« La France doit jouer un rôle direct pour la paix au Proche-​​Orient »

entretien avec le président syrien Bachar el-​​Assad, mardi 8 juillet 2008

Attendu samedi 12 juillet en France pour par­ti­ciper, dimanche, au sommet euro-​​méditerranéen, le pré­sident syrien a donné lundi une grande interview au « Figaro ».

LE FIGARO. Vous allez par­ti­ciper, dimanche, à Paris, au sommet de l’Union pour la Médi­ter­ranée, et vous êtes invité par le pré­sident Sarkozy au défilé du 14 juillet. Ce voyage marque-​​t-​​il le retour de la Syrie sur la scène internationale ?

Bachar EL-​​ASSAD. La France a une position inter­na­tionale impor­tante. Cela nous ouvre donc une grande porte sur la scène inter­na­tionale. Ma visite est impor­tante pour plu­sieurs raisons. D’abord, parce que nous assistons à une rupture entre la poli­tique actuelle de la France et la poli­tique du passé. Cette nou­velle poli­tique est plus réa­liste et cor­respond davantage aux intérêts de nos deux pays. C’est une base so­lide pour renouer une relation saine. Ensuite, le moment de ma visite est impor­tante, car elle coïncide avec la relance de négo­cia­tions avec Israël et la fin de la crise liba­naise dans laquelle la Syrie s’est impliquée. C’est enfin une occasion pour l’Europe, et notamment pour la France, de jouer un rôle dans la réso­lution de plu­sieurs ques­tions concernant notre région. Cette visite est pour moi une visite his­to­rique : une ouverture vers la France et vers l’Europe.

Vous avez engagé des rela­tions indi­rectes avec Israël, en Turquie. Le moment est-​​il venu de passer à des négo­cia­tions directes ?

En ce moment, les deux parties testent leurs inten­tions. Le pro­cessus de paix était paralysé depuis huit ans, des agres­sions ont eu lieu contre la Syrie et le Liban. Dans ces cir­cons­tances, il est tout à fait naturel qu’il y ait un manque de confiance. Il faut main­tenant trouver une base commune pour entamer des négo­cia­tions directes ; dès que cette base sera prête, nous pourrons engager ces négo­cia­tions directes avec Israël. Le plus important dans des négo­cia­tions directes, c’est leur par­rainage. Bien sûr, le rôle des États-​​Unis est essentiel, mais celui de l’Europe est com­plé­men­taire. Et quand nous parlons du rôle poli­tique de l’Europe, la France en est à l’avant-garde.

S’agissant de futures négo­cia­tions directes, le nouveau pré­sident amé­ricain pourra-​​t-​​il faire avancer les choses ?

Fran­chement, nous ne pensons pas que l’Administration amé­ri­caine actuelle soit capable de faire la paix. Elle n’en a ni la volonté, ni la vision, et il ne lui reste plus que quelques mois. Quand nous aurons établi une base commune à l’issue des négo­cia­tions indi­rectes avec Israël, peut-​​être pourrons-​​nous donner des atouts à la nou­velle Admi­nis­tration pour qu’elle s’implique davantage. Nous misons sur le pro­chain pré­sident amé­ricain et son Admi­nis­tration. C’est, nous l’espérons, plutôt un avantage d’avoir un chan­gement de pré­sident aux États-​​Unis.

La France pourrait-​​elle jouer un rôle actif dans le cadre de négo­cia­tions directes entre la Syrie et Israël ?

J’en saurai davantage quand j’aurai ren­contré le pré­sident Sarkozy. Mon impression est qu’il est enthou­siaste à l’égard de ces négo­cia­tions et pour que la France y joue un rôle direct. S’il me le confirme, je l’inviterai aus­sitôt à sou­tenir direc­tement ce pro­cessus de paix. Bien sûr, je parle ici de négo­cia­tions directes. La France fait preuve actuel­lement d’un dyna­misme poli­tique très élevé pour pousser en avant le pro­cessus de paix.

S’agissant du Liban, après l’accord signé à Doha, allez-​​vous recon­naître l’indépendance du Liban et pro­céder à un échange d’ambassadeur ?

