L’offensive israé­lienne contre la Bande de Gaza s’inscrit dans une stra­tégie colo­niale globale.

C. Léostic - Vice-​​présidente de l’Afps, lundi 11 octobre 2004

Le but affiché du premier ministre israélien, le général Sharon, est de « finir ce qui a été com­mencé en 1948 », de continuer à faire de la Palestine un ter­ri­toire à s’approprier, sans Palestiniens.

Il utilise dans ce but les moyens les plus brutaux, les plus immoraux. La colo­ni­sation, le mur d’apartheid et d’annexion en Cis­jor­danie, les opé­ra­tions mili­taires contre les villes, vil­lages et camps de réfugiés en Cis­jor­danie et dans la Bande de Gaza, la des­truction phy­sique et écono­mique de la société pales­ti­nienne, sont le pendant de son élimi­nation poli­tique pro­grammée : assas­sinat ou empri­son­nement de ses diri­geants, dont les députés Marwan Bar­ghouti à Ramallah et Hussam Khader à Naplouse, et le pré­sident Arafat, élus du peuple pales­tinien ; ins­tau­ration du chaos qui tend à rendre ingé­rable la Bande de Gaza ou plans uni­la­téraux qui nient l’existence poli­tique palestinienne [1] .

La construction du mur d’annexion, qui continue à empri­sonner et mor­celer la Cis­jor­danie, malgré les réso­lu­tions et avis inter­na­tionaux qui en affirment l’illégalité ou l’opération mili­taire san­glante contre la popu­lation des camps de réfugiés du nord de la Bande de Gaza, dont Sharon vient d’ordonner la pour­suite, en témoignent aujourd’hui [2].

Les pro­tes­ta­tions inter­na­tio­nales se heurtent au refus arrogant des diri­geants israé­liens, sou­tenus par l’administration Bush et confortés par les vétos amé­ri­cains à l’ONU, de se plier au droit.

Les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales qui essaient d’apporter aux familles pales­ti­niennes l’aide huma­ni­taire (médicale et ali­men­taire) que l’occupation rend indis­pen­sable à leur survie ont beaucoup de dif­fi­cultés à fonc­tionner, du fait des entraves à la cir­cu­lation (check-​​points, bou­clages, couvre-​​feux, incur­sions de chars et héli­co­ptères de combat) qui sont quasi per­ma­nentes dans l’ensemble de la Palestine.

A Gaza par­ti­cu­liè­rement, les atteintes à la liberté de cir­cu­lation et de travail des per­sonnels de l’ONU sont quo­ti­diennes. L’entrée et la sortie de Gaza sont res­treintes et les dépla­ce­ments à l’intérieur de la Bande, régu­liè­rement coupée en plu­sieurs tronçons par les check-​​points israé­liens, sont très aléa­toires, voire impos­sibles. L’Unwra ne peut apporter à la popu­lation pales­ti­nienne l’aide élémen­taire dont elle dépend à 70%. Les ambu­lances restent des cibles et les hôpitaux comme les écoles sont bombardés.

Les pro­tes­ta­tions des res­pon­sables n’y font rien. Assuré de l’impunité que lui assurent la pro­tection de l’administration amé­ri­caine et le manque de déter­mi­nation poli­tique de l’Europe, Israël se moque ouver­tement du droit inter­na­tional et du droit huma­ni­taire tout comme il bafoue les accords signés. [3].

Les auto­rités mili­taires et poli­tiques israé­liennes s’en prennent ainsi régu­liè­rement aux agents des Nations unies en Palestine occupée. Elles viennent de tenter encore une fois [4] d’accuser l’ONU de com­plicité avec de sup­posés ter­ro­ristes, notamment à Gaza, en pré­tendant qu’un ambu­lancier qui portait une civière pliée, dans le camp de réfugiés de Jabalyia, portait en réalité un lance missile. Devant l’évidence pho­to­gra­phique du contraire elles ont « revu leur position », à défaut de faire les excuses exigées par le repré­sentant de l’ONU à Gaza, M. Brisson.

C’est que l’organisation inter­na­tionale a produit des rap­ports qui mettent en évidence les pra­tiques vio­lentes illé­gales des forces d’occupation israé­liennes.

