L’opinion israélienne et le complexe de Massada

Pierre Stamboul, mercredi 25 novembre 2009

« Dans cette guerre, le pro­blème c’est le sio­nisme. Les Israé­liens ont peur un jour de ne plus avoir peur ».

Ces propos sont ceux d’un uni­ver­si­taire pales­tinien de Jéru­salem qui a par­ticipé à plu­sieurs séances de négo­cia­tions avec les Israé­liens. Ils font écho à un film du cinéaste israélien Avi Mograbi (Pour un seul de mes deux yeux) où un enfant est incité à crier depuis la cita­delle de Massada qui domine la Mer Morte : « Romain, tu ne m’auras pas, je préfère la mort à la reddition ».

Une présentation de l’histoire où le Palestinien n’existe pas

L’Etat d’Israël s’est construit sur un récit, sur la fabri­cation d’une nou­velle identité. Le peuple juif aurait été en exil pendant 2000 ans et, grâce au sio­nisme, il aurait fait son retour sur la terre de ses ancêtres. Être sio­niste, c’est en quelque sorte trouver tota­lement légitime l’appropriation de la Palestine en 1948, la création d’Israël et l’expulsion des Pales­ti­niens. Cette théorie de l’exil et du retour est aujourd’hui remise en question, notamment par le livre de l’historien Shlomo Sand (Comment le peuple juif fut inventé).

Dans l’éducation en Israël, l’histoire des Juifs est une longue suite de per­sé­cu­tions dont Auschwitz est l’aboutissement. Et la création d’Israël est pré­sentée comme une forme de rédemption. L’opinion israé­lienne a une sen­si­bilité très grande vis-​​à-​​vis de toute forme d’antisémitisme ou de néga­tion­nisme du génocide nazi.

Du coup, l’existence du peuple pales­tinien est un véri­table pro­blème pour l’historiographie israé­lienne. Depuis des décennies, il y a une ten­tative continue de mini­miser, de tra­vestir ou car­rément de nier cette exis­tence et d’essayer de confirmer ainsi que la Palestine était « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Ancienne ministre de l’Education dans le gou­ver­nement d’Ariel Sharon, Limor Livnat a per­pétué cette conception idéo­lo­gique de l’histoire. Selon elle, les Juifs auraient vécu sans inter­ruption depuis des mil­liers d’années en Palestine et seraient majo­ri­taires à Jéru­salem depuis 1840. Les Pales­ti­niens ne seraient pas vraiment un peuple mais un mélange de popu­la­tions diverses amenées là par les Ottomans et peu impor­tants numé­ri­quement. Dans l’éducation donnée en Israël, la légi­timité est tota­lement du côté des Israé­liens, les intrus étant « les Arabes ».

En 1918, Ben Gourion écrivait (à juste titre) que les fellahs qui vivaient en Palestine étaient pro­ba­blement les des­cen­dants des Hébreux. Il en concluait qu’on pourrait les intégrer au projet sio­niste. Quelques années plus tard, c’est la pre­mière grande révolte pales­ti­nienne à Hébron, que les Israé­liens qua­li­fient de « pogrom » et Ben Gourion se rallie à l’idée de créer par la force l’Etat Juif.

La plupart des colo­nia­lismes ont vu le peuple autochtone avec un incroyable com­plexe de supé­riorité et une igno­rance déli­bérée. Les sio­nistes n’ont pas fait exception. Pourtant l’histoire pales­ti­nienne existe. Les mino­rités chré­tienne ou juive y vivaient plutôt en bonne intel­li­gence avec la majorité musulmane. Les Juifs for­maient en Palestine avant l’arrivée des sio­nistes une minorité com­pa­rable en impor­tance à ce qu’ils repré­sen­taient dans d’autres pays de la région (Egypte, Irak …). D’ailleurs le premier assas­sinat poli­tique commis par les sio­nistes, c’est en 1924 contre un Juif pales­tinien, Jacob De Haan, qui partait à Londres pour demander aux Anglais d’abroger la décla­ration Balfour.

C’est Jabo­tinsky, le fon­dateur et l’idéologue du courant « révi­sion­niste » du sio­nisme, celui qui inspire tous les diri­geants actuels israé­liens qui définira la poli­tique à mener contre les Pales­ti­niens. Il constate que la société pales­ti­nienne est déve­loppée, struc­turée et décidée à résister. Les révoltes pales­ti­niennes, l’existence d’une élite intel­lec­tuelle, d’un parti com­mu­niste fondé en 1919 ou de syn­dicats capables de mener de très longues grèves comme en 1936, le poussent à avancer l’idée du « transfert » des Pales­ti­niens, c’est-à-dire leur expulsion au-​​delà du Jourdain.

