L’incroyable détresse des Palestiniens réfugiés au Liban

T. Hocine, lundi 20 octobre 2008

A travers les ruines de Nahr El Bared, loin du monde

Le camp de réfugiés pales­ti­niens de Nahr El Bared dans le nord du Liban porte mal son nom. Le Nahr existe tou­jours. C’est la rivière qui le tra­verse avant de se jeter dans la belle baie de Tripoli, la grande métropole du nord-​​liban. Un camp avec vue sur la mer, avant de lui tourner le dos et de faire face à un déluge de feu. Mais l’a-t-il été un jour même si on dit de lui qu’il fut un centre com­mercial important et qu’il faisait vivre une région entière ?

Les mau­vaises langues diront de lui qu’il était également, sinon beaucoup plus, le royaume de la contre­bande et depuis peu le refuge d’un grou­puscule dénommé Fateh El Islam.

Quelle super­cherie quand on sait que les Pales­ti­niens avaient tout sauf l’essentiel ! Une identité, une exis­tence avec des droits nationaux, pas ceux qu’Israël et ses alliés veulent leur octroyer au mépris de toute justice. Les réfugiés pales­ti­niens de Nahr El Bared comme du reste ceux des onze autres camps épar­pillés au Liban avaient tout juste le droit d’exercer cer­tains métiers, et de ne sortir du camp que les pieds devant ou pour un autre exil.

C’est la conclusion que l’on dégage après une courte visite. Pas besoin de tout visiter pour se rendre à cette évidence et pour beaucoup il incarne à lui tout seul toute la détresse du peuple pales­tinien. On naît et on meurt réfugié.

Les télé­vi­sions du monde entier ont rap­porté des images de la vie dans la bande de Ghaza sous blocus israélien. A Nahr El Bared, a fini par admettre l’ambassadrice de Grande-​​Bretagne au Liban, c’est pire. Mais cela veut dire quoi au juste pour une opinion inter­na­tionale privée de repères et d’instruments de mesure et qui croit libérer sa conscience en expé­diant quelques sacs de riz ou de farine ? Là est toute l’erreur.

Pour tous ceux qui ne connaissent rien de cette réalité et qui viennent de Bey­routh après avoir longé une magni­fique auto­route côtière et relevé l’opulence de cette région, c’est véri­ta­blement le choc. Il suffit juste de quitter la grande route un peu à la sortie de Tripoli, en allant vers le nord, là où se sont perdus deux jour­na­listes amé­ri­cains et où les forces de sécurité liba­naises traquent ceux qu’elles accusent de pré­parer des attentats. L’armée a annoncé l’arrestation d’une « cellule ter­ro­riste » dans le nord du pays, res­pon­sable des attentats qui ont eu lieu der­niè­rement à Tripoli. Selon le quo­tidien As Safir, la cellule « envi­sa­geait une attaque contre un bus de l’armée sur la route Beyrouth-​​Tripoli et se pré­parait à attaquer le QG des FSI dans le quartier d’Achrafieh, à Bey­routh ». Qui se sou­vient de Achrafieh ? C’est là jus­tement où a été déclenchée la guerre civile le 13 avril 1975.

Retour à Nahr El Bared où cette impression de déjà vu devient abs­traite si elle n’est pas rap­portée à une situation d’ensemble. On a beau parler de tsunami ou de trem­blement de terre, au regard des des­truc­tions causées au camp par des mois de combats entre l’armée liba­naise et les com­ba­tants du Fatah El Islami, une orga­ni­sation jusque-​​là inconnue, mais les dégâts d’ici ne sont pas ceux d’ailleurs, avec ce qui paraît insensé, une voie ou plutôt une route dans un camp qui n’avait que des ruelles. Une route qui monte, posée sur des maisons en ruines, ou encore des maisons sous une route : une image apo­ca­lyp­tique. Des cookies que l’on écrase, avait alors dit une jeune employée d’une orga­ni­sation humanitaire.

Les dégâts doivent être rap­portés au statut des habi­tants de Nahr El Bared. Ce sont des réfugiés pales­ti­niens contraints de quitter leur foyer et leur terre lors de la guerre de 1948. Avec trente mille per­sonnes ou encore cinq mille familles, ils peuplent l’un des douze camps de réfugiés pales­ti­niens au Liban, une pré­sence régie par les accords arabes de 1969 et de 1974. Des accords qui per­mettent d’avoir un refuge et un matricule auprès des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires chargées de pourvoir à leurs besoins. Elles leur ont donné un statut, mais pas une identité. C’est trop leur demander, et ce rôle incombe aux Etats pour qui la notion de justice n’est pas la même pour tout le monde. Un trai­tement au cas par cas, ce qui rajoute à la détresse des Pales­ti­niens, même ceux des ter­ri­toires que l’on disait passés à l’autonomie.

Et dire que même le plus connu des Pales­ti­niens, Yasser Arafat, est mort dans son exil, lui qui sou­haitait être enterré à El Qods. Mais, il s’est heurté au refus de l’occupant israélien. Un trom­perie, puisque ces ter­ri­toires ont été réoc­cupés par Israël dans un silence com­plaisant de la com­mu­nauté internationale.

Pas besoin de visite guidée à Nahr El Bared si de tels para­mètres sont ignorés ou occultés, parce qu’ a priori, la douleur est la même partout, mais la détresse et le désespoir ont parfois une image sauf à se prendre pour un enfant gâté. Oum Khalil a profité de notre pré­sence pour se plaindre des des­truc­tions causées par l’armée liba­naise et nous a fait savoir qu’elle et sa famille ont perdu les économies réa­lisées par leurs trois enfants émigrés en Allemagne.