Ainsi, John Dugard, pro­fesseur de droit, Sud Africain membre de la Com­mission Vérité à la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, nommé par l’ONU rap­porteur spécial sur les droits humains en Cis­jor­danie et dans la Bande de Gaza en 2001, a adressé un rapport à l’Assemblée générale des Nations unies où il écrit qu’il y a dans les Ter­ri­toires Occupés Pales­ti­niens un « régime d’apartheid pire que celui qui existait en Afrique du Sud ». [5]

Dans son rapport, pré­senté en août 2004 [6] Dugard cri­tique vivement Israël pour ses « vio­la­tions continues des droits humains dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens ». Il cite les routes de contour­nement des colonies, inter­dites aux Pales­ti­niens, ou la vio­lation de l’avis de la Cour Inter­na­tionale de Justice sur le Mur en Cisjordanie.

En février il avait dénoncé l’occupation et en mai 2004 [7], en réponse à l’offensive des forces d’occupation israé­liennes dans les camps de réfugiés de Rafah, Dugard avait appelé à imposer un embargo général sur les armes à Israël, sem­blable à celui qui avait été imposé à l’Afrique du Sud en 1977 [8].

De même Peter Hansen [9], cible aujourd’hui d’accusations israé­liennes, a dénoncé en mai 2004 les condi­tions de vie des réfugiés pales­ti­niens dans les camps de Jor­danie , du Liban ou de Cis­jor­danie et de la Bande de Gaza.

Rap­pelons qu’en 1948 la création de l’Etat d’Israël, sa vic­toire mili­taire ont permis la nakba, « catas­trophe » pla­nifiée, et fait des Pales­ti­niens un peuple de réfugiés, en exil ou sur leur propre terre. Par la force ou la terreur, l’armée israé­lienne -dont Sharon déjà-​​ a alors expulsé plus de 700 000 Pales­ti­niens. La guerre de 1967 et l’occupation mili­taire des der­niers ter­ri­toires pales­ti­niens que ne s’était pas approprié Israël ont imposé aux Pales­ti­niens une nou­velle spo­liation , un nouveau déra­ci­nement. Le pro­blème des réfugiés (le droit au retour) reste crucial, et la res­pon­sa­bilité israé­lienne, dont les Pales­ti­niens demandent la recon­nais­sance, est totale.

Peter Hansen connaît bien les camps de réfugiés, il y décrit l’impossibilité de vivre décemment, de soigner plei­nement, de bien enseigner ou apprendre. Il dit : Si vous le pouvez, essayez d’imaginer la souf­france de ces réfugiés. Vous serez tou­jours bien en deçà de la réalité ! Cinquante-​​six ans de conflit et d’exil ont étouffé cette popu­lation reléguée sur un lambeau de terre sans Etat. [10]

Ces témoins, les auto­rités d’occupation israé­liennes n’en veulent pas et tentent de les décré­di­bi­liser, ou de les décou­rager. De la même manière brutale les jour­na­listes se voient interdire l’accès des zones où l’armée israé­lienne commet ses exac­tions . Comme à Jénine en avril 2002 ou à Rafah en mai 2004, les médias n’accèdent à Jabalyia qu’avec d’extrêmes dif­fi­cultés et des risques consi­dé­rables. Les auto­rités mili­taires ont fait savoir aux jour­na­listes que leur qualité d’observateurs média­tiques ne les pro­té­geaient plus. [11]

Les mili­tants inter­na­tionaux ou israé­liens du mou­vement de soli­darité, défen­seurs des droits humains, mili­tants poli­tiques, syn­dicaux ou asso­ciatifs, qui vont en Palestine voir la réalité du terrain, pour accom­pagner les Pales­ti­niens dans leurs pro­tes­ta­tions non vio­lentes contre l’occupation ou témoigner au retour sont aussi devenus des cibles. [12]. Les auto­rités d’occupation veulent réa­liser à huis clos leur projet colonial ancien d’expulsion des Pales­ti­niens et de vol de leur terre.

Devant l’application sys­té­ma­tique de la stra­tégie israé­lienne d’éradication de la réalité pales­ti­nienne, devant le déni fla­grant et arrogant du droit inter­na­tional, du droit huma­ni­taire ou des droits humains, les réac­tions de la com­mu­nauté inter­na­tionale restent au mieux faibles, au pire complices.