Nous avons tou­jours reconnu l’indépendance du Liban. Nous n’avons pas d’ambassade dans plus de la moitié des pays du monde. Cela ne signifie pas pour autant que la Syrie ne reconnaît pas la sou­ve­raineté et l’indépendance de ces pays. En ce qui concerne l’ouverture des deux ambas­sades en Syrie et au Liban, je l’ai pro­posée en 2005 aux res­pon­sables libanais de l’époque. L’ouverture d’une ambassade nécessite de bonnes rela­tions entre les deux pays. Ces trois der­nières années, les rela­tions entre les deux gou­ver­ne­ments n’étaient pas si bonnes. Nous attendons la for­mation d’un gou­ver­nement d’unité nationale au Liban pour dis­cuter cette question. Mais il n’y aura pas de pro­blème pour ouvrir les deux ambas­sades. J’ai annoncé à plu­sieurs reprises cette volonté.

Profiterez-​​vous de votre visite à Paris pour ren­contrer le nouveau pré­sident libanais ?

Je connais le pré­sident Sou­leiman depuis une dizaine d’années. Nous nous sommes ren­contrés à plu­sieurs reprises en Syrie et au Liban. Nos rela­tions sont bonnes. Nous l’avons soutenu pour qu’il devienne pré­sident et nous le sou­tenons dans son action poli­tique. Les pré­pa­ratifs sont en cours pour orga­niser cette réunion qui aura lieu à Paris.

Au Liban, le Hez­bollah est un parti poli­tique qui joue un rôle important. Mais c’est aussi un groupe armé. La Syrie est-​​elle prête à aider à son désarmement ?

Dans votre question, on ne voit qu’une partie du tableau. Si vous parlez des armes et de la guerre, il faut évoquer les vio­la­tions per­pé­trées quo­ti­dien­nement par Israël à la fron­tière du Liban-​​Sud, l’occupation par Israël d’une partie du ter­ri­toire libanais, les agres­sions com­mises pendant les der­nières décennies. On ne peut pas parler d’un groupe armé, le Hez­bollah ou un autre, sans regarder l’ensemble du tableau. Quelle est la solution ? Poli­ti­quement parlant, on ne peut pas dire : « On aime çaet on n’aime pas ça » ; il faut se demander comment résoudre le pro­blème. On a essayé toutes les solu­tions et on a échoué. Il existe une seule voie et une seule solution : c’est la paix. C’est pourquoi nous parlons tou­jours de la paix et nous œuvrons tou­jours pour la paix. Quand il y aura une paix véri­table au Liban, en Syrie et dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens, il n’y aura plus de raison de porter les armes.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a sou­haité la création d’un tri­bunal inter­na­tional pour rechercher et juger ceux qui ont com­mandé et organisé l’attentat contre l’ancien premier ministre libanais, Rafic Hariri. Quelle est aujourd’hui la position de la Syrie à propos de ce tri­bunal international ?

Nous avons soutenu les enquêtes depuis le début pour dévoiler les acteurs de cet assas­sinat. Nous avons coopéré avec les com­mis­sions d’enquête et nous conti­nuons à le faire. À plu­sieurs reprises, les rap­ports des com­mis­sions spé­cia­lisées ont relevé la bonne coopé­ration de la Syrie. C’est pourquoi on ne peut pas dire qu’il y a un pro­blème concernant la consti­tution de ce tri­bunal international.

La Syrie, qui a signé le traité de non-​​prolifération nucléaire, s’est engagée à ne pas recourir au nucléaire mili­taire. Attendez-​​vous de l’Europe, et notamment de la France, qu’elles vous aident à déve­lopper le nucléaire civil ?

Bien sûr, nous sommes vivement engagés par la signature du traité de non-​​prolifération des armes de des­truction massive. En 2003, la Syrie, qui était membre du Conseil de sécurité, a proposé de libérer la région du Proche-​​Orient de toute arme de des­truction massive. Ce document existe tou­jours au Conseil de sécurité. Ce sont les Amé­ri­cains qui y ont mis leur veto. Jusqu’à main­tenant, nous n’avons pas évoqué la question du nuclé­aire civil avec les Euro­péens, mais avec la flambée des prix du pétrole, l’avenir de l’énergie va dans ce sens.

