L’« israélisation » de Jérusalem est un projet qui a mal tourné. La dernière attaque le prouve

Israël prétend qu’il a réussi à convaincre les Palestiniens de Jérusalem de préférer son autorité sur la ville. La dernière attaque, largement soutenue par la plupart des Palestiniens, prouve le contraire.

Meron Rapoport, Middle East Eye, lundi 17 octobre 2016

Des légistes israéliens recueillent des preuves sur la voiture de la victime d'une attaque à l'arme à feu perpétrée à proximité du siège de la police israélienne, dans un quartier principalement palestinien de Jérusalem-Est, le 9 octobre 2016 (AFP)

L’avenue Haïm Bar-Lev, l’axe routier à plusieurs voies mieux connu sous le nom de « route n°1 », relie la vieille ville de Jérusalem aux quartiers nord de la ville. Elle est presque parallèle à la frontière d’avant-1967, c’est-à-dire avant qu’Israël occupe et annexe les parties palestiniennes de la ville alors sous contrôle jordanien.

Construite il y a vingt ans, cette route faisait partie des efforts visant à intégrer le centre de Jérusalem aux nouveaux quartiers juifs construits sur l’ancienne ligne verte dans le but d’encercler les quartiers palestiniens du nord de Jérusalem et de solidifier l’idée d’un Grand Jérusalem sous éternelle domination juive-israélienne.

Le tramway, construit il y a dix ans, a été conçu comme un autre tentative d’« unification » de Jérusalem, reliant ces gigantesques quartiers annexes où vivent quelque 100 000 Israéliens au cœur de la ville, en passant par des quartiers palestiniens densément peuplés. Le parcours du tramway longe la route n°1, combinant les anciens efforts d’« unification » avec les nouveaux.

Un projet qui a mal tourné

Chose intéressante, Misbah Abu Sbeih, un activiste islamiste du quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, a commencé son attaque armée dimanche 9 octobre dans une station du tram située sur la route n°1, tuant une femme juive de 60 ans et, plus tard, une policière israélienne.

Ce n’est pas la première fois que le tramway et la route n°1 sont la cible d’attaques palestiniennes. Après le meurtre brutal du jeune Mohammad Abou Khdeir par des extrémistes juifs il y a deux ans, les quartiers palestiniens du nord de Jérusalem ont explosé de colère.

La plupart des actes de violence commis dans le cadre de l’actuelle « haba » palestinienne (explosion en arabe), ou Intifada des couteaux, qui a commencé il y a exactement un an à Jérusalem, ont eu lieu à différents endroits le long de la route n°1. Les symboles mêmes des efforts pour unifier et « israéliser » Jérusalem sont devenus les lieux de la violence et de la mort.

Malgré son ambition de représenter Jérusalem, avec ses parties annexées, comme une ville unifiée, Israël néglige Jérusalem-Est depuis de nombreuses années, peut-être dans l’espoir que ses habitants préfèrent émigrer, renforçant ainsi l’emprise d’Israël sur ces zones. Cela est particulièrement évident dans les restrictions imposées à la construction de structures palestiniennes dans la ville. Au moins un tiers des unités de logement à Jérusalem-Est ont été construites sans permis.

Bien que représentant quelque 40 % des 830 000 habitants de la ville, les quartiers palestiniens ont reçu seulement 10 % des budgets municipaux, même moins parfois, ce qui a généré le plus haut taux de pauvreté en Israël : un incroyable 75,3 % de la population de Jérusalem-Est vit sous le seuil de pauvreté.

Nir Barkat, le maire actuel élu il y a huit ans, aurait soi-disant tenté de changer cette réalité. Barkat, fervent adversaire de toutes concessions politiques aux Palestiniens de Jérusalem, a affirmé que c’est seulement en améliorant les conditions de vie dans les quartiers palestiniens qu’Israël pourra affirmer sa souveraineté incontestable sur la ville.

Les investissements à Jérusalem-Est ont effectivement augmenté durant son mandat, et on a pu lire dans la presse israélienne de nombreux rapports sur le processus d’« israélisation » à travers lequel de nombreux Palestiniens jérusalémites sont éduqués et employés.

Une enquête menée par le Washington Institute en 2011 – qui a révélé que 40 % des Palestiniens jérusalémites préféreraient avoir la citoyenneté israélienne plutôt que palestinienne – a été considérée comme une preuve que ce processus d’« israélisation » fonctionnait. Un récent sondage a même donné un chiffre plus élevé de 52 % de Palestiniens jérusalémites qui choisiraient d’être israéliens si Jérusalem était divisée entre Israël et un futur État palestinien.

