L’option intelligente vis-​​à-​​vis de l’Iran

Zbigniew Brzezinski et William Odom,, vendredi 30 mai 2008

La poli­tique actuelle des Etats-​​Unis vis-​​à-​​vis du régime iranien à Téhéran aura presque cer­tai­nement pour consé­quence un Iran doté d’armes nucléaires.

La com­bi­naison appa­remment astu­cieuse d’utiliser la "carotte" et le "bâton", incluant la réfé­rence offi­cielle fré­quente à une option mili­taire amé­ri­caine qui "reste sur la table", inten­sifie tout sim­plement le désir de l’Iran d’avoir son propre arsenal nucléaire. Hélas, une telle poli­tique auto­ri­taire de la "carotte" et du "bâton" peut marcher avec les ânes, mais pas avec les pays sérieux. Les Etats-​​Unis auraient une meilleure chance de réussite si la Maison-​​Blanche aban­donnait ses menaces d’action mili­taire et laissait tomber ses appels à un chan­gement de régime.

Songez aux pays qui seraient devenus rapi­dement des Etats nucléa­risés s’ils avaient été traités de façon simi­laire ! Le Brésil, l’Argentine et l’Afrique du Sud avaient des pro­grammes d’armement nucléaire mais ils les ont aban­donnés, chacun pour des raisons dif­fé­rentes. Si les Etats-​​Unis avaient menacé de changer leurs régimes au cas où ils n’auraient pas aban­donné [leurs pro­grammes d’armement nucléaire], il est pro­bable qu’aucun d’eux n’eut obtempéré. Mais lorsque la "carotte" et le "bâton" ont échoué à empêcher l’Inde et le Pakistan d’acquérir des armes nucléaires, les Etats-​​Unis se sont rapi­dement arrangés avec les deux, pré­férant avoir de bonnes rela­tions que des rela­tions hos­tiles. Qu’est-ce que cela suggère aux diri­geants en Iran ?

Abordons cette question dans un autre sens ! Ima­ginez que la Chine, signa­taire du Traité de Non-​​Prolifération nucléaire [TNP], pays qui, déli­bé­rément, ne s’est pas engagé dans une course aux arme­ments avec la Russie ou les Etats-​​Unis, ait menacé de changer le régime amé­ricain si ce dernier n’avait pas com­mencé une des­truction gra­duelle de son arsenal nucléaire. Cette menace aurait été une base légale dis­cu­table, parce que tous les signa­taires de ce traité ont promis depuis long­temps de réduire, en fin de compte à zéro, leurs arsenaux. La réaction amé­ri­caine aurait évidemment été une oppo­sition publique explosive vis-​​à-​​vis d’une telle exi­gence. Les diri­geants amé­ri­cains auraient peut-​​être même singé la rhé­to­rique fan­tai­siste du Pré­sident iranien Mahmoud Ahma­di­nejad concernant l’utilisation des armes nucléaires.

Une approche efficace vis-​​à-​​vis de l’Iran doit concilier ses intérêts et les nôtres en matière de sécurité. Ni une attaque aérienne des Etats-​​Unis contre les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes, ni une attaque israé­lienne qui serait moins efficace, ne pour­raient faire plus que sim­plement retarder le pro­gramme nucléaire iranien. Dans tous les cas, les Etats-​​Unis seraient tenus pour res­pon­sables et devraient payer le prix résultant des réac­tions pro­bables de l’Iran. Celles-​​ci impli­que­raient presque cer­tai­nement la désta­bi­li­sation du Proche-​​Orient, ainsi que de l’Afghanistan, et des efforts sérieux d’interrompre le flux du pétrole, générant au strict minimum une aug­men­tation massive de son cours déjà très élevé. Le désarroi au Proche-​​Orient qui résul­terait d’une attaque pré­ventive contre l’Iran nuirait à l’Amérique et en fin de compte aussi à Israël.

Etant donnés les objectifs déclarés de l’Iran — une capacité nucléaire civile mais pas d’armes nucléaires, de même qu’un présumé désir de dis­cuter des ques­tions de sécurité plus larges des Etats-​​Unis et de l’Iran — une poli­tique réa­liste exploi­terait cette ouverture pour voir ce que cela pourrait pro­duire. Les Etats-​​Unis pour­raient indiquer qu’ils sont prêts à négocier, soit sur la base d’aucune condition préa­lable de la part des deux camps (tout en se réservant le droit de mettre fin aux négo­cia­tions si l’Iran reste inflexible et com­mence à enrichir l’uranium à des niveaux dépassant ce qui est autorisé par le TNP), ou négocier sur la base de la bonne volonté de l’Iran de sus­pendre l’enrichissement en échange d’une sus­pension simul­tanée par les Etats-​​Unis des prin­ci­pales sanc­tions écono­miques et financières.

Une telle approche plus large et plus flexible accroî­trait la pers­pective d’un règlement inter­na­tional qui serait conçu pour concilier le désir de l’Iran d’avoir un pro­gramme d’énergie nucléaire autonome, tout en mini­misant la pos­si­bilité qu’il puisse rapi­dement le trans­former en un pro­gramme d’armement nucléaire. De plus, il n’y a aucune raison cré­dible de sup­poser que la poli­tique tra­di­tion­nelle de dis­suasion stra­té­gique, qui a fonc­tionné si bien dans les rela­tions entre les Etats-​​Unis et l’Union Sovié­tique, ainsi qu’avec la Chine, qui a aidé à sta­bi­liser l’hostilité indo-​​pakistanaise, ne mar­cherait pas dans le cas de l’Iran. La notion lar­gement répandue d’un Iran sui­ci­daire faisant exploser sa pre­mière arme nucléaire sur Israël est plus le produit de la paranoïa ou de la déma­gogie que celui d’un calcul stra­té­gique sérieux. Cela ne peut pas être la base de la poli­tique des Etats-​​Unis et ne devrait pas non plus être celle d’Israël.

Un autre bénéfice à plus long-​​terme d’une approche si spec­ta­cu­lai­rement dif­fé­rente est que cela pourrait aider l’Iran à reprendre son rôle tra­di­tionnel de coopé­ration stra­té­gique avec les Etats-​​Unis pour sta­bi­liser la région du Golfe. En fin de compte, l’Iran pourrait même retourner à sa poli­tique d’avant 1979, depuis long­temps géo­po­li­ti­quement natu­relle, de rela­tions coopé­ra­tives avec Israël. On devrait aussi remarquer à ce sujet l’hostilité ira­nienne envers al-​​Qaïda, récemment inten­sifiée par la cam­pagne internet d’al-Qaïda incitant à une guerre entre les Etats-​​Unis et l’Iran, qui pourrait à la fois affaiblir ce qu’al-Qaïda considère comme le régime chiite apostat de l’Iran et enliser l’Amérique dans un conflit régional prolongé.

Enfin et surtout, consi­dérez que les sanc­tions amé­ri­caines ont déli­bé­rément entravé les efforts de l’Iran d’accroître sa pro­duction de pétrole et de gaz naturel ! Cela a contribué à la montée des coûts de l’énergie. Une conci­liation à long-​​terme entre les Etats-​​Unis et l’Iran accroî­trait de façon signi­fi­cative le débit le l’énergie ira­nienne vers le marché mondial. Il ne fait aucun doute que les Amé­ri­cains pré­fè­re­raient payer moins cher pour remplir leurs réser­voirs d’essence que d’avoir à payer beaucoup plus pour financer un conflit élargi au Golfe Persique.