La France ambi­tionne d’étendre son influence en créant l’Union pour la Méditerranée

Stefan Steinberg, mardi 22 juillet 2008

Le pré­sident français Nicolas Sarkozy a présidé dimanche dernier (13 juillet) un sommet de 44 diri­geants de pays euro­péens et médi­ter­ra­néens qui a procédé à la fon­dation de « l’Union pour la méditerranée ».

La plupart des chefs d’Etat pré­sents ont été invités le jour suivant au défilé mili­taire et aux célé­bra­tions mar­quant la fête nationale du 14 juillet.

Cette nou­velle union est conçue comme une tête de pont poli­tique et écono­mique entre les Etats d’Europe de l’Ouest et les prin­cipaux Etats d’Afrique du Nord, des Etats arabes et des Balkans, situés sur la mer Médi­ter­ranée. Cette union avait été prévue, à l’origine, par Sarkozy pour être exclu­si­vement dirigée par la France, mais une oppo­sition viru­lente, notamment du gou­ver­nement allemand, a conduit Sarkozy à accepter un com­promis per­mettant aux 27 Etats membres de l’Union euro­péenne d’y participer.

L’unique pays médi­ter­ranéen majeur à ne pas y par­ti­ciper a été la Libye dont le diri­geant, Mouammar Kadhafi, a décliné l’invitation. Les rois du Maroc et de la Jor­danie n’étaient pas pré­sents non plus, mettant en avant d’autres enga­ge­ments, mais ont envoyé des émis­saires de haut rang à leur place.

Après le sommet, un certain nombre de délégués ont applaudi l’initiative de fonder cette union. Bien qu’elle ait exprimé en avril dernier son oppo­sition ini­tiale au projet d’union de Sarkozy, la chan­ce­lière alle­mande Angela Merkel a déclaré que cette réunion de trois heures repré­sentait « un très bon début pour une nou­velle phase dans la coopé­ration » entre l’Europe et le Sud.

Les déci­sions prises lors du sommet et concernant des pays dont la popu­lation totale repré­sente 800 mil­lions de per­sonnes, ont incon­tes­ta­blement été maigres. Il n’y a eu d’accord sur aucun objectif poli­tique majeur. Au contraire, de modestes pro­po­si­tions ont été faites concernant l’environnement, le climat, les trans­ports et l’éducation. Les diri­geants se sont mis d’accord pour tenir un sommet tous les deux ans, avec pour objectif de rédiger une décla­ration poli­tique et une courte liste de projets régionaux concrets. De plus, les ministres des Affaires étran­gères se réuniront tous les ans pour exa­miner les progrès accomplis, pré­parer les sommets et approuver les projets.

Les ques­tions d’immigration et de sur­veillance poli­cière figu­raient en haut de la liste de l’agenda de l’union. Il ne se passe pas un jour sans qu’un rapport abo­mi­nable ne fasse état de groupes d’immigrants afri­cains en rade ou se noyant alors qu’ils cher­chaient à atteindre l’Europe, et une des prio­rités majeures de Sarkozy est de garantir une immi­gration plus dif­ficile et des contrôles poli­ciers plus stricts afin d’empêcher en premier lieu les immi­grants de quitter leur pays.

Malgré l’absence de pro­po­si­tions poli­tiques majeures, l’initiative de Sarkozy a de sérieuses impli­ca­tions au niveau international.

En premier lieu, la confé­rence de Paris a, dans les faits, mis fin à l’isolement poli­tique du pré­sident syrien Bashar al-​​Assad qui est depuis long­temps considéré comme un paria poli­tique par les Etats-​​Unis. Assad était assis à la même table de négo­ciation que le premier ministre israélien Ehoud Olmert, ce qui a fait couler beaucoup d’encre.

Bien qu’Assad ait froi­dement évité tout contact per­sonnel durant la réunion au Palais de l’Elysée, on considère que c’est la pre­mière occasion où les chefs d’Etat res­pectifs de ces deux pays se sont retrouvés dans la même salle. Cet événement fait suite à trois séries de négo­cia­tions ces der­niers mois entre ces deux pays, avec la Turquie pour médiateur.

Samedi dernier, Sarkozy a pu reven­diquer un succès de plus lorsque Assad et le nouveau pré­sident libanais Michel Suleiman se sont mis d’accord pour ouvrir des ambas­sades dans leurs capi­tales res­pec­tives. Tou­jours prêt à exploiter une occasion d’apparaître en photo, Sarkozy a aussi posé à l’entrée de la confé­rence auprès d’Olmert et du pré­sident pales­tinien, Mahmoud Abbas.