Instable Jérusalem

Pourtant, que les sondages soient ou non dans le vrai, il est évident que ce supposé processus d’« israélisation » a eu des résultats très limités. Ainsi que l’a déclaré Aviv Tartasky, chercheur à l’organisation de défense des droits de l’homme à Jérusalem Ir Amim, les autorités israéliennes n’étaient pas vraiment prêtes à « payer le prix » d’une participation réelle et significative des Palestiniens à la vie urbaine de Jérusalem.

Toute tentative mise en œuvre par les Palestiniens pour exiger l’égalité des droits, même en légitimant tacitement la souveraineté israélienne sur cette ville contestée, a été écartée voire écrasée.

En dépit de ce processus d’« israélisation » présumé, ou peut-être à cause de lui, Jérusalem est l’endroit le plus instable de toutes les zones palestiniennes. En juillet 2014, Shuafat et d’autres quartiers nord de Jérusalem ont commencé leur propre mini-intifada après le meurtre du jeune Abu Khdeir.

En octobre 2015, une attaque au couteau dans la vieille ville a marqué le début de l’« Intifada des couteaux » qui continue à ce jour, avec des hauts et des bas. L’endroit précis qu’Israël voulait « israéliser » s’est avéré le berceau de la vague de violence actuelle.

Cela surprend encore les autorités israéliennes. Il y a un mois seulement, Barkat se vantait devant les militants du Likoud qu’Israël avait réussi à réinstaurer le calme à Jérusalem-Est grâce à sa politique « du bâton et de la carotte », se référant aux bouclages et autres punitions collectives imposées aux quartiers palestiniens après la première vague d’attaques au couteau.

« Les mauvais résidents comprennent maintenant ... qu’il n’est pas bon d’être du côté du mal », aurait-il déclaré selon Haaretz.

L’adjoint de Barkat, Meir Turgeman, qui est également chef du comité local de la construction, s’est montré encore plus direct. « Nous avons toujours vécu avec le faux espoir que si nous aidions ces gens [les Palestiniens], ils changeraient leur comportement animal », a-t-il déclaré après les meurtres de début octobre, « mais il s’avère que rien n’y fait ».

En réponse à l’attaque, Turgeman a également annoncé qu’il mettrait un terme à l’octroi de permis de construire aux Palestiniens.

Rêves reportés

Ohad Hemo, correspondant de la chaîne israélienne Channel Two, a affirmé que l’essor du Hamas et d’autres organisations islamiques à Jérusalem-Est était, dans une large mesure, le fait d’Israël. Selon lui, en poussant l’Autorité palestinienne hors de Jérusalem-Est, un processus qui a commencé avec la fermeture de la Maison d’Orient en 2001, Israël a créé un vide dans lequel s’est inséré le Hamas.

Misbah Abu Sbeih, l’attaquant originaire de Silwan, était actif dans diverses organisations islamiques. Il était connu à Jérusalem-Est comme le « lion d’al-Aqsa » en raison de sa participation à divers incidents impliquant des policiers israéliens et des militants juifs d’extrême-droite dans et autour de ce que les musulmans appellent le Haram al-Sharif et les juifs le Mont du Temple.

Être identifié comme un défenseur d’al-Aqsa contre les tentatives israéliennes visant à changer le statut de ce site sacré aux deux peuples – certainement la question la plus sensible chez les Palestiniens de Jérusalem et ailleurs – explique le large soutien que l’acte d’Abu Sbeih a reçu à Jérusalem-Est. S’il existait un malaise parmi les Palestiniens en ce qui concerne la participation à des attaques au couteau de très jeunes d’entre eux, parfois même des enfants de 12 ans, il n’y en a pas eu dans le cas d’Abu Sbeih.

À 39 ans, ce dernier est loin du profil moyen des Palestiniens ayant pris part à des attaques, réelles ou présumées, contre les forces de sécurité israéliennes ou des civils. Le fait qu’il ait utilisé un fusil automatique F16 peut indiquer qu’il ne s’agit pas seulement d’une autre attaque spontanée et non-planifiée. C’est en fait l’attaque qui a le plus de ressemblances avec la deuxième Intifada qu’avec tout ce que nous avons pu voir l’année dernière.

Il est trop tôt pour dire si l’incident de dimanche marquera en effet un tournant vers une confrontation plus violente entre Israéliens et Palestiniens. Des rumeurs au sujet des motivations réelles d’Abu Sbeih circulent toujours.

Mais encore une fois, Jérusalem a prouvé qu’avec la politique israélienne actuelle, la ville a plus de chances de devenir un théâtre de violences menaçant de se propager à d’autres territoires palestiniens qu’un laboratoire d’« israélisation » forcée.

Meron Rapoport, journaliste et écrivain israélien, a remporté le prix Naples de journalisme grâce à une enquête qu’il a réalisée sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Traduit de l’anglais (original)