L’huile d’olive au coeur de l’économie palestinienne

Monique Etienne, Pour la Palestine n°45, mardi 10 mai 2005

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Du 12 au 19 février, répondant à l’invitation de l’AFPS04, une délé­gation des Alpes de Haute-​​Provence s’est rendue en Palestine pour l’inauguration du moulin oléicole de Saïda (région de Tul­karem) dont l’AFPS04 a cofi­nancé la réno­vation et l’achat de cuves de sto­ckage en inox.

Du 12 au 19 février, répondant à l’invitation de l’AFPS04, une délé­gation des Alpes de Haute-​​Provence conduite par Jean-​​Louis Bianco, pré­sident du Conseil général et député socia­liste, et com­posée du maire de Sainte Tulle et conseiller général, Yannick Phi­lip­poneau, de Gérard Paul, maire adjoint des Mées, du pré­sident de la Chambre d’agriculture et du directeur de l’Etablissement agricole de Car­mejane, s’est rendue en Palestine pour l’inauguration du moulin oléicole de Saïda (région de Tul­karem) dont l’AFPS04 a cofi­nancé la réno­vation et l’achat de cuves de sto­ckage en inox. Ega­lement au pro­gramme, des ren­contres poli­tiques de haut niveau avec le ministre adjoint des Affaires étran­gères, le vice-​​président du Conseil légis­latif, le ministre des Col­lec­ti­vités locales, le vice-​​ministre de l’agriculture… et des entre­tiens avec Mes­sieurs Abed Rabbo, Mustafa Bar­ghouti et Saeb Bamya. Cette délé­gation était pré­cédée par une mission tech­nique pour tra­vailler sur notre projet de struc­tu­ration d’une filière pales­ti­nienne d’une huile d’olive de qualité.

Un projet qui s’avère essentiel pour l’économie palestinienne sinistrée.

Plus nous nous rendons sur place, plus nous véri­fions la per­ti­nence de notre projet. Cette fois, nous avons été encore davantage frappés par la dégra­dation des condi­tions de vie, la montée de la pau­vreté dans les cam­pagnes et la nécessité absolue d’offrir des débouchés écono­miques aux pro­duc­teurs, notamment en ouvrant de nou­veaux marchés pour l’huile d’olive pales­ti­nienne qui mal­heu­reu­sement ne se vend pas ou à des prix qui ne couvrent pas le prix de revient. La mévente chro­nique depuis le début de la deuxième Intifada pèse très lourd dans l’absence de pers­pec­tives pour les fer­miers et porte atteinte à leur volonté de résis­tance. Dans de nom­breux vil­lages, les fer­miers nous ont avoué leur décou­ra­gement, cer­tains pro­duc­teurs ayant même cessé de soigner leur verger ou de récolter toutes les olives, d’autant que la pro­duction cette année était abon­dante. D’autres ont com­mencé à chercher des cultures de sub­sti­tution. Ceci a des consé­quences néfastes sur l’entretien des arbres qui ne pro­duisent plus qu’à 20% de leurs capa­cités et sur la qualité, car les fer­miers se dés­in­ves­tissent à un moment où il fau­drait qu’ils soient motivés pour gagner cette bataille de la qualité.

Partout, à Nazlet-​​Issa, à Dar el Assoun, dans la région de Tul­karem, mais aussi à Beita, région de Naplouse ou dans la région de Qal­qilya, la même inquiétude, la même pression : « Notre pro­blème c’est la com­mer­cia­li­sation de l’huile. Nous avons des stocks. Aidez-​​nous à vendre à des prix cor­rects. » A Beita, l’olivier c’est 90% des terres cultivées. A Nazlet Issa c’est aujourd’hui, après la fer­meture du marché avec Israël et la construction du mur, 80% des revenus. « La pau­vreté aug­mente avec les limites imposées à notre liberté. Israël a la mainmise sur nos marchés, sur l’eau. Le mur finit de détruire la colonne ver­té­brale de notre économie. Avant l’occupation israé­lienne, nous étions un peuple d’agriculteurs. La colo­ni­sation nous a obligés à vendre notre force de travail en Israël qui nous a rendus dépen­dants. Aujourd’hui, le mur nous empêche de tra­vailler chez eux. Nous sommes rede­venus des agri­cul­teurs, sans moyens, sans terre, sans marché. Israël a fait de nous un peuple de néces­siteux. Avant l’Intifada, je vendais mon huile sur le marché local jusqu’à Gaza. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus cir­culer. Si nous pou­vions nous déplacer, nous pourrions tra­vailler. C’est la pre­mière condition pour la paix », nous dit le maire de Dar el-​​Assoun.

