L’identité paradoxale des Palestiniens de Jérusalem-Est

Les résidents arabes de Jérusalem se sentent à la fois déconnectés de leurs « frères » palestiniens de Cisjordanie et affaiblis par la politique israélienne.

Mélinée Le Priol, La Croix, lundi 14 novembre 2016

La police israélienne contrôle les entrées et les sorties des résidents de la partie arabe de Jérusalem. / Nir Alon/Zuma/REA

« Dans le passé, les Palestiniens de Cisjordanie considéraient que nous, les Palestiniens de Jérusalem, avions plus de chance qu’eux. Plus maintenant. Certains me disent parfois : que Dieu vous aide ! » Karim Jubran vit à Beit Safafa, l’un des quartiers de Jérusalem-Est, la partie arabe de la Ville sainte. Ces dernières années, il y a constaté la détérioration du niveau de vie, à mesure que progressait la colonisation israélienne. Aux 313 000 résidents arabes de Jérusalem-Est s’ajoutent en effet désormais 200 000 colons juifs.

Les habitants résistent en restant là. Si les musulmans se sentent responsables de la défense de l’esplanade des Mosquées, les 2 % de chrétiens palestiniens de la ville restent par crainte de voir leur communauté disparaître. Leur quotidien se résume parfois à se justifier d’exister, en conservant par exemple la moindre facture d’électricité, le moindre récépissé prouvant qu’ils vivent bien ici.

Car les autorités israéliennes leur demandent régulièrement des comptes, menaçant de leur retirer le statut de résident de Jérusalem. Or cette « carte bleue » offre des avantages considérables, enviés par nombre de leurs congénères en Cisjordanie et à Gaza : assurances, sécurité sociale, et la possibilité de se déplacer des deux côtés du mur. « Les autres Palestiniens nous imaginent à la plage tous les jours ! », sourit le jeune Ishaq du quartier de Silwan, qui ne voyage en Israël que « deux, trois fois par an ». Cette carte permet aussi à la plupart des habitants arabes de Jérusalem de travailler avec des Israéliens, tandis que les Cisjordaniens ont de grandes difficultés à obtenir un permis de travail en Israël depuis 2002.

Mais est-ce suffisant ? Pour le chrétien Afif Amireh, la vie à Jérusalem-Est relève parfois du casse-tête administratif. Ces temps-ci en particulier, il est contrarié par deux laborieuses procédures. D’un côté la candidature annuelle de son épouse, originaire de Bethléem, pour renouveler son statut d’« accompagnante » d’un résident de Jérusalem. De l’autre, le procès de ses parents contre l’État hébreu, qui menace de démolir leur immeuble du quartier de Beit-Hanina parce que le bâtiment dépasse les trois étages réglementaires. Cette année, 112 maisons arabes ont été détruites à Jérusalem-Est, selon l’ONG israélienne Ir Amim.

Conquise par Israël en 1967, puis annexée à l’encontre du droit international, la partie est de la Ville sainte fait l’objet d’une politique israélienne ambivalente. Car Israël­, qui ambitionne de présenter Jérusalem comme une ville unifiée, néglige ses quartiers arabes. Les ordures n’y sont pas toujours ramassées, les rues n’y possèdent ni trottoirs ni éclairage public, le système éducatif y est calamiteux… Ces quartiers ne reçoivent que 10 % des budgets municipaux alors qu’ils abritent 37 % des 850 000 habitants de la ville, de sorte que 80 % de cette population vit sous le seuil de pauvreté, avec un niveau d’éducation moins élevé qu’en Cisjordanie.

Ces Palestiniens estiment qu’Israël­ cherche ainsi à les « pousser dehors », ce que nuance toutefois l’analyste israélien Ofer Zalzberg. Pour lui, l’opinion publique israélienne se montre paradoxalement défavorable à une « israélisation » trop brutale de Jérusalem-Est. « Beaucoup d’Israéliens craignent pour leur sécurité, dans le scénario d’une Jérusalem unifiée (sans plus de partie ouest israélienne ni est palestinienne, NDLR), explique le chercheur. Ils redoutent aussi, à terme, une balance démographique favorable aux Palestiniens. »

De plus en plus de Palestiniens de Jérusalem-Est passent le pas en demandant la citoyenneté israélienne qui leur est proposée, et qui leur permet de jouir d’un statut plus durable que celui de simple résident. Il leur permet aussi de voyager plus facilement grâce à un passeport israélien. Israël­ répond peu à ces demandes depuis 2014. Elles n’en sont pas moins révélatrices d’un état d’esprit : devenus israéliens par pragmatisme, ces 5 % de Hiérosolymitains arabes semblent avoir perdu l’espoir de voir naître un jour un État palestinien ayant Jérusalem pour capitale.