On ne s’étonnera pas bien sûr de la position de l’administration amé­ri­caine néo-​​conservatrice qui a mal­heu­reu­sement trouvé dans les attaques du 9 sep­tembre 2001 un tremplin à sa « croisade du bien contre le mal », à « la guerre de civi­li­sation » selon M. Bush, tris­tement illustrée par la guerre américano-​​britannique contre l’Irak et l’occupation meur­trière qui en a découlé. Il est frappant d’observer la simi­litude entre les pra­tiques d’occupation israé­lienne en Palestine et ce que les GIs amé­ri­cains infligent à la popu­lation ira­kienne. Le soutien sans faille de l’équipe Bush à la poli­tique de la droite dure israé­lienne s’inscrit dans la stra­tégie globale de redé­fi­nition du monde, du Nouveau Moyen-​​Orient imaginé à Washington.

Que la Russie, pourtant « mar­raine » du pro­cessus de paix, s’abstienne de cri­tique ferme envers un Etat voyou au regard du droit est cohérent avec la vio­lence de sa propre poli­tique colo­niale en Tchétchénie.

Les 115 Pays non alignés viennent de décider de sanc­tions contre Israël mais, por­teurs de la voix de « sud », ils sont plus conscience morale que déci­deurs et n’ont qu’une influence très relative.

Les pays arabes ont proposé la réso­lution qui for­ma­lisait l’avis de la CIJ [13] et ils en ont demandé une nou­velle la semaine passée pour faire cesser le mas­sacre à Gaza, qui s’est heurtée au veto amé­ricain. Cependant leur déter­mi­nation n’est que verbale. Confronté à la répression des aspi­ra­tions de leurs propres peuples à la démo­cratie, leur soutien à la lutte de libé­ration des Pales­ti­niens s’arrête à la porte de leurs palais.

C’est donc à l’Europe qu’il revient de faire entendre la voix du droit et de la justice et de s’opposer direc­tement à la poli­tique des néo-​​conservateurs qui entourent M.Bush, ce qu’elle ne semble pas prête à faire. Elle vient encore de démontrer la fra­gilité du consensus que doit exprimer la voix euro­péenne [14] et son élar­gis­sement récent, y compris à des alliés tra­di­tionnels des Etats-​​Unis, en com­plique la poli­tique extérieure.

Faut-​​il alors déses­pérer ? Pas plus qu’il ne faut se cacher la gravité extrême de la situation ni la res­pon­sa­bilité qui en découle pour la société civile.

La soli­darité inter­na­tionale aux peuples en lutte de libé­ration a su s’exprimer souvent, avec force et courage, de l’Espagne au Viet-​​Nam ou au Chiapas. Après une éclipse induite par une redé­fi­nition d’un monde qui n’était plus bipo­laire, elle est récemment réap­parue dans des cadres nou­veaux, à travers le mou­vement altermondialiste.

Il faut qu’elle s’affirme aujourd’hui, en soutien aux reven­di­ca­tions des peuples irakien, tchét­chène ou pales­tinien. Dans ce cadre nouveau où la poli­tique a souvent été décré­di­bi­lisée, où les mou­ve­ments syn­dicaux sont plus faibles, c’est dans le cadre d’associations, d’ONGs, que s’expriment les demandes de citoyen/​ne/​s qui exigent le respect du droit, droit des per­sonnes et droit des peuples. Cependant cette société civile n’a pas le pouvoir de décision, qui reste aux mains des poli­tiques et des forces écono­miques domi­nantes. C’est donc sur eux qu’il convient de faire pression pour que les exi­gences de la société civile soient entendues et prises en compte.

Pour que s’arrêtent les agres­sions colo­niales en Irak et en Palestine, il est néces­saire de faire entendre très haut la voix de l’Europe pour imposer à l’axe ultra conser­vateur qui tient les rênes au niveau mondial, le respect et l’application du droit sur lequel il base sa propre légi­timité, qui régit les rela­tions inter­na­tio­nales, qui leur donne une cohé­rence et qui est garant de la paix pour tous.

Les colonies de peu­plement israé­liennes sont illé­gales, le mur est illégal, la détention de mil­liers de pri­son­niers pales­ti­niens en ter­ri­toire israélien est illégale, l’impossibilité pour les réfugiés de retourner chez eux est illégale, l’interdiction de facto de mou­vement, d’accès aux soins, à l’éducation, à l’emploi, est illégale.