L’urgence : améliorer les revenus des fermiers

Pourtant l’huile d’olive reste un atout incon­tour­nable pour une stra­tégie de déve­lop­pement et de sou­ve­raineté ali­men­taire qui se fixe trois prio­rités :
- per­mettre aux agri­cul­teurs de résister aux menaces de transfert,
- assurer la survie,
- amé­liorer les revenus des familles. Soixante pour cent du peuple pales­tinien vit dans le monde rural, d’où l’importance de créer des sources d’emploi. L’agriculture repré­sente 16% de la force de travail et 40 % du PNB. L’huile d’olive pales­ti­nienne est consi­dérée comme la pro­duction la plus impor­tante dans le secteur agricole pales­tinien. Elle constitue 27% du total de la pro­duction agricole. Par consé­quent, l’huile d’olive est une très impor­tante source de revenu pour 70 560 fer­miers, repartis dans les dif­fé­rentes régions. La moyenne de la pro­duction d’huile d’olive de ces dix der­nières années est de 23 000 tonnes. La moyenne annuelle de consom­mation d’huile d’olive, en Cis­jor­danie et à Gaza, est d’environ 8 à 9 000 tonnes. En 2002, l’aire totale de la pro­duction repré­sentait plus de 88 061 hec­tares d’oliveraies avec une pro­duction totale de 153 476 tonnes d’olives. La réserve d’huile d’olive s’étendait à 35 784 tonnes en octobre 2002. Il y a donc sur­pro­duction de 12 à 13 000 tonnes par an et en consé­quence, une chute des cours de l’ordre de 50 %.

Avant la deuxième Intifada, le marché de l’huile d’olive était lar­gement ouvert vers Israël notamment en direction des popu­la­tions arabes pales­ti­niennes. Le marché israélien importait de 4 à 5 000 tonnes par an. Aujourd’hui Israël importe l’huile d’olive de Turquie, de Grèce et d’Italie, à des prix rela­ti­vement bas. Le cours du litre d’huile direc­tement rémunéré aux pro­duc­teurs variait de 3,5 euros pour le cours le plus bas à 5,2 euros pour le cours le plus haut. Il est à moins de 2 euros actuel­lement. Le mur, par l’annexion de ter­ri­toires à l’intérieur de la ligne verte, sépare des vil­lages pales­ti­niens et empêche, au-​​delà des consé­quences humaines désas­treuses, les échanges com­mer­ciaux. Les check-​​points ralen­tissent, voire immo­bi­lisent la cir­cu­lation des denrées jusqu’à rendre presque impos­sible leur mise en marché. Sachant que l’olivier constitue l’une des prin­ci­pales sources de revenus des zones rurales de Palestine, il est ainsi apparu néces­saire d’aider de toute urgence à l’organisation d’un marché qui ne peut être de toute évidence qu’orienté vers l’exportation.

Ce constat et cette hypo­thèse ont donné lieu en 2004 à la mise en œuvre d’une action pilote orga­nisée autour de trois moulins (Saïda, Biddya et Qabalan) qui ont reçu l’appui financier du Consulat général de France et de l’AFPS 04, à hauteur de 43 000 euros. Suite à un voyage d’étude d’une délé­gation de cinq Pales­ti­niens sur l’olivier et l’huile d’olive, qui a eu lieu en mai 2004 dans le sud de la France, cette action s’est étendue à deux autres sec­teurs : Qireh (région nord de Salfeet) et Taybeh. Si cette action a permis d’agir sur une orga­ni­sation effective des fer­miers, d’améliorer les condi­tions sani­taires des moulins concernés, d’aboutir à la réa­li­sation effective d’une huile d’olive de qualité (environ 130 tonnes), et d’établir des liens pri­vi­légiés avec Andines, entre­prise de com­merce équi­table basée à Paris, elle a cependant révélé une absence de cohésion et d’organisation de la filière en Palestine et l’absence d’un envi­ron­nement tech­nique, écono­mique et scientifique.

