L’immense désarroi des Palestiniens

Hassane Zerrouky, jeudi 28 juin 2007

Dans les ter­ri­toires occupés, entre mur d’annexion et contrôles quo­ti­diens de l’armée israé­lienne, les habi­tants ont du mal à croire en l’avenir.

Le sommet israélo-​​arabe de Charm el-​​Cheikh, qui démarrait hier soir (voir ci-​​contre), laisse per­plexe la rue pales­ti­nienne. Les Pales­ti­niens ont la tête ailleurs. Leur quo­tidien n’a guère changé. L’armée israé­lienne n’a pas l’intention d’assouplir les mesures de sécurité. Les per­sonnes se rendant d’une localité à une autre dis­tante d’à peine quelques kilo­mètres mettent plus d’une heure, parfois le triple, pour arriver au lieu où ils doivent se rendre. Alors qu’il faut à peine vingt minutes pour se rendre de Bethléem à Jéru­salem, dimanche, il a fallu attendre près de deux heures sous un soleil de plomb pour passer les deux bar­rages de contrôle situés juste à la sortie de la ville.

« Les fins de mois sont très difficiles »

Dans leur cabine cli­ma­tisée, devant laquelle passent les auto­mo­bi­listes, les mili­taires israé­liens font durer le plaisir. « Ça dépend des jours, dit Yahia, assistant à la Croix-​​Rouge inter­na­tionale. Mais depuis les événe­ments de Gaza ils mul­ti­plient les tra­cas­series. » Yahia, qui parle cou­ramment l’hébreu, s’adresse aux soldats dans cette langue. « Beaucoup de ces soldats, notamment ceux d’origine russe, éthio­pienne, ou fraî­chement arrivés des États-​​Unis, ne parlent même pas l’hébreu. Ils sont souvent surpris quand je leur parle dans cette langue. Pour moi, ça facilite les choses », dit-​​il d’un air malicieux.

Hier, selon le quo­tidien Haaretz, des res­pon­sables des ser­vices de sécurité ont annoncé qu’Israël n’assouplira pas les mesures prises dans les ter­ri­toires occupés tant que l’Autorité pales­ti­nienne ne prendra pas de mesures pour réprimer les « ter­ro­ristes ». Pas plus qu’il ne déblo­quera tout l’argent - montant estimé à plus de 800 mil­lions de dollars - pro­venant des taxes sur les pro­duits importés et gelés depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas. Certes, Olmert s’est engagé à débloquer 300 mil­lions de dollars. « C’est déjà ça de gagné. Mais pourquoi ne débloque-​​t-​​il pas tout l’argent », dit Aïssa, employé à la muni­ci­palité de Bethléem ? À l’instar d’Aïssa, ils sont près de 300 000 fonc­tion­naires, forces de sécurité com­prises, qui ne touchent que 50 % de leur salaire tous les quatre mois. « Je vis à crédit. Les fins de mois sont très dif­fi­ciles », assure-​​t-​​il.

Samir, quarante-​​cinq ans, guide tou­ris­tique, guette tous les jours les autocars déversant les tou­ristes venant visiter la basi­lique de la Nativité. Pour ce chrétien, père de quatre enfants, « les tou­ristes sont moins nom­breux qu’avant, on gagne moins d’argent, et la construction du mur a encore com­pliqué les choses ». Du sommet de Charm el-​​Cheikh, il n’attend pas grand-​​chose. « Le mur sera encore là. Et l’Occident ne lèvera pas le petit doigt », dit-​​il.

Peu de crédit accordé au sommet

Nadia, assis­tante sociale, est, quant à elle, interdite de sortie de Bethléem. Elle ne possède pas cette fameuse carte de résident lui per­mettant de se rendre à Jéru­salem. En effet, en 2006, selon l’ONG israé­lienne de défense des droits de l’homme, B’Tselem, 1 363 Pales­ti­niens natifs de Jéru­salem se sont vu retirer cette carte sous divers pré­textes. Cela signifie concrè­tement qu’ils n’ont plus aucun droit dans la ville et leurs habi­ta­tions seront confis­quées au profit des colons nou­vel­lement arrivés. Elle ne cache pas son pes­si­misme : « Je crois que cela va être encore plus dif­ficile qu’avant. Les gestes d’Olmert, soi-​​disant pour aider l’Autorité pales­ti­nienne, c’est du pipeau. » [1]

Dans toute la Cis­jor­danie, il est bien rare de ren­contrer un Pales­tinien accordant un quel­conque crédit au sommet de Charm el-​​Cheikh. « Il y a eu les accords d’Oslo que Sharon a remis en cause, puis je ne sais combien de sommets entre Israé­liens et Pales­ti­niens sans aucun résultat positif, ensuite la feuille de route, et notre situation n’a fait qu’empirer. Israël ne veut pas la paix, il ne veut pas d’un État pales­tinien. Et le coup de force du Hamas est du pain béni pour Olmert », explique un res­pon­sable du Fatah de Beit Hanine, près de Jéru­salem, qui, pourtant, sou­tient Mahmoud Abbas.

[1] voir l’Orient le Jour : Treize Pales­ti­niens ont été tués le 27 juin, dont huit acti­vistes et un garçon de 12 ans, par des tirs ou des obus israé­liens dans le quartier de Chou­jaïya, dans la ville de Gaza, et à Khan Younès, dans le sud du ter­ri­toire pales­tinien, selon des sources médi­cales. Lors de deux incur­sions, des combats ont opposé les soldats israé­liens à des acti­vistes. Le Hamas et le Jihad isla­mique, dont six membres ont été tués, ont affirmé que leurs com­bat­tants avaient tiré des roquettes de type RPG sur les troupes israéliennes.

Au moins qua­rante Pales­ti­niens ont été blessés par les tirs de l’armée israé­lienne qui a utilisé blindés et bull­dozers dans les deux sec­teurs, selon les sources médi­cales. Deux soldats ont été légè­rement blessés. Un porte-​​​​parole mili­taire israélien a confirmé « des opé­ra­tions dans la ville de Gaza et à Khan Younès » et précisé que « des Pales­ti­niens ont tiré des roquettes anti­chars contre nos troupes inter­venues pour faire face à des menaces terroristes ».

Ce regain de vio­lence sur­vient deux jours après un sommet qui a réuni à Charm el-​​​​Cheikh en Égypte le Premier ministre israélien Ehud Olmert et le pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas aux côtés du roi Abdallah II de Jor­danie et du pré­sident égyptien Hosni Mou­barak. Ce sommet visait surtout à ren­forcer M. Abbas, chef du Fateh, face au Hamas, qui a pris le contrôle de toute la bande de Gaza le 15 juin après avoir défait les forces fidèles au Fateh au terme d’une semaine de combats qui ont fait 115 morts. Dans cette pers­pective, M. Olmert a annoncé la libé­ration pro­chaine de 250 pri­son­niers du Fateh et s’est engagé à « trans­férer sur une base régu­lière » à l’Autorité pales­ti­nienne des cen­taines de mil­lions de dollars en revenus fiscaux col­lectés et gelés depuis de nom­breux mois par Israël.

M. Abbas a condamné « les actes cri­minels » israé­liens après les incur­sions à Gaza, alors que le Hamas a dénoncé un « mas­sacre barbare » qui constitue « le premier fruit san­glant du sommet de Charm el-​​​​Cheikh ».