Une pré­cision, Nahr El Bared n’est pas un ali­gnement de tentes. C’est beaucoup plus le royaume du par­paing, puisque des maisons ont été construites en dur, parce que l’exil durait et per­sonne ne pouvait fixer un délai, sauf à faire des pro­messes aux­quelles per­sonne ne croira, même pas leur auteur. Et les Pales­ti­niens ont vu plu­sieurs géné­ra­tions d’entre eux vivre dans l’exil, avec tout au plus une carte de réfugié pour toute identité et un matricule qui leur permet d’accéder à cer­tains ser­vices que leur apportent les orga­ni­sa­tions huma­ni­taires. Et dans le cas de Nahr El Bared, il a été relevé à quel point les Pales­ti­niens avaient tout fait pour amé­liorer leur ordi­naire. Grâce à leur dyna­misme, ils ont fait de ce camp un vaste espace de com­merce qui rayonne bien au-​​delà du ter­ri­toire libanais, en Syrie, très exac­tement de laquelle il n’est pas très éloigné.

Mais que peut-​​on faire de plus quand les lois du pays d’accueil vous empêchent d’exercer le métier de votre choix ? Réfugié et rien d’autre. Réduit à cette inac­tivité qui entre­tient le désespoir, sauf bien entendu à vouloir fuir cet statut et aller ailleurs, un ailleurs peut être moins pré­caire mais qui permet d’exister en tant qu’individu. En attendant le retour. Ah ! ce concept objet de tant de négo­cia­tions et auquel les Pales­ti­niens refusent de renoncer. Et comme beaucoup de camps pales­ti­niens, celui de Nahr El Bared est devenu un champ de bataille.

Les guerres inter­pa­les­ti­niennes des décennies écoulées n’ont pas encore été oubliées, voilà qu’une autre sur­vient, alors même que l’on croyait que les camps étaient suf­fi­samment encadrés par des repré­sen­tants de l’Autorité pales­ti­nienne. En très peu de temps, celle-​​ci a été balayée par une orga­ni­sation inconnue, cette der­nière prenant même pour cible l’armée liba­naise à laquelle elle a infligé de lourdes pertes. Et celle-​​ci a utilisé ses gros moyens pour enrayer cette machine. Et elle n’a pas fait dans le détail comme en attestent les incroyables des­truc­tions. Pour ainsi dire, le camp, passé sous le contrôle de l’armée liba­naise depuis qu’elle s’en est emparé, est tota­lement détruit, puisque sa recons­truction est envi­sagée et même entamée. Il est devenu le champ d’activité des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires, très nom­breuses il est vrai. Leur pré­sence suscite même des voca­tions, avons nous constaté sur place.

Un pal­liatif. Et encore, quand l’argent ne manque pas, car même l’humanitaire n’échappe pas au poli­tique sous pré­texte de com­battre la cor­ruption pré­sumée au sein de l’Autorité pales­ti­nienne, alors même que l’aide est dis­tribuée par ces ONG. L’ambassadrice de Grande-​​Bretagne au Liban a d’ailleurs relevé que les réfugiés pales­ti­niens au Liban figurent parmi les plus pauvres. Et dire que sans moyens, le camp de Nahr El Bared assurait jusqu’ à 30% de l’économie du Nord. Sans que l’on sache comment ni même pourquoi, et les ques­tions sur ce sujet se bous­culent, sans jamais avoir de réponse, il est devenu un incroyable champ de bataille. Les combats avaient fait plus de 400 morts, dont 168 soldats. Dif­ficile dans une telle situation d’accepter ce qui tient lieu de bilan offi­cieux. S’il n’y a que qua­rante morts parmi la popu­lation civile, c’est parce que celle-​​ci a pu fuir dès le début des combats, nous explique-​​t-​​on. Inutile de chercher une plus grande expli­cation. C’est à prendre ou à laisser.

En tout cas, une véri­table chape de plomb enve­loppe le camp. Une fois le calme revenu, des familles ont pu retourner dans un chez soi bien pré­caire. Cer­taines ont tout perdu, mais elles s’accrochent à quelque chose de bien déri­soire, mais qui sym­bolise la vie. Comme ces enfants qui ont créé une joyeuse cohue. Inutile de leur demander ce qu’ils feront quand ils ces­seront d’emprunter le chemin de l’école. On a même vu un mar­chand de cos­mé­tiques rouvrir sa bou­tique dans une ruelle du camp, non loin d’un point de contrôle de l’armée liba­naise. Une bien curieuse coexis­tence, peut-​​être sou­haitée, mais jamais réalisée.

Les Pales­ti­niens pré­fèrent ne pas en parler, mais ils ne cachent pas au moins leur gêne en se sou­mettant aux contrôles de l’armée liba­naise à chacun de leurs dépla­ce­ments en dehors du camp. Déjà que leur espace et surtout leur horizon n’étaient pas clairs, sinon tout sim­plement bouchés, les voilà cette fois à prier encore plus pour le retour, ce rêve caressé depuis tant d’années. Là est le drame des réfugiés pales­ti­niens qui ne res­semblent pas aux mil­lions d’autres à travers le monde, un monde qui leur tourne le dos et qui sont sa mau­vaise conscience. Et dire que cer­tains n’ hési­teront pas à demander à ces Pales­ti­niens de faire preuve de patience et de ne pas uti­liser les moyens qui peuvent faire mal à Israël bien entendu qui les main­tient dans cette condition d’êtres en quête d’existence. Quant à eux, ils assument plei­nement leur identité de peuple.