Depuis sa venue au pouvoir il y a plus d’un an, la pré­si­dence de Sarkozy a été marquée par un acti­visme débordant sur la scène inter­na­tionale. Il y a tout juste une semaine, Sarkozy a pris la pré­si­dence tour­nante de l’Union euro­péenne et annoncé un pro­gramme ambi­tieux pour les six mois à venir avec pour objectif de sauver la consti­tution euro­péenne qui patauge, ainsi que de nou­velles pro­po­si­tions pour réprimer l’immigration et ren­forcer la poli­tique sécuritaire.

Le sommet parisien de dimanche dernier (13juillet) avait été précédé par une série répétée de visites et de négo­cia­tions par le ministre français des Affaires étran­gères Bernard Kouchner et Sarkozy lui-​​même, avec bon nombre de pays qui y ont par­ticipé, notamment Israël, la Syrie et le Liban.

Les moti­va­tions de Sarkozy sont loin d’être altruistes. Bien qu’il ait été contraint de reculer sur sa vision ori­gi­nelle d’un monopole poli­tique français sur l’Union pour la Médi­ter­ranée, Sarkozy est déterminé à s’assurer que l’organisation constituée ce week-​​end soit for­tement sous contrôle français. Pour la presse conser­va­trice fran­çaise, la création de l’union repré­sente le retour de la France à une position pro­émi­nente au Proche-​​Orient. Le Figaro écrit triom­pha­lement : « Le lan­cement, ce week-​​end à Paris, de l’Union pour la Médi­ter­ranée célèbre en grande pompe le retour de la France au Proche-​​Orient. La pré­sence à la même table de l’Israélien Ehoud Olmert, du Syrien Bachar el-​​Assad et du Libanais Michel Sleimane est un premier triomphe pour un projet qui a connu bien des vicis­si­tudes avant de voir le jour…Nicolas Sarkozy va par­rainer, aujourd’hui à l’Élysée, l’établissement d’une nou­velle relation entre Damas et Beyrouth. »

Le quo­tidien poursuit en faisant remarquer les risques encourus à jouer le rôle de « parrain », mais conclut que « cette lourde res­pon­sa­bilité qu’assume le pré­sident de la Répu­blique est à la hauteur des ambi­tions que notre pays a tou­jours entre­tenues pour le Liban et pour la région. »

Dans son propre com­men­taire sur la consti­tution de la nou­velle union, le journal allemand Süd­deutsche Zeitung insiste sur le fait que Sarkozy cherche à exploiter l’influence décli­nante des Etats-​​Unis au Proche-​​Orient pour rétablir à nouveau un rôle majeur pour la France :

« Il considère l’Union pour la Médi­ter­ranée, ainsi que la pré­si­dence fran­çaise de l’Union euro­péenne (UE) comme une double oppor­tunité pour s’engouffrer dans le vide qui a émergé au Proche-​​Orient durant le chan­gement de pré­si­dence à Washington. Sarkozy espère rétablir un rôle pour Paris dans cette région, qui dépasse celui joué par d’autres Etats de l’UE. »

Dans le dernier Le Monde diplo­ma­tique, l’expert en poli­tique inter­na­tionale Alain Gresh iden­tifie un certain nombre de ques­tions qui marquent une rupture majeure de la part du gou­ver­nement Sarkozy d’avec les prin­ci­pales lignes de poli­tique étrangère adoptées par des gou­ver­ne­ments gaul­listes suc­cessifs depuis les années 1950.

Gresh fait remarquer : « Depuis son élection à la pré­si­dence en mai de l’année der­nière, Nicolas Sarkozy concentre dans ses mains la poli­tique étrangère tout en la détournant vers des ali­gne­ments et des alliances tout à fait à l’opposé de ceux de Jacques Chirac. La poli­tique étrangère est à présent pro-​​Israël, pro-​​Etats-​​Unis et pro-​​OTAN, alors qu’avant elle les rejetait tous trois ouver­tement. » [retraduit de l’anglais.]

Le chan­gement des prio­rités fran­çaises en matière de poli­tique étrangère sous la pré­si­dence de Sarkozy est sou­ligné par le fait que, défiant le pro­tocole tra­di­tionnel, l’ancien pré­sident Jacques Chirac n’a pas pris part aux célé­bra­tions du 14 juillet. Chirac était un ami proche du premier ministre libanais assassiné, Rafiq Hariri, et il s’est montré très cri­tique envers Sarkozy pour avoir invité Assad à prendre part aux céré­monies à Paris.

L’orientation de Sarkozy vers les Etats-​​Unis et Israël, qui marque une rupture brutale d’avec l’ancienne poli­tique gaul­liste, lui a valu des cri­tiques de ses oppo­sants poli­tiques du Parti socia­liste disant qu’il est un « un néo-​​conservateur amé­ricain avec un pas­seport français. »

D’autres voix s’élèvent pour avertir le pré­sident français des consé­quences d’un rap­pro­chement avec Washington. Thierry Fabre, sur le site Internet Rue 89 met en garde, « Se rap­procher en ce moment de L’OTAN et des Etats-​​Unis, com­plè­tement décon­si­dérés après l’intervention mili­taire en Irak et ses effets désas­treux, pose un sérieux pro­blème de cré­di­bilité à la France. »

Mais il est clair que Sarkozy n’agit pas sim­plement en sub­stitut de Washington. L’administration Bush reste hostile à la Syrie et pourtant le pré­sident syrien a réussi à exploiter son voyage à Paris, donnant des inter­views à la presse fran­çaise lundi cri­ti­quant la poli­tique amé­ri­caine au Proche-​​Orient et mettant en garde contre les consé­quences d’une guerre contre l’Iran.

