L’inflation - Un autre mur entre Israël et les territoires palestiniens occupés

Alternative Information Center , jeudi 12 février 2004

En 2003, l’économie israé­lienne a connu une inflation moyenne négative pour la pre­mière fois de son his­toire. Ces -1,9 % d’inflation sont devenus le sujet brûlant des conver­sa­tions dans les medias et les milieux écono­miques. Cependant, tandis que l’inflation israé­lienne moyenne était négative, l’inflation moyenne des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés (TPO) restait positive et élevée

En 2003, l’économie israé­lienne a connu une inflation moyenne négative pour la pre­mière fois de son his­toire. Ces -1,9 % d’inflation sont devenus le sujet brûlant des conver­sa­tions dans les medias et les milieux écono­miques. Cependant, tandis que l’inflation israé­lienne moyenne était négative, l’inflation moyenne des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés (TPO) restait positive et élevée. Voyons tout d’abord de plus près l’inflation en Israël et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés :

Année ; Israël ; TPO ; écart cumulé *  1999 : 1,3 ; 5,5 ; 4,2 ; 2000 : 0,0 ; 2,7 ; 6,9 ; 2001 : 1,4 ; 2,1 ; 7,6 ;  2002 : 6,5 ; 5,7 ; 6,8 ; 2003 : -1,9 ; 3,8 ; 12,5

* L’écart concerne les chan­ge­ments de prix depuis 1999 jusqu’à l’année pertinente.

Il est aisé de voir que l’inflation n’a pas suivi le même schéma dans les deux économies. Depuis 1999(l’effondrement matériel des accords d’Oslo) et 2000 (le déclen­chement de la seconde Intifada), on assiste à un accrois­sement constant de l’écart entre les prix israé­liens et pales­ti­niens. Les prix à la consom­mation aug­mentent de façon sen­sible chaque année dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés tandis que leur crois­sance est bien plus lente en Israël (pas d’inflation du tout en 2000 et une inflation négative en 2003). En 2001 seulement, Israël a connu une inflation légè­rement plus élevée que dans les TPO. Depuis 1999, l’écart est arrivé à un sommet de 12,5%.

Raisons de la déflation israélienne

La prin­cipale origine de la déflation israé­lienne n’est que trop évidente. La baisse des prix découle de l’érosion per­ma­nente des revenus de la plupart des consom­ma­teurs. La récession que tra­verse actuel­lement l’économie israé­lienne a présidé à une redis­tri­bution radicale du revenu au sein de la société israé­lienne, des tra­vailleurs à faible revenu et des per­sonnes dépendant de l’aide du gou­ver­nement au profit des magnats du monde des affaires.

Ce mou­vement s’exprime par la montée du chômage et la baisse des salaires. Le pouvoir d’achat du tra­vailleur moyen s’est trouvé gra­vement entamé. De même, le revenu des classes supé­rieures s’est accru, mais cet accrois­sement s’est mani­festé dans la valeur crois­sante des avoirs finan­ciers tels que les actions et les obli­ga­tions, qui n’entrent pas dans le calcul de l’indice des prix à la consom­mation (CPI) et n’apparaissent donc pas dans les chiffres offi­ciels concernant l’inflation. La demande de pro­duits de consom­mation élémen­taires a sérieu­sement décliné, étant donné que les béné­fi­ciaires de la redis­tri­bution des revenus ne peuvent absorber que des quan­tités limitées de pain et de sucre.

L’économie israé­lienne se trouvant absorbée par une course à la bourse (qui com­mence à donner des­signes d’essoufflement), le marché actuel des pro­duits de consom­mation se trouve rela­ti­vement abandonné.

Pourquoi l’inflation palestinienne est-​​elle aussi élevée ?

L’économie pales­ti­nienne étant très étroi­tement liée à l’économie israé­lienne, on pourrait s’attendre à ce que les prix, par exemple, fluc­tuent dans le même sens en Israël et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. Pourtant, l’accroissement de l’écart entre les prix en Israël et dans les TPO pré­sente un tableau tout à fait différent.

Il est évident que l’augmentation des prix dans les TPO ne découle pas d’une crois­sance du pouvoir d’achat moyen des Pales­ti­niens. De fait, le pouvoir d’achat per­sonnel moyen des Pales­ti­niens a diminué de 23% en 2002, puis encore de 23% en 2003. Depuis le début de l’Intifada en l’an 2000, il s’est dégradé de plus de 45%.

Depuis l’an 2000, la consom­mation moyenne privée a baissé de près de 33%, mais les impor­ta­tions ont décliné de plus de 48% (en raison des limi­ta­tions israé­liennes sur les­quelles nous revien­drons). Cela signifie que les Pales­ti­niens sont de plus en plus dépen­dants de leur propre pro­duction pour sur­vivre (et de l’aide étrangère).

