L’histoire du scorpion qui ruisselait de sueur

David Fontaine, dimanche 10 janvier 2010

Roman de Ramallah
d’Akram Musallam (Sindbad)

"LA META­MOR­PHOSE" de Kafka pour exprimer le mal-​​être d’un Pales­tinien ? Le jour­na­liste et écrivain établi à Ramallah Akram Mus­sallam (né en 1972) n’a pas froid aux yeux. Il bâtit en effet ce bref roman auda­cieu­sement iro­nique et oni­rique à partir de la vision obses­sion­nelle d’un scorpion tatoué sur la chute de reins d’une jeune Fran­çaise qui revient hanter ses rêves, sur le dos, en sueur, remuant len­tement ses membres .… Pas elle, voyons, le scorpion !

Le scorpion ainsi dépeint est impuissant à esca­lader un miroir pour réin­tégrer la sil­houette de la jeune femme esquissée ci-​​dessus : puis c’est le sou­venir de la jambe amputée du père que l’enfant devait gratter dans le vide ; ou encore une place de parking où le nar­rateur vient écrire en sou­venir d’une maison détruite…

Autant d’images, autant d’entre-deux, qui figurent méta­pho­ri­quement dans le texte ; la question pales­ti­nienne, faite de fron­tières impos­sibles, de ter­ri­toires occupés et de vide dou­loureux. "Ecrire n’est-il pas une façon de gratter quelque chose qui existe et en même temps n’existe pas (…) ?"

Mais attention, ces images ne sont pas à prendre à la lettre."Je pourrais poli­tiser le sujet en disant que [mon père] a été amputé à cause d"une mine laissée par l’armée de l’occupant ou, (…) lors d’une intifada…" Le nar­rateur nous met régu­liè­rement en garde, empê­chant par l’ironie de tomber dans le pathos et la reven­di­cation unilatérale.

Pourtant, au gré de cette intrigue décons­truite en autant de varia­tions sur le manque, l’auteur évoque expli­ci­tement les voi­tures broyées sous les chars dans les rues de Ramallah, l’expérience de la prison, pieds entravés, ou celle d’un kamikaze, qui fait sauter le dancing où a eu lieu la ren­contre ini­tia­tique avec la jeune femme au scorpion.… Et il enchâsse les his­toires les unes dans les autres, comme si la vie même était un dan­gereux récit : "Je me vois comme une créature roma­nesque tombée dans une série d’intrigues extrê­mement pénibles et tor­tueuses" telles "des cordes de potence enroulées autour de mon cou". Les méta­phores prennent le pouvoir : "Les ruses des nar­ra­teurs res­semblent à des embus­cades. Tu dois recouvrir l’engin explosif et bien le camoufler en attendant la cible mobiles (…)."

Du roman comme attentat pour faire exploser les cer­ti­tudes du lecteur ? Voici enfin un livre qui ne laisse pas indemne, donnant un ens lit­téral au cliché critique !

Traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols. 112p 13 euros