Jean-​​Claude Lefort, qui accomplit un travail admi­rable. L’Humanité vient de décider d’évoquer chaque jour le sort de Salah Hamouri jusqu’à sa libé­ration. Nous nous asso­cions plei­nement à cette mobi­li­sation, dont nous tien­drons régu­liè­rement informés nos lecteurs.