L’option militaire

Uri Avnery, lundi 28 avril 2008

Albert Ein­stein consi­dérait comme un symptôme de folie de refaire sans cesse quelque chose qui avait déjà échoué en espérant à chaque fois un résultat dif­férent. La plupart des hommes poli­tiques et des généraux obéissent à cette formule. Ils essaient sans cesse de par­venir à leurs objectifs par des moyens mili­taires et ils obtiennent des résultats contraires.

GUERRE AVEC la Syrie ? Paix avec la Syrie ?

Une grosse opé­ration mili­taire contre le Hamas dans la bande de Gaza ? Un cessez-​​le-​​feu avec le Hamas ?

Nos médias dis­cutent de ces ques­tions, froi­dement, comme si toutes les options étaient équi­va­lentes. Comme une per­sonne dans une salle d’exposition devant faire le choix entre deux voi­tures. Celle-​​ci est bien, celle-​​là n’est pas mal non plus. Alors laquelle acheter ?

Et personne ne s’écrie : "La guerre est le sommet de la bêtise !"

CARL VON CLAU­SEWITZ, le théo­ricien mili­taire renommé, s’est rendu célèbre en disant que la guerre n’est rien d’autre que la conti­nuation de la poli­tique par d’autres moyens. Ce qui signifie : la guerre est là pour servir la poli­tique et elle est inutile si elle ne le fait pas.

Quelle poli­tique les guerres menées ces cent der­nières années ont-​​elles servie ?

Il y a quatre-​​vingt qua­torze ans, la Pre­mière guerre mon­diale a éclaté. La cause immé­diate fut l’assassinat de l’héritier d’Autriche par un étudiant serbe. A Sarajevo, ils m’ont montré comment cela s’était passé : après l’échec d’une pre­mière ten­tative dans la rue prin­cipale, les assassins avaient aban­donné leur projet quand l’un d’eux est retombé sur la victime, tout à fait par hasard, et l’a tuée. Après cet assas­sinat presque acci­dentel, des mil­lions d’êtres humains ont perdu la vie dans les quatre années qui suivirent.

L’assassinat ne fut bien sûr qu’un pré­texte. Chacune des nations bel­li­gé­rantes avait des intérêts poli­tiques et écono­miques qui l’ont poussée à entrer en guerre. Mais la guerre a-​​t-​​elle réel­lement servi ces intérêts ? Les résultats font penser le contraire : trois puis­sants empires – les empires russe, allemand et autri­chien – se sont effondrés ; la France a perdu à tout jamais son statut de puis­sance mon­diale ; l’empire bri­tan­nique a été mor­tel­lement blessé.

Des experts mili­taires ont montré la stu­pidité affli­geante de presque tous les généraux, qui lan­cèrent sans relâche leurs pauvres soldats dans des batailles déses­pérées qui n’aboutirent qu’à un massacre.

Les hommes d’Etat furent-​​ils plus rai­son­nables ? Pas un seul des hommes poli­tiques qui ont lancé la guerre n’a imaginé qu’elle durerait aussi long­temps et serait aussi hor­rible. Début août 1914, quand les soldats de tous les pays sont partis à la guerre avec un enthou­siasme joyeux, on leur a promis qu’ils seraient rentrés chez eux "avant Noël".

Aucun objectif poli­tique ne fut atteint dans cette guerre. Les accords de paix qui furent imposés au vaincu sont un monument d’imbécilité. On peut dire que le prin­cipal résultat de la Pre­mière Guerre mon­diale fut la Deuxième Guerre mondiale.

LA SECONDE GUERRE mon­diale fut appa­remment plus ration­nelle. L’homme qui la lança pra­ti­quement seul, Adolf Hitler, savait exac­tement ce qu’il voulait. Ses adver­saires entrèrent en guerre car ils n’avaient pas le choix s’ils ne vou­laient pas se faire dominer par un mons­trueux dic­tateur. La plupart des généraux des deux côtés étaient de loin plus intel­li­gents que leurs prédécesseurs.