Dans une situation d’énormes chan­ge­ments poli­tiques au Proche-​​Orient, résultant prin­ci­pa­lement de la guerre en Irak, Sarkozy cherche à mettre le cap dans une direction qui per­mette à la France d’augmenter son influence poli­tique et écono­mique dans la région. En même temps, il sou­haite éviter tout conflit déclaré avec les Etats-​​Unis.

Les effets de la guerre en Irak, aux­quels s’ajoutent des dif­fi­cultés écono­miques qui aug­mentent, ont conduit à une insta­bilité gran­dis­sante au Proche-​​Orient. Les médias ont noté que les efforts du premier ministre israélien actuel­lement en dif­fi­culté, efforts pour uti­liser la confé­rence de Paris dans le but de détourner l’attention de sa propre crise poli­tique et de souffler la vedette à ses détrac­teurs, avaient lamen­ta­blement échoué. Confronté à une série d’accusations de cor­ruption, Olmert essuie le feu de son propre parti et est considéré comme un diri­geant éclopé et sans aucune cré­di­bilité politique.

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a publié une décla­ration avant de quitter Paris dans laquelle il cri­tique sévè­rement la France pour son oppo­sition à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Les ana­lystes poli­tiques disent que l’unique raison pour laquelle Erdogan a assisté au sommet est sa volonté de se servir de cette occasion pour recueillir le soutien des diri­geants euro­péens et du Proche-​​Orient dans sa propre bataille contre la Cour suprême turque, qui cherche à bannir son parti.

Celui qui pré­sidait la confé­rence aux côtés de Sarkozy, le pré­sident égyptien Hosni Mubarak est à la tête d’un pays de plus en plus instable qui a été le théâtre, à plu­sieurs reprises ces der­niers mois, d’émeutes de la faim.

Toute ten­tative par Sarkozy de combler effec­ti­vement le vide au Proche-​​Orient et dans la région médi­ter­ra­néenne nécessite qu’il s’assure des alliés fermes pour son projet parmi les autres grands Etats euro­péens. A diverses étapes, Sarkozy a fait des avances à la Grande-​​Bretagne et à l’Allemagne, mais les liens restent hési­tants. Des dif­fé­rends ont émergé entre l’Allemagne et la France ces der­niers mois concernant un certain nombre de ques­tions écono­miques, et plus récemment sur la question de la poli­tique finan­cière de la Banque cen­trale européenne.

Sous la pression alle­mande, Sarkozy a revu ses projets d’Union pour la Médi­ter­ranée. En retour la chan­ce­lière alle­mande a exprimé son appro­bation pour la réunion de Paris, mais la relation entre ces deux pays reste fragile.

Résumant la confé­rence, le journal français Les Echos a déclaré que « l’impression sera trom­peuse. Car, lors de ce grand raout, ce n’est pas lui, mais Angela Merkel, qui triom­phera. En silence. Dis­crè­tement, comme à son habitude. Mais avec une belle assu­rance. Celle des vain­queurs sûrs de leur fait, de leur force tran­quille. La chan­ce­lière alle­mande a imposé au pré­sident français que l’Union pour la Médi­ter­ranée soit sérieu­sement recadrée… Angela Merkel ne voulait pas d’une Union pour la Médi­ter­ranée qui divise les Vingt-​​Sept. Elle a obtenu gain de cause : Nicolas Sarkozy a dû lui céder pour sauver leur couple… Après les brouilles et les infi­dé­lités, le couple s’affiche de nouveau uni. Et har­mo­nieux… Pas question néan­moins de tolérer de nou­veaux écarts de conduite. Angela Merkel a passé l’éponge. Mais ne veut pas que l’épisode de l’Union pour la Médi­ter­ranée se repro­duise. Nicolas Sarkozy reste sous surveillance. »

Merkel a exprimé son appro­bation pour la confé­rence de Paris parce qu’à ce stade les ini­tia­tives de poli­tique étrangère du pré­sident français vont, en grande partie, dans le même sens que celles de Berlin. Cependant, la dis­corde gran­dis­sante entre les prin­ci­pales puis­sances euro­péennes a été un facteur majeur de désta­bi­li­sation de l’Union euro­péenne. Il n’y a aucune raison de penser que le projet de Sarkozy d’une Union pour la Médi­ter­ranée aura davantage de succès.