N’est-il pas para­doxal que la Syrie, pays réso­lument laïc, ait déve­loppé depuis long­temps des rela­tions étroites avec l’Iran ?

Les rela­tions entre les dif­fé­rents pays ne se nouent pas sur des res­sem­blances mais sur des intérêts. L’Iran est un pays important dans la région. Quand on parle de pro­blème et de solution, l’Iran est indis­pen­sable. Quand on parle de sta­bilité et de paix dans la région, l’Iran occupe néces­sai­rement une place impor­tante. Qui plus est, l’Iran sou­tient la Syrie dans ses dif­fé­rentes causes. Il est tout à fait naturel que nous ayons des rela­tions étroites avec ce pays. Quand une bonne partie des pays occi­dentaux ont soutenu Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran, la Syrie, elle, a pris position contre lui. C’est aussi une des raisons pour les­quelles nous entre­tenons de bonnes rela­tions avec l’Iran.

L’ancien ministre des Affaires étran­gères de l’Iran, M.Velayati, juge pos­sible un com­promis sur l’acquisition du nucléaire mili­taire par l’Iran. Partagez-​​vous ce point de vue, qui pri­vi­légie une issue diplo­ma­tique à la crise ?

La solution doit être poli­tique et non pas mili­taire. Toute solution mili­taire serait payée chè­rement par l’ensemble du monde, et pas seulement par les pays de la région. Cela veut dire que l’ensemble des pays doivent être engagés par toutes les lois qui gèrent la question du nucléaire civil. Les Ira­niens nous disent « Pourquoi veulent-​​ils nous priver d’un droit tout à fait légitime et réel pour l’ensemble des pays du monde ? » Si cer­tains pays pensent que l’Iran déve­loppe du nucléaire à des fins mili­taires, il y a des méca­nismes de contrôle pour le vérifier. Notre conviction est que l’Iran n’a pas de projet nucléaire mili­taire. Nous sommes contre l’acquisition de l’arme nucléaire, que ce soit par l’Iran ou par tout autre pays de la région, en par­ti­culier Israël. Il n’est pas accep­table qu’Israël possède deux cents têtes nucléaires.

En France et dans beaucoup de pays, il y a une forte inquiétude sur le respect des droits de l’homme en Syrie. Êtes-​​vous prêt à prendre une ini­tiative positive dans ce domaine ?

Nous ne disons pas que nous sommes un pays démo­cra­tique par excel­lence. Nous disons que nous empruntons ce chemin et c’est un long chemin qui peut durer une ou plu­sieurs années. Il dépend de la culture, des tra­di­tions, des conjonc­tures poli­tiques et écono­miques et d’autres condi­tions régio­nales et inter­na­tio­nales. Nous avons effectué plu­sieurs pas dans ce sens. Bien évidemment, la loi a besoin d’être amendée et réformée, c’est ce que nous faisons actuellement.

La loi sur les partis poli­tiques dont on parle depuis trois ans pourrait-​​elle déboucher bientôt ?

Nous avons annoncé cette loi il y a trois ans, mais depuis la Syrie a été confrontée à de nom­breux dangers, des guerres, du ter­ro­risme, l’isolement et les dif­fi­cultés écono­miques. De ce fait, nous sommes en retard, mais nous continuons.

Le fait de ren­forcer vos rela­tions avec la France et l’Europe est-​​il de nature à vous per­mettre d’avancer en termes d’ouverture politique ?

Oui, d’une façon indi­recte, mais pas directe. Car d’une façon directe, ce serait une ingé­rence dans nos affaires inté­rieures, et ce serait inac­cep­table. Mais d’une façon indi­recte, quand on aide à établir la paix, à sou­tenir le déve­lop­pement, la culture et le dia­logue, tout cela pousse en avant le pro­cessus d’ouverture en Syrie. C’est le rôle que nous demandons à l’Europe de jouer, et non pas de nous donner des leçons de morale.