Dans le cas où un Etat qui se veut partie de la com­mu­nauté des nations se refuse osten­si­blement, de manière répétée, à recon­naître la pri­mauté du droit sur la force, il est indis­pen­sable de l’y contraindre. Ce fut le cas de l’Afrique du Sud, c’est celui d’Israël depuis des décennies. La com­mu­nauté inter­na­tionale, poussée par l’exigence de ses citoyens, a su agir pour mettre un terme à l’apartheid sud africain. Elle est beaucoup moins déter­minée à refuser le nouvel apar­theid que la poli­tique colo­niale israé­lienne est en train d’installer en Palestine.

Les acteurs de la société civile doivent trouver les moyens de la contraindre à appliquer les sanc­tions qui impo­seront à Israël de se plier à la règle commune et à appliquer le droit.

Et dans l’immédiat, pour que la Palestine ne meure pas aujourd’hui, il est indis­pen­sable qu’une force de pro­tection inter­na­tionale (ou à défaut euro­péenne) de la popu­lation pales­ti­nienne soit déployée dans les ter­ri­toires occupés par Israël.

Claude Léostic 10 octobre 2004

[1] le plan de Sharon de retrait de Gaza est uni­la­téral, il nie ainsi la pos­si­bilité que les Pales­ti­niens soient par­te­naires dans un pro­cessus de négo­cia­tions. Il a reçu l’aval de George Bush en avril 2004, empê­chant par là même toute par­ti­ci­pation réelle de la com­mu­nauté inter­na­tionale à une solution poli­tique négociée, et enterrant la feuille de route conçue par le Quar­tette( ONU, USA, UE et Russie)

[2] plus de 110 morts depuis le 28 sep­tembre, date du début de l’opération qui, sous couvert d’empêcher les tirs de roquettes pales­ti­niens, vise en réalité à déstruc­turer davantage la société et le ter­ri­toire pales­ti­niens, à ter­ro­riser la popu­lation (ainsi de l’assassinat parmi des dizaines d’autres,d’ une écolière terrifiée,criblée, déjà morte, de balles, à Jabalya) et à faire de Gaza un champ de ruines, phy­siques et politiques.

[3] Sharon a déclaré dès juillet qu’il ne tien­drait aucun compte de l’avis de la CIJ, Cour inter­na­tionale de Justice, rendu le 9 juillet, -qui a dit l’illécéité du Mur et l’illégalité de l’occupation- puis de la réso­lution des Nations-​​​​unies le ren­forçant. Le 15 sep­tembre il affirmait qu’il n’appliquerait pas la feuille de route dont Israël est signa­taire et son conseiller Weis­glass recon­naissait début octobre que le plan de désen­ga­gement uni­la­téral de Gaza signi­fiait en fait la mort de tout plan de paix

[4] octobre 2004

[5] cf. article de Aluf Benn, Haaretz, 28 août 2004

[6] avant la session de l’Assemblée Générale en septembre

[7] rap­ports de l’ONU, février et mai 2004

[8] l’embargo, le boycott, la cam­pagne inter­na­tionale de sanc­tions avaient entraîné un effon­drement de l’économie sud afri­caine et amené les diri­geants écono­miques puis poli­tiques Sud Afri­cains à renoncer à l’apartheid

[9] Peter Hansen est com­mis­saire général de l’agence des Nations unies chargée des réfugiés pales­ti­niens (UNRWA)

[10] cf. le monde 19 mai 2004

[11] Déjà en avril 2002 un jour­na­liste italien avait été tué à Ramallah, puis à Rafah un jour­na­liste anglais et un pho­to­graphe pales­tinien à Naplouse en 2003, tous par­fai­tement identifiables.

[12] Rachel Corrie, Tom Hurndall, mili­tants amé­ri­caine et anglais de l’International Soli­darity Movement ont été assas­sinés à Rafah en 2003. Un militant du mou­vement israélien « Les anar­chistes contre le Mur » a été blessé d’une balle à la tête dans une mani­fes­tation près de Qal­qilia et tout récemment au sud de Ramallah une mili­tante israé­lienne a eu le bras cassé au cours d’une pro­tes­tation paci­fique contre le Mur

[13] adoptée le 20 juillet, votée à l’unanimité par l’Union Européenne

[14] l’Allemagne et la Grande-​​​​Bretagne se sont abs­tenues pour la réso­lution pour faire cesser l’offensive israé­lienne contre Gaza