Dans l’histoire offi­cielle d’Israël, le caractère délibéré de l’expulsion de la grande majorité des Pales­ti­niens en 1948 est nié. Les « Arabes » seraient partis d’eux-mêmes. L’idée com­mu­nément admise, c’est que 1948 a fina­lement été un échange de popu­lation et que le monde arabe doit absorber et intégrer ceux qui sont partis et leurs des­cen­dants. Le mot « pales­tinien » est absent du voca­bu­laire. L’espoir est que, à l’image des Indiens d’Amérique du Nord ou des Abo­ri­gènes d’Australie, les Pales­ti­niens acceptent le fait accompli et dis­pa­raissent en tant que peuple capable de réclamer ses droits.

De Golda Meïr à Menachem Begin, tous les diri­geants israé­liens cher­cheront des rap­ports pri­vi­légiés avec des diri­geants arabes (le roi Husseïn, le pré­sident Sadate) pour ne jamais s’adresser aux Palestiniens.

L’échec d’Oslo et ses conséquences

En 1988, l’OLP reconnaît, à Alger, Israël dans ses fron­tières de 1949 et accepte de limiter le futur Etat Pales­tinien à 22% de la Palestine his­to­rique. À la même époque, un puissant mou­vement paci­fiste existe en Israël et il a été capable de faire des­cendre dans la rue quelques années aupa­ravant des cen­taines de mil­liers de mani­fes­tants contre l’invasion du Liban et les mas­sacres de Sabra et Chatila.

Ce virage de la direction pales­ti­nienne aboutit 5 ans plus tard à la signature des accords d’Oslo. Ce qui est vraiment neuf chez les diri­geants israé­liens, c’est que, pour la pre­mière fois, ils signent un texte où figure le mot « pales­tinien » (qui rem­place l’ancien terme « arabe ») et qu’ils recon­naissent l’OLP comme repré­sen­tante des Palestiniens.

Mais à aucun moment, ils ne recon­naissent ce que les négo­cia­teurs pales­ti­niens consi­dé­raient comme l’issue logique du pro­cessus : un Etat pales­tinien sur l’ensemble des ter­ri­toires occupés depuis 1967. Aucune des ques­tions fon­da­men­tales (la colo­ni­sation, les fron­tières, la sou­ve­raineté …) n’est conclue à Oslo. Entre cette signature et l’assassinat de Rabin un an et demi plus tard, 60000 nou­veaux colons sont installés.

La magni­fique occasion pour Israël d’accepter un com­promis qui légi­ti­merait son exis­tence au Proche-​​Orient a été dédai­gneu­sement refusée par les diri­geants et l’opinion publique israé­liens. L’idée d’une dilution des Pales­ti­niens dans le monde arabe et donc d’une recon­nais­sance des faits accomplis de 1948 et 1967 est restée hégémonique.

Le consensus dans la société israé­lienne est là. Per­sonne, sauf la petite minorité qui combat le colo­nia­lisme et le sio­nisme, n’imagine une paix fondée sur l’égalité des droits et l’égale dignité des deux peuples. Pour les sio­nistes « de gauche », ceux qui sont à l’origine des accords d’Oslo, la légi­timité d’Israël et la défense de l’Etat Juif sont non négo­ciables, mais il s’agit d’examiner ce qu’on peut concéder dans ce cadre aux Pales­ti­niens. D’où le fait que le premier point discuté à Oslo a été la sécurité de l’occupant. La dif­fé­rence avec la « droite » sio­niste dont le pro­gramme est simple (« achever la guerre de 1948 », c’est-à-dire réa­liser le « transfert »), est faible. Le sio­nisme a gommé les dif­fé­rences idéo­lo­giques. Il a aussi produit une insen­si­bilité totale aux humi­lia­tions et à la souf­france de l’autre. Pour les Israé­liens, les vic­times ont été, sont et seront tou­jours les Juifs.

Pendant long­temps la majorité de l’opinion israé­lienne est restée hostile aux colons, les consi­dérant comme des fana­tiques reli­gieux. Mais quand on examine en détail les son­dages, on constate qu’une nette majorité veut garder pour Israël le « grand Jéru­salem », un ter­ri­toire décuplé depuis l’annexion de 1967 qui couvre 4% du ter­ri­toire de la Cis­jor­danie de Ramallah à Bethléem et qui, en coupant en deux la Cis­jor­danie, rend non-​​viable tout Etat Pales­tinien. Par la même occasion, une bonne partie de l’opinion veut garder Ariel, Maale Adoumim, les blocs de colonies et la vallée du Jourdain.