Et malgré cela, ce fut une guerre stupide.

Hitler était fon­da­men­ta­lement une per­sonne pri­maire qui vivait dans le passé et ne com­prenait pas son époque. Il voulait trans­former l’Allemagne en la puis­sance mon­diale domi­nante – objectif qui était lar­gement au-​​dessus de ses capa­cités. Il voulait conquérir de grandes parties de l’Europe orientale et les vider de leurs habi­tants, pour y ins­taller des Alle­mands. C’était une conception du pouvoir déses­pé­rément obsolète. Comme toutes les idées qui consistent à ins­tru­men­ta­liser l’établissement de colonies à des fins natio­nales, cette conception appar­tenait aux siècles anté­rieurs. Hitler n’a pas compris la signi­fi­cation de la révo­lution tech­no­lo­gique qui était en train de changer la face du monde. On peut dire : Hitler était un tyran abo­mi­nable et un mons­trueux cri­minel de guerre, mais fina­lement c’était aussi une per­sonne tout à fait stupide.

Le seul objectif qu’il réalisa presque fut l’annihilation du peuple juif. Mais même cette ten­tative folle a fini par échouer : les Juifs ont aujourd’hui une forte influence sur le plus puissant pays du monde, et l’Holocauste a joué un rôle important dans l’établissement de l’Etat d’Israël.

Hitler voulait détruire l’Union sovié­tique et arriver à un com­promis avec l’empire bri­tan­nique. Il a négligé les Etats-​​Unis et les a presque ignorés. Le résultat de la guerre fut que l’Union sovié­tique s’est emparé d’une grande partie de l’Europe, que l’Amérique est devenue la prin­cipale puis­sance mon­diale et que l’empire bri­tan­nique s’est dés­in­tégré pour toujours.

Vraiment, le dic­tateur nazi a prouvé, plus que tout autre, l’énorme futilité de la guerre comme ins­trument poli­tique. Après la des­truction du Reich hit­lérien, l’Allemagne a atteint son objectif. L’Allemagne est aujourd’hui la puis­sance écono­mique et poli­tique domi­nante dans une Europe unie – mais ce résultat a été atteint sans tanks ni armes lourdes, sans guerre ni puis­sance mili­taire, sim­plement par la diplo­matie et les expor­ta­tions. Une géné­ration après que toutes les villes alle­mandes fussent devenues des tas de ruines dans l’aventure nazie, l’Allemagne était déjà plus flo­ris­sante que jamais auparavant.

On peut dire la même chose à propos du Japon, qui était encore plus mili­ta­riste que l’Allemagne. Il est parvenu par des moyens paci­fiques là où les généraux et les amiraux avaient échoué par la guerre.

DE TEMPS EN TEMPS je lis des rap­ports enthou­siastes de tou­ristes amé­ri­cains sur le Vietnam. Quel mer­veilleux pays ! Quel peuple sym­pa­thique ! Quelles bonnes affaires nous pouvons y faire !

Il y a seulement une géné­ration, une guerre brutale y a fait des ravages. Des masses de gens furent tués, des cen­taines de vil­lages brûlés, des forêts et moissons détruites par des pro­duits chi­miques, les soldats tom­baient comme des mouches. Pourquoi ? Par effet de dominos.

La théorie était la sui­vante : si l’ensemble du Vietnam tombait entre les mains des com­mu­nistes, tous les autres pays du sud-​​est asia­tique tom­be­raient aussi. Chacun empor­terait son voisin dans sa chute, comme dans une rangée de dominos. La réalité a montré que c’était une idiotie totale : les com­mu­nistes se sont emparés de tout le Vietnam, sans que cela affecte la sta­bilité de la Thaï­lande, de la Malaisie et de Sin­gapour. Quand les sou­venirs de la guerre se sont estompés, le Vietnam a en effet suivi le chemin de son voisin du nord, la Chine rouge, mais, dans le même temps, la Chine a déve­loppé une flo­ris­sante économie capitaliste.

