L’irruption qui n’a pas eu lieu

Amira Hass, samedi 1er mars 2008

Durant toute une journée, l’armée israé­lienne a haussé le niveau d’hystérie en Israël, en annonçant qu’elle se pré­parait à la pos­si­bilité que des mil­liers de Gazaouis tentent de faire irruption à travers les points de passage [entre Gaza et Israël].

Il est main­tenant facile pour l’armée de dire que cette irruption ne s’est pas pro­duite, par le simple fait de son aver­tis­sement que la res­pon­sa­bilité du sang versé retom­berait sur le Hamas. Mais toute per­sonne attentive aux Pales­ti­niens comme peuple sous occu­pation et non pas comme « cible du ren­sei­gnement » (qui avait d’ailleurs ouver­tement fourni l’information que des femmes et des enfants mani­fes­te­raient lundi contre le blocus) savait qu’il ne s’agissait pas d’un plan visant à faire tomber les check­points d’Erez et de Karni.

Le « déploiement » mili­taire médiatisé avait, impli­ci­tement, un sens raciste : voyez comment le Hamas est prêt à envoyer des enfants et des femmes s’exposer aux balles. Autrement dit : le Hamas fait bon marché de la vie de ses gens et peut aussi les faire agir comme des pions. Mais même les jeunes gens qui ont lancé des pierres, avant-​​hier, contre les murs, prenant le risque que les soldats de l’armée israé­lienne tirent sur eux et les atteignent et qui ont même été arrêtés, ne l’ont pas fait parce que quelqu’un les avait « envoyés ». Contrai­rement à Israël, il n’y a pas, chez les Pales­ti­niens, de service mili­taire obli­ga­toire. Chacun de ceux qui mettent leur vie en danger, dans ce qui leur apparaît, à eux et à leur société, comme une lutte nationale contre l’occupation, ne le fait pas parce que « l’Etat » l’y oblige et l’envoie, mais parce qu’il le choisit.

Un jeune homme de Beit Hanoun m’a dit, la veille de « l’irruption » qui n’a pas eu lieu : « Nous savons que l’armée ouvrira le feu sur nous pour tuer. Alors, per­sonne ne prendra de risque ». Pas plus tard que samedi, un de ses proches, Mohamed Za’anin, 22 ans, et deux autres de ses amis, ont été tués par un missile de l’armée israé­lienne. L’armée prétend bien sûr qu’ils étaient armés. Une enquête indé­pen­dante révèle que les trois jeunes hommes, anciens amis de l’école secon­daire – l’un était étudiant, le second policier et le troi­sième employé de banque – étaient partis fumer ensemble le nar­guilé et pré­parer un repas de midi décalé, pour eux-​​mêmes et d’autres amis, dans la cabane d’un champ d’oignons, à 1,2 km de la frontière.

Les événe­ments de lundi ne sont pas les seuls à démontrer que l’hystérie était pré­ma­turée. Jour après jour, les bar­rages implantés au cœur de la Cis­jor­danie occupée prouvent que les Pales­ti­niens renoncent, entre-​​temps, à l’option de la lutte popu­laire non armée contre le blocus. Ils attendent, doci­lement, en foule, leur tour pour passer – quoiqu’avec une colère contenue et qui s’accumule. Ils n’enlèvent pas les cen­taines de bar­rages que l’armée israé­lienne a établis entre les vil­lages et à la sortie des routes. Et cela, parce qu’ils ne sont pas sui­ci­daires. Les Pales­ti­niens n’ont pas besoin des mises en garde ni des rap­ports tardifs pour savoir que des soldats israé­liens tirent aussi sur celui qui n’est pas armé et qu’ils tuent aussi des enfants et des femmes.

La bonne question n’est pas de savoir si ni comment les Pales­ti­niens sont prêts à se faire tuer, mais de savoir jusqu’à quel point nous [Israé­liens] sommes prêts à tuer. La question à poser est : si des Pales­ti­niens devaient décider de reven­diquer leur droit à la liberté de mou­vement et décider de déborder en masse des check­points, l’ordre serait-​​il donné d’ouvrir le feu sur eux, avec des fusils ? D’abord dans les jambes, puis à la tête ? Femmes, vieillards et petits enfants ? Ou peut-​​être au canon ? Et combien de soldats refuseraient-​​ils d’obéir ? Deux ? Trois ? Des cen­taines ? Y a-​​t-​​il une limite au nombre de gens tués en une fois aux check­points, et qui sor­tirait la société israé­lienne de l’apathie, de l’indifférence et du déni ? Cinq ? Six ? Des cen­taines de tués ?

Haaretz, 27 février 2008 Version anglaise : The break­through that did not happen