L’opinion israé­lienne veut la paix, mais cela a souvent pour sens « laissez-​​nous en paix ». L’idée que cette paix passe par l’égalité des droits reste très mino­ri­taire parce que les Israé­liens ont été éduqués dans l’idée que leur légi­timité est indis­cu­table et que les Pales­ti­niens sont, au mieux des intrus, et plus souvent ceux qui pour­suivent l’œuvre des Nazis.

« Nous n’avons pas de partenaires pour la paix ».

Pourquoi ces propos d’Ehud Barak sont-​​ils devenus la cer­titude de la plupart des Israé­liens, même dans la partie de l’opinion qui n’est pas raciste ? C’est le com­plexe de Massada. C’est ce qu’on apprend à l’école. « Les Pales­ti­niens veulent jeter les Juifs à la mer ». « Arafat est un nouvel Hitler ». « Tout le monde nous hait, nous ne pouvons compter que sur nous-​​mêmes ». Pour l’opinion israé­lienne, toute paix repose sur un dés­équi­libre total des forces, sur une domi­nation poli­tique, écono­mique et mili­taire d’Israël. Chaque fois que les Israé­liens ont eu en face d’eux des négo­cia­teurs pales­ti­niens laïques, parlant hébreu et com­prenant par­fai­tement l’importance pour les Israé­liens de la mémoire du génocide nazi, ils n’ont fait aucune concession. Il y a un consensus en Israël sur le fait qu’une partie impor­tante des ministres, des députés et des maires pales­ti­niens soient en prison, toutes ten­dances confondues. Si l’opinion israé­lienne avait voulu une paix avec le Fatah, réputé plus conci­liant que le Hamas, pour aboutir à la création d’un Etat Pales­tinien, il aurait suffi par exemple de libérer Marwan Bar­ghouti. Il faut donc admettre que l’opinion israé­lienne ne veut, ni d’une Palestine unie, ni d’un par­te­naire pour la paix. Et aujourd’hui cette opinion utilise le Hamas et le Hez­bollah comme des épou­van­tails jus­ti­fiant le fait qu’on ne peut pas négocier et donc qu’il faut amplifier la colo­ni­sation et continuer la poli­tique du fait accompli et des annexions successives.

Les seules diver­gences entre les diri­geants poli­tiques israé­liens qui sont tous plus ou moins des des­cen­dants idéo­lo­giques de Jabo­tinsky portent sur des nuances. Avigdor Lie­berman s’appuie sur la fraction la plus raciste de l’opinion et met en question la pré­sence des Pales­ti­niens d’Israël. Benyamin Néta­nyahou s’oppose à tout Etat pales­tinien et veut amplifier la colo­ni­sation. Tzipi Livni accepte un Etat pales­tinien réduit à quelques cantons. Et Ehud Barak est prêt à s’allier à tous les partis qui lui per­met­tront de rester au pouvoir.

La fraction de l’opinion consi­dérée comme paci­fiste, repré­sentée par le courant « La Paix Main­tenant » et par plu­sieurs grands écri­vains israé­liens (Amos Oz, Avraham Yehoshua, David Grossman) a inté­riorisé l’idée qu’il n’y a pas de par­te­naire et elle a approuvé la guerre du Liban (2006) et l’invasion de Gaza (décembre 2008).

Reste la petite minorité d’Israéliens, prin­ci­pa­lement intel­lec­tuels, qui ont choisi de se battre contre l’occupation aux côtés des Pales­ti­niens. Ils sont peu nom­breux et très divers. Ce sont des noms célèbres, Michel War­schawski, Amira Hass, Gidéon Lévy, Nurit Peled, Ilan Pappé, Uri Avnéry… Ce sont des petits groupes : femmes en noir, refuzniks, anar­chistes contre le mur… Ce sont aussi 3 partis repré­sentés au Par­lement (dont le parti com­mu­niste Hadash) qui ont eu la très grande majorité des suf­frages des Pales­ti­niens d’Israël. Cette force, non sio­niste ou anti­sio­niste, est bien sûr très mino­ri­taire. Mais cela pourrait changer : quelques mois avant l’attaque contre Gaza, la liste conduite par un can­didat com­mu­niste, anti­sio­niste et refuznik (Dov Khenin) avait obtenu 35% des voix aux élec­tions muni­ci­pales à Tel-​​Aviv.

Pierre Stambul (UJFP)

Dijon le 19 novembre 2009