Dans la guerre du Vietnam, la bêtise des généraux rivalisa avec celle des poli­tiques. Le champion fut Henry Kis­singer, cri­minel de guerre dont le monu­mental ego camou­flait la fon­da­mentale bêtise. Alors que la guerre battait son plein, il a envahi le paci­fique Cam­bodge voisin et l’a mis en pièces. Il en résulta un hor­rible auto-​​génocide, quand les com­mu­nistes assas­si­nèrent leur propre peuple. Et pourtant, beaucoup de per­sonnes consi­dèrent encore Kis­singer comme un génie politique.

ILENQUI sou­tiennent que, pour ce qui est de la pure absurdité, l’invasion de l’Irak a été le comble même dans ce domaine hau­tement concurrentiel.

Il semble que les diri­geants poli­tiques de Washington pré­voyaient l’augmentation spec­ta­cu­laire de la demande mon­diale de pétrole. Ils déci­dèrent donc de ren­forcer leur mainmise sur le pétrole du golfe Per­sique et du bassin de la mer Cas­pienne. On décida la guerre pour trans­former l’Irak en satellite amé­ricain et pour y ins­taller, sous un régime ami, une gar­nison amé­ri­caine per­ma­nente qui pourrait garder l’ensemble de la zone sous contrôle.

Les résultats, jusque là, ont été à l’opposé. Au lieu de conso­lider l’Irak comme pays uni sous un régime stable pro-​​américain, une guerre civile fait rage, l’Etat vacille au bord de la dés­in­té­gration, la popu­lation hait les Amé­ri­cains et les considère comme un occupant étranger. La pro­duction de pétrole est infé­rieure à ce qu’elle était avant l’invasion, les coûts immenses de la guerre minent l’économie amé­ri­caine, le prix du pétrole monte sans arrêt, la position autrefois élevée de l’Amérique dans l’opinion mon­diale est des­cendue au plus bas et l’opinion publique amé­ri­caine demande que l’on renvoie les soldats chez eux.

Il ne fait pas de doute que les intérêts amé­ri­cains auraient été bien mieux sau­ve­gardés par des moyens diplo­ma­tiques, en uti­lisant l’influence écono­mique des Etats-​​Unis. Cela aurait sauvé des mil­liers de soldats amé­ri­cains et dix fois plus de civils ira­kiens, et des mil­liards de dollars. Mais l’ego pro­blé­ma­tique de George Bush, qui cache sa nullité et son manque d’assurance der­rière l’affichage d’une arro­gance inso­lente, lui a fait pré­férer la guerre. Quant à ses prouesses céré­brales, un consensus mondial a été atteint avant même la fin de son mandat.

AU COURS DE ses soixante années d’existence, l’Etat d’Israël a mené six guerres majeures et plu­sieurs "plus petites" (la guerre d’usure, les Raisins de la colère, les deux inti­fadas et autres.)

La confron­tation de 1948 était une guerre "sans alter­native" si on jus­tifie l’intrusion juive en Palestine par le fait qu’il n’y avait pas d’autre solution pour le pro­blème de leur exis­tence. Mais déjà le second round, la guerre de 1956, fut un exemple de poli­tique à courte vue incroyable.

Les Français, qui furent à l’origine de la guerre, étaient dans un état de déni : ils ne pou­vaient pas admettre d’eux-mêmes qu’en Algérie une authen­tique guerre de libé­ration s’était déclenchée. Ils se sont donc convaincus que le diri­geant égyptien, Gamal Abd-​​el-​​Nasser, était la racine du pro­blème. David Ben Gourion et ses assis­tants (en par­ti­culier Shimon Pérès) vou­laient faire tomber le "tyran égyptien" (comme on l’appelait una­ni­mement en Israël) parce qu’il avait hissé le drapeau de l’unité arabe, qu’ils consi­dé­raient comme une menace exis­ten­tielle pour Israël. La Grande-​​Bretagne, le troi­sième par­te­naire, aspirait à revivre les gloires passées de l’empire.