La capacité pales­ti­nienne à pro­duire s’est trouvée gra­vement lésée par les attaques et les fer­me­tures israé­liennes. Pour situer la gravité de ces attaques, nous indi­querons que les pertes occa­sionnées par la des­truction par l’armée israé­lienne de pro­priétés privées et d’infrastructures ont repré­senté 643 mil­lions de dollars US entre 2000 et 2002. D’autre part, la pos­si­bilité pour l’industrie locale d’importer s’étant trouvée encore davantage réduite, l’industrie et l’agriculture pales­ti­niennes décli­nantes se trouvent en butte à une pression crois­sante pour répondre à la demande de toute la popu­lation. Cette situation entraîne évidemment un accrois­sement des prix, les gens se trouvant en com­pé­tition pour l’acquisition de rares marchandises.

Selon la Banque Mon­diale, ce sont les coûts de transport qui repré­sentent le prin­cipal moteur de l’augmentation des prix dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. Une entre­prise de conseil a illustré la façon dont la poli­tique israé­lienne empêche les impor­ta­tions et ren­chérit le transport en suivant l’itinéraire d’un char­gement de pro­duits de consom­mation qui s’acheminait vers Gaza.

Le conteneur a été retenu 40 jours au port israélien pour un coût de 50 US$ par jour. Les règle­ments exi­geant un grand nombre de palettes même pour un conteneur, le char­gement en question (qui mesurait la moitié d’une palette) a été chargé sur un camion qui trans­portait deux remorques. Le camion a dû patienter deux ou trois nuits au point de passage de Karni avant de recevoir l’autorisation de ren­contrer un camion pales­tinien qui attendait de l’autre côté du barrage. Le conteneur a dû être trans­bordé d’un camion à l’autre en vertu des célèbres règle­ments ’back-​​to-​​back’ inventés par les auto­rités israé­liennes pour éviter que des camions ne tra­versent la frontière.

Lorsque le conteneur est enfin déchargé à Gaza, il ne lui est pas permis de retourner en Israël, ce quio­blige la société impor­ta­trice à payer à la société de transport une com­pen­sation de 2.000 $US.

En fin de compte, ce conteneur chargé de 4.000 $US d’ustensiles de cuisine a dû payer 443 dollars de coûts d’entreposage aux auto­rités por­tuaires israé­liennes, 2.000 $US de transport et 2.000 $US pour le conteneur. Lorsqu’on l’a ouvert, on a constaté que 1.500 $US de mar­chan­dises avaient été volés au cours de ce long pro­cessus (presque deux mois !), alors que les mar­chan­dises étaient sensées se trouver sous la pro­tection des auto­rités israé­liennes. La société impor­ta­trice a ainsi fini par payer 8.443 $US pour 2.500$US de mar­chan­dises (soit 337,7% de leur valeur).

Voici pourquoi les impor­ta­tions pales­ti­niennes sont en baisse tandis que les prix aug­mentent. Aussi dif­ficile que ce soit à ima­giner, selon la Banque Mon­diale, le prix du transport de pas­sagers a contribué à aug­menter l’indice des prix encore plus que le coût du transport de mar­chan­dises. Ceci est dû à la nécessité d’utiliser un grand nombre de taxis et de réa­liser un nombre infini de ten­ta­tives avant de pouvoir enfin se rendre à des­ti­nation (non seulement pour des des­ti­na­tions en Israël même, mais surtout pour se rendre au village voisin ou dans la ville d’à-côté, ce qui implique également de contourner les bar­rages rou­tiers intérieurs).

En conclusion, l’inflation, si elle obéit à des méca­nismes dif­fé­rents en Israël et dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés, puise à la même racine. Les poli­tiques israé­liennes, res­pon­sables de la pro­fonde récession qui frappe l’économie israé­lienne et entraîne la déflation, sont également à l’origine des dif­fi­ciles condi­tions de l’économie pales­ti­nienne qui entraînent l’inflation.

Sources :(1) Twenty-​​Seven Months - Intifada, Clo­sures and Pales­tinian Eco­nomic Crisis, An Assessment, The World Bank, May 2003, Jeru­salem. (Vingt-​​sept mois d’Intifada, Fer­me­tures et crise écono­mique pales­ti­nienne - Une évalu­tation - Banque Mon­diale, 2003, Jérusalem)(2) Massar Asso­ciates, A Strategy for Private Sector Deve­lopment in the West Bank and Gaza : From Crisis to Sus­tai­nable Growth (Une stra­tégie de déve­lop­pement du secteur privé en Cis­jor­danie et à Gaza : de la crise à la crois­sance durable)