« Nous sommes en train de réaliser une révolution oléicole »

Saeb Bamiah, que nous avons ren­contré au ministère de l’Economie, nous a confirmé combien notre projet était essentiel pour l’économie pales­ti­nienne : « Nous devons redoubler d’efforts pour amé­liorer la qualité et les infra­struc­tures néces­saires à la création d’une filière oléicole pales­ti­nienne struc­turée en inter­pro­fession, capable de répondre aux exi­gences du marché européen. C’est capital pour nous et vous devez vous aussi redoubler d’efforts pour que nous puis­sions déve­lopper un com­merce direct, sans passer par Israël, entre nos pro­duc­teurs et les cir­cuits com­mer­ciaux. Nous avons une for­mi­dable oppor­tunité avec l’ouverture des quotas euro­péens, indis­pen­sable pour cette ouverture des marchés. Pour le travail sur la qualité, nous avons besoin de vos com­pé­tences scien­ti­fiques et tech­niques. Vos objectifs rejoignent les nôtres :
- sur le plan ins­ti­tu­tionnel, en contri­buant à struc­turer un Conseil national de l’huile d’olive qui soit efficace et qui fédère tous les acteurs de l’huile, du fermier aux com­mer­çants, afin de déve­lopper une vraie stra­tégie nationale de pro­duction ;
- sur le plan poli­tique, en accom­pa­gnant les quotas décidés dans le cadre des accords d’association en juin 2004 entre l’Europe et l’Autorité pales­ti­nienne qui pré­voient, à l’entrée des fron­tières euro­péennes, des quan­tités d’huile d’olive dédouanées de 2000 tonnes en 2005 et qui devraient pro­gresser jusqu’à 3000 tonnes en 2007. Ces huiles devront répondre aux régle­men­ta­tions euro­péennes, elles devront donc être de grande qualité ;
- sur le plan écono­mique, en incitant à relever le cours du marché sur les bases observées avant la deuxième Intifada ;
- sur le plan com­mercial, en ouvrant le marché sans lequel tous ces efforts ne pour­raient pas aboutir. »

L’enjeu de ce projet est capital, comme le résumait avec enthou­siasme Wisam, le directeur de la coopé­rative de Qireh, qui grâce à l’opération pilote a pu pro­duire et vendre une huile de très grande qualité : « Nous sommes en train de réa­liser une révo­lution oléicole. » Quoi de plus encou­ra­geant que cette joie de l’un des pro­duc­teurs s’exclamant : « Cette année, j’ai pu vendre mon huile à un prix correct ! » A ce stade, le projet n’engage plus seulement le groupe local des Alpes de Haute Pro­vence, mais l’AFPS dans son ensemble. Le rôle de l’AFPS s’avère essentiel pour la sen­si­bi­li­sation et la mobi­li­sation du réseau pour l’achat des huiles d’olives du projet (c’est à dire une demande précise auprès d’Andines). Il faut assurer un relais en France et plus lar­gement en Europe auprès des entre­prises de com­merce équi­table et/​ou soli­daire pour pro­mouvoir les huiles de grande qualité issues du projet. Plus géné­ra­lement, un travail d’information sur le projet auprès de divers orga­nismes et ins­ti­tu­tions fran­çaises et euro­péennes est néces­saire. Les groupes locaux pourront accom­pagner le projet en mobi­lisant des fonds, non seulement pour sou­tenir des projets oléi­coles pilotes, à l’instar de ce qu’a déjà fait l’AFPS des Alpes de Haute Pro­vence et de ce que s’apprête à faire l’AFPS Alsace, mais également pour des projets trans­versaux sur ou autour des sites du projet : pro­motion des femmes, micro-​​crédits, etc.

Pour l’AFPS, il s’agit d’une soli­darité qui permet d’aider concrè­tement la Palestine à mettre en place une logique de déve­lop­pement alter­native d’envergure. C’est aussi pour nous une illus­tration concrète de notre enga­gement dans d’autres rap­ports Nord/​Sud.

Monique Etienne