Tous ces objectifs ont été tota­lement annulés par la guerre : la France fut expulsée d’Algérie, en même temps que plus d’un million de colons ; la Grande-​​Bretagne fut repoussée aux marges du Moyen-​​Orient, et le "danger" de l’unité arabe s’avéra n’avoir été qu’un épou­vantail. Le prix : toute une géné­ration arabe fut convaincue qu’Israël était l’allié des pires régimes colo­niaux, et les chances de paix recu­lèrent pour de nom­breuses années.

La guerre de 1967 était censée au début briser le siège d’Israël. Mais, au cours du combat, la guerre de défense devint une guerre de conquête qui conduisit Israël dans un vertige d’ivresse de laquelle il n’est pas encore tout à fait remis. Depuis lors, nous sommes pri­son­niers d’un cercle vicieux d’occupation, résis­tance, colonies et guerre permanente.

Un des résultats directs fut la guerre de 1973, qui détruisit le mythe de notre invin­ci­bilité mili­taire. Cependant sans que cela ait été l’intention de notre gou­ver­nement, cette guerre a eu un résultat positif : trois per­son­na­lités inha­bi­tuelles – Anouar el Sadate, Menahem Begin et Jimmy Carter – réus­sirent à tra­duire la fierté égyp­tienne d’avoir réussi la tra­versée du canal de Suez en un accord de paix. Mais la même paix aurait pu être atteinte un an plus tôt, sans des mil­liers de morts, si Golda Meir n’avait pas rejeté avec arro­gance la pro­po­sition de Sadate.

La Pre­mière guerre du Liban, fut peut-​​être la plus déses­pérée et la plus crétine des guerres d’Israël, cocktail d’arrogance, d’ignorance et de totale incom­pré­hension de l’adversaire. Ariel Sharon entendait – comme il me l’avait dit aupa­ravant : (a) détruire l’OLP, (b) pousser les réfugiés pales­ti­niens à fuir du Liban vers la Jor­danie, © chasser les Syriens du Liban, et (d) trans­former le Liban en pro­tec­torat israélien. Voici ce qui en résulta : (a) Arafat alla à Tunis, et ensuite, comme résultat de la Pre­mière intifada, retourna triom­pha­lement en Palestine, (b) les réfugiés pales­ti­niens res­tèrent au Liban, malgré le mas­sacre de Sabra et Chatila qui avait eu pour objectif de les faire fuir en créant la panique, © les Syriens res­tèrent au Liban vingt ans de plus et (d) les Chiites, qui avaient été opprimés et étaient rede­vables vis-​​à-​​vis d’Israël, devinrent une force puis­sante au Liban et l’adversaire le plus déterminé d’Israël.

Mieux vaut ne pas parler de la seconde guerre du Liban – son vrai caractère était évident dès le départ. Ses objectifs n’ont pas été contrariés, pour la simple raison qu’il n’y avait pas d’objectifs clairs du tout. Aujourd’hui le Hez­bollah est là où il était, plus fort et mieux armé, protégé des attaques israé­liennes par la pré­sence d’une force internationale.

Après la pre­mière intifada, Israël a reconnu l’Organisation de libé­ration de la Palestine et a ramené Arafat dans le pays. Après la seconde intifada, le Hamas a gagné les élec­tions pales­ti­niennes et ensuite a pris le contrôle direct d’une partie du pays.

ALBERT EIN­STEIN consi­dérait comme un symptôme de folie de refaire sans cesse quelque chose qui avait déjà échoué en espérant à chaque fois un résultat différent.

La plupart des hommes poli­tiques et des généraux obéissent à cette formule. Ils essaient sans cesse de par­venir à leurs objectifs par des moyens mili­taires et ils obtiennent des résultats contraires. Nous, Israé­liens, sommes en bonne place parmi ces fous.

La guerre est l’enfer, comme l’a dit un général amé­ricain. Mais aussi, elle atteint rarement ses objectifs.