L’histoire de Palestine, « chaîne ininterrompue de catastrophes »

Mondomix, mardi 9 février 2010

Des­si­nateur de BD et jour­na­liste, l’américain Joe Sacco créé l’événement BD de cette rentrée 2010 avec « Gaza 1956, En marge de l’histoire ».

Après sept années de travail, il livre une enquête gra­phique édifiante de 400 pages sur des événe­ments tra­giques oubliés de l’histoire : le mas­sacre per­pétré par l’armée israé­lienne sur la popu­lation civile pales­ti­nienne de Khan Younis et Raffah en 1956. Entretien.

Comment est né le projet de « Gaza 1956 » ?

Cou­verture de "Gaza 1956", de Joe SaccoEn 2001, J’ai trouvé un document de l’ONU qui évoquait un mas­sacre ayant eu lieu à Khan Younis [dans la bande de Gaza, ndlr] pendant la crise de Suez en 1956. Ce document déclare que de nom­breux civils pales­ti­niens ont été tués au cours de ces incidents.

Les soldats israé­liens y affirment avoir répondu à une cer­taine forme de « résis­tance », tandis que les Pales­ti­niens parlent de civils « tués de sang froid ». Je me suis dit, s’il existe encore des gens qui ont vécu ces événe­ments et s’en sou­viennent, pourquoi ne pas aller leur parler pour découvrir ce qui s’est passé, de leur point de vue ?

Cer­tains per­son­nages de la BD ne com­prennent pas pourquoi vous vous inté­ressez à des événe­ments vieux de plus de 50 ans. Quel rapport ont les Pales­ti­niens à leur histoire ?

J’ai en effet ren­contré beaucoup de Gazaouis qui ne com­pre­naient pas ma démarche. Leur réaction était souvent : « Tu t’intéresses à 1956, mais tu ne te rends pas compte de ce qui se passe main­tenant ! » Ils vou­laient que je me rende à la fron­tière, voir les maisons en train d’être détruites.

Je crois que la raison pour laquelle ces Pales­ti­niens remet­taient en question ma démarche, c’est qu’ils sont eux mêmes en train de vivre des événe­ments dou­loureux et de faire l’expérience de leur propre souf­france. Il semble que leur His­toire soit une chaîne inin­ter­rompue de catas­trophes depuis 1948.

Vous faites témoigner beaucoup de Pales­ti­niens. Avez-​​vous aussi ren­contré des soldats israé­liens qui étaient pré­sents à Khan Younis et Rafah en 1956 ?

J’ai lu un livre écrit par un soldat israélien qui raconte son expé­rience en 1956. Quand il est entré dans la ville, il raconte que le sol était couvert de cadavres, ce qu’il a décrit comme un « massacre ».

Cet homme est mort depuis mais j’ai pu ren­contrer cer­tains des soldats de son unité et des Com­man­dants de l’armée israé­lienne qui ont nié avoir été témoins de telles choses. Evi­demment, cela est plus facile de trouver des vic­times prêtes à témoigner que des responsables.

Vous étiez présent lors du décès de Rachel Corrie, mili­tante paci­fiste amé­ri­caine ren­versée par un bull­dozer israélien à Rafah en 2003, vous en rendez compte dans votre livre.

Une heure après, un Pales­tinien a été tué en sortant de chez lui et per­sonne n’en a parlé…

C’est vrai qu’un habitant de Rafah a été tué le même jour et que la presse n’a pas relayé l’information, alors que lui aussi avait une famille. Les médias ont ten­dance à donner plus d’importance à la mort d’un Occi­dental et je crois que Rachel Corrie aurait apprécié que j’évoque la dis­pa­rition de cet homme de la même manière que la sienne. [Simone Bitton a tourné le docu­men­taire « Rachel » sur la mort de cette mili­tante, ndlr] (Voir la bande annonce)