L’histoire de Kissinger

IL Y A quelques jours on m’a demandé si je voulais bien parler à la télévision du rôle d’Henry Kissinger dans cette guerre. Je donnai mon accord mais le programme fut supprimé au dernier moment parce que la chaîne devait consacrer ce temps à montrer des juifs demandant pardon à Dieu au Mur Occidental (alias Mur des Lamentations). En ces temps de Nétanyahou, Dieu, naturellement, passe en premier.

Uri Avnery (14 octobre 2016) , jeudi 27 octobre 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


J’écris ce texte (que Dieu me pardonne) le jour de Yom Kippour. Il y a exactement 43 ans, à ce moment précis, les sirènes mugirent.

Nous étions assis dans le salon, observant l’une des rues principales de Tel Aviv. La ville était complètement silencieuse. Pas de voitures. Aucune circulation. Quelques enfants faisaient du vélo, ce qui est permis le jour de Yom Kippour, le jour le plus sacré du judaïsme. Tout comme aujourd’hui.

Rachel, ma femme, moi et notre invité, le professeur Hans Kreiler, étions en pleine conversation. Le professeur, psychologue de renom, habitait à côté et pouvait donc venir chez nous à pied.

C’est alors qu’une sirène brisa le silence. Pendant un moment nous avons pensé qu’il s’agissait d’une erreur, puis elle fut suivie d’une autre et une autre. Nous sommes allés à la fenêtre et avons vu un mouvement d’agitation. La rue, qui était déserte quelques minutes plus tôt, commençait à se remplir de véhicules, militaires et civils.

Et puis la radio, qui avait été silencieuse pour Yom Kippour, se fit entendre. La guerre avait éclaté.

Rachel, ma femme, moi et notre invité, le professeur Hans Kreiler, étions en pleine conversation. Le professeur, psychologue de renom, habitait à côté et pouvait donc venir chez nous à pied.

C’est alors qu’une sirène brisa le silence. Pendant un moment nous avons pensé qu’il s’agissait d’une erreur, puis elle fut suivie d’une autre et une autre. Nous sommes allés à la fenêtre et avons vu un mouvement d’agitation. La rue, qui était déserte quelques minutes plus tôt, commençait à se remplir de véhicules, militaires et civils.

Et puis la radio, qui avait été silencieuse pour Yom Kippour, se fit entendre. La guerre avait éclaté.

IL Y A quelques jours on m’a demandé si je voulais bien parler à la télévision du rôle d’Henry Kissinger dans cette guerre. Je donnai mon accord mais le programme fut supprimé au dernier moment parce que la chaîne devait consacrer ce temps à montrer des juifs demandant pardon à Dieu au Mur Occidental (alias Mur des Lamentations). En ces temps de Nétanyahou, Dieu, naturellement, passe en premier.

Aussi, au lieu de parler à la télévision, j’écrirai ici mes pensées sur le sujet.

Henry Kissinger m’a toujours intrigué. Un jour mon amie Yael, la fille de Moshe Dayan, m’a introduisit – en l’absence du grand homme bien sûr, puisqu’il était mon ennemi – à sa vaste collection de livres non lus et invité à choisir un livre en cadeau. Je choisis un livre de Kissinger, et il m’a beaucoup impressionné.

Comme Shimon Peres et moi, Kissinger était né en 1923. Il était plus âgé que nous deux de quelques mois. Sa famille avait quitté l’Allemagne nazie cinq ans après moi pour aller aux États-Unis via l’Angleterre. Nous avons dû l’un et l’autre travailler très tôt, mais il a poursuivi ses études et est devenu professeur tandis que, pauvre de moi, je n’ai jamais terminé l’école primaire.

Je fus frappé par la sagesse de ses livres. Il abordait l’histoire sans passion et s’étendait en particulier sur le Congrès de Vienne, après la chute de Napoléon, au cours duquel un groupe d’hommes d’État avisés ont posé les bases d’une Europe stable, souveraine. Kissinger insistait sur l’importance de leur décision d’inviter le représentant de la France vaincue (Talleyrand). Ