L’histoire enchevêtrée de nos peuples

Gadi Alghazi - Pour La Palestine n°43, dimanche 21 novembre 2004

Uni­ver­si­taire et his­torien israélien, Gadi Algazi est aussi un militant anti­co­lo­nia­liste de longue date. A l’initiative du premier groupe de soldats refusant de servir dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés, en 1979, il passera près d’un an en prison avant d’être libéré, suite à une cam­pagne citoyenne en sa faveur.

Actif sur tous les fronts, il fait partie des fon­da­teurs du réseau novateur Taayush (Vivre ensemble), créé en 2000, dont il est aujourd’hui l’un de ses prin­cipaux ani­ma­teurs et théoriciens.

Dans l’intervention qu’il a faite à l’occasion du 50 ème anni­ver­saire du Monde diplo­ma­tique et que nous publions inté­gra­lement, Gadi Algazi tire quelques leçons de son expé­rience poli­tique. Sa liberté de ton, peu commune, et la qualité de sa réflexion, donne à ce texte sa grande valeur.

"Je me tiens devant vous, je regarde vos visages, et je pense à tous les visages des mili­tants qui com­battent l’occupation. Je pense aux femmes qui sur­veillent les check-​​points et témoignent de l’humiliation quo­ti­dienne des Pales­ti­niens. Je pense aux mani­fes­ta­tions com­munes - juifs et Arabes d’Israël et Pales­ti­niens des ter­ri­toires - lors de la réoc­cu­pation de la Cis­jor­danie au prin­temps 2002. Je pense aux médecins pour les droits humains se frayant un chemin jusqu’aux vil­lages pales­ti­niens. Aux étudiants formant des groupes judéo-​​arabes dans les uni­ver­sités. Aux tra­vailleurs sociaux s’efforçant de rendre visible le coût humain de la guerre coloniale.

Je pense aux refuzniks. Aux pilotes qui refusent de bom­barder les Pales­ti­niens, aux cen­taines de réser­vistes qui refusent de par­ti­ciper à leur oppression. Et aux objec­teurs de conscience de 18-​​19 ans qui se retrouvent en prison parce qu’ils ne veulent pas servir dans une armée colo­niale. Ils ont besoin de votre soli­darité - et ils la méritent.

Je pense aussi à mes amis pales­ti­niens, aux côtés des­quels nous com­battons depuis des années. Et notamment aux mili­tants locaux qui mènent une longue et âpre bataille pour leurs terres, leurs puits, leurs arbres, leurs maisons. Je vois encore ces enfants pales­ti­niens devant les portes de métal jaune de Khirbet Jbara pris au piège du mur, attendant des heures sous le soleil ou la pluie que les soldats leur ouvrent la porte pour aller à l’école…

Cet hiver, des vil­lages entiers, femmes et hommes, jeunes et vieux, ont mani­festé face aux bull­dozers, malgré les gaz lacry­mo­gènes et les balles. Cer­tains furent tués. Dans les der­nières semaines, sept Pales­ti­niens ont payé de leur vie le fait d’avoir par­ticipé au mou­vement non violent contre le mur. J’admire leur courage, leur patience.

Je ne repré­sente pas ces mili­tants. Je ne parle pas en leur nom. Mais, depuis trois ans, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à Taayush (en arabe : " Vie en commun ") qui par­ticipe d’une mou­vance plus large. Ce n’est pas seulement un mou­vement pour la " paix " - ce mot si souvent détourné, tout au long des années 90, pour désigner la moder­ni­sation du contrôle de la Cis­jor­danie et de la bande de Gaza. Ce n’est pas qu’une for­mation d’opposition à la poli­tique de Sharon. Non : c’est un mou­vement qui combat le colo­nia­lisme dans les Ter­ri­toires et à l’intérieur - la dis­cri­mi­nation et la dépos­session des Pales­ti­niens au sein même d’Israël. Disons-​​le : il n’est évidemment pas assez large pour devenir demain majo­ri­taire - nous sommes enfoncés dans un marécage colonial dont il est dif­ficile de s’extirper. Le mou­vement grandit et touche des milieux nou­veaux. Il avance tou­tefois moins vite que la poli­tique de Sharon - mur, bombes et bull­dozers - qui laisse des traces pro­fondes, plus durables.

Nous tous, ici, voulons - et ce n’est pas facile - réin­venter l’internationalisme indis­pen­sable au combat alter­mon­dia­liste. Pouvons-​​nous tirer des leçons des mou­ve­ments de soli­darité du passé ? Je le crois. En évitant les illu­sions roman­tiques, l’idéalisation de notre lutte, la pro­jection de nos peurs et de nos espoirs sur d’autres peuples. En mesurant la com­plexité de la situation pour inter­venir plus effi­ca­cement - et peut-​​être plus modestement.

Je viens d’un pays dont le peuple sou­haite vivre hors des ghettos, libéré des formes de dis­cri­mi­nation et de racisme ins­crites dans l’histoire de l’Europe. Et le voilà au coeur d’un projet colonial qui reproduit - sous des formes renou­velées - ces dis­cri­mi­na­tions et ce racisme. Un peuple de réfugiés qui refuse de recon­naître sa res­pon­sa­bilité dans la création d’un autre pro­blème de réfugiés. Je n’oppose pas les souf­frances des uns à celles des autres : j’évoque ce qu’une amie indienne appelle entangled history, " l’histoire enche­vêtrée de nos peuples ".

Enche­vêtrée parce que nous par­ta­geons la même terre, mais aussi l’héritage de l’histoire de l’Europe et du colo­nia­lisme au Proche-​​Orient. Sinon, comment expliquer que les Israé­liens, citoyens d’un puissant Etat colo­ni­sateur, se croient menacés par les Pales­ti­niens ? Ce sen­timent de vul­né­ra­bilité l’atteste : Israël peut affamer les Pales­ti­niens, les tuer, détruire leurs maisons, arracher leurs arbres, les enfermer par un système de murs et de bar­belés - mais une for­te­resse assiégée ne sur­vivra pas long­temps au Proche-​​Orient.

Pour qu’elle tienne, il fau­drait que son peuple se trans­forme en mur humain défendant, pour citer Theodor Herzl, le fon­dateur du sio­nisme, l’Occident contre l’Orient barbare - on ajou­terait aujourd’hui contre un islam dia­bolisé. Un mur humain, disait le fon­dateur d’Israël, David Ben Gourion, est plus efficace qu’un mur de briques : la pression exté­rieure le ren­force. Sauf si vous ouvrez une brèche à travers laquelle les gens peuvent sortir et construire une vie commune.

C’est pourquoi il ne s’agit pas seulement de pro­tester, mais d’avancer des solu­tions ; pas seulement de com­battre le colo­nia­lisme, mais d’ébranler le mur ; pas seulement de dire non, mais d’aider chacun à faire son expé­rience. Nous n’avons pas de formule magique. Mais un point doit être sou­ligné : l’importance de l’action poli­tique concrète. " Concret " ne s’oppose pas à " abs­trait " - car nous avons besoin d’abstraction pour com­prendre ce qui se passe autour de nous - mais à " sym­bo­lique ". Trop long­temps, la poli­tique, à gauche, s’est résumée à des gestes purement symboliques.

Ces gestes, les gens, dans ce conflit san­glant, n’y croient plus. Beaucoup n’ont même plus foi dans la capacité de la poli­tique à leur bâtir un autre avenir. Les Pales­ti­niens, en par­ti­culier, savent pourquoi ils ne doivent plus croire aux péti­tions de prin­cipes, aux céré­monies média­tisées, aux traités vir­tuels. De même, toute cette agi­tation ne sur­montera pas la peur, le racisme et la haine accu­mulées par les Israé­liens. Les uns et les autres négo­cient depuis des années alors que les colonies et leurs routes spé­ciales tis­saient leur toile d’araignée. Pour toucher le coeur des hommes en pleine escalade, nous recourons à des formes d’action qui laissent plus de traces.

Car les mots et les sym­boles ne peuvent rien contre un projet colonial pro­gressant à coups de bull­dozers et de bombes. Ariel Sharon lui-​​même sait d’ailleurs se servir des uns comme des autres. Pour faire face, mani­fester ne suffit plus : il s’agit de défier concrè­tement les tac­tiques de l’occupant, à partir d’une position de fai­blesse. Nous sommes comme des par­tisans cher­chant où et quand inter­venir : là où le rapport des forces, en général défa­vo­rable, nous devient momen­ta­nément favo­rable ; quand l’action commune permet de combler le fossé entre Israé­liens et Palestiniens.

Plus géné­ra­lement, je crois que nos modestes expé­riences d’actions concrètes à par­ti­ci­pation de masse peuvent inté­resser les forces d’opposition ailleurs. Si les gens sont souvent apa­thiques dans nos sociétés, c’est que la poli­tique est devenue un spec­tacle auquel ils sont conviés à assister. Notre tâche n’est pas d’offrir un spec­tacle alter­natif. Nous ne pouvons pas fonder uni­quement notre poli­tique sur des mots et des images. Pour que ça bouge, il convient de pro­poser des formes de contes­tation autres que sym­bo­liques. Pour que la poli­tique soit com­prise au-​​delà des pro­fes­sionnels, elle doit avoir pour enjeu des intérêts maté­riels, faire com­prendre à chacun en quoi son enga­gement peut changer sa vie quotidienne.

C’est, par exemple, la construction de routes vers ces vil­lages arabes non reconnus en Israël, contre les­quels le gou­ver­nement mène une guerre d’usure depuis plus de cin­quante ans. Ce défi au colo­nia­lisme interne mobilise les vil­lages entiers et leur envi­ron­nement ainsi que ces cen­taines de mili­tants - tous construisent et défendent ensemble ce qu’ils ont construit, y compris contre la police et face aux tribunaux.

Nos mili­tants, armés de seuls camions, peuvent aussi briser le siège d’un village pales­tinien de Cis­jor­danie. Ainsi ils apportent moins un message d’opposition à l’occupation qu’un soutien matériel - nour­riture ou médi­ca­ments - qui aide les com­mu­nautés rurales à sur­vivre face à la pression de l’armée et des colons.

Nous rebâ­tissons aussi des maisons que les bull­dozers israé­liens ont détruites. Nous mobi­lisons des mil­liers de citoyens pour la cueillette des olives, ren­forçant ainsi l’économie rurale cis­jor­da­nienne et enga­geant des Israé­liens dans une bataille concrète contre les colons voleurs de terres, d’arbres et de récoltes. Ces der­niers paient ces opé­ra­tions au prix fort, car leurs pra­tiques sont révélées au grand public, alors que le méca­nisme de dépos­session repose sur le silence.

Bien sûr, il nous arrive aussi de dis­tribuer des tracts, de tenir des mee­tings et de mani­fester. Mais nous accordons la priorité aux inter­ven­tions de masse locales et non vio­lentes. Celles-​​ci exigent des efforts et com­portent des risques. Elles nous obligent à aller au plus profond des com­mu­nautés locales et de leurs dyna­miques internes ; à mesurer l’ambivalence de nos inter­ven­tions, leurs consé­quences imprévues. Elles apportent des modi­fi­ca­tions tem­po­raires aux rap­ports de force - nous avons pu briser des couvre-​​feu ou des sièges pour quelques heures, pas bou­le­verser les données de l’occupation… Mais de telles petites vic­toires ont des effets à long terme, car elles mobi­lisent des popu­la­tions qui se tenaient jusque-​​là à distance.

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Des mani­fes­tants de Taayush vont tenter d’empêcher l’éviction des vil­la­geaois tro­glo­dytes du sud d’Hébron par l’armée israélienne..

A preuve la cam­pagne contre le transfert pro­gressif et silen­cieux qui menace les vil­lages pales­ti­niens : jusqu’ici - mais rien n’est joué -, nous avons réussi à empêcher la dépor­tation des com­mu­nautés des col­lines au sud de Hébron de même que le départ des paysans de Yanoun, au sud de Naplouse, har­celés par les colons. En revanche, nous n’avons pas encore arrêté la construction du mur. Mais, avec nos alliés pales­ti­niens, nous avons contraint Sharon à en modifier le tracé et le lui avons fait payer poli­ti­quement plus cher. Bref, juifs et Pales­ti­niens ensemble, nous avons posé des fon­da­tions solides pour nos futur combats communs.

On dit que les his­to­riens - dont je suis - ne peuvent changer que le passé. Je veux croire que nous, les mili­tants, nous pouvons plus. A com­mencer par ne pas rester pri­son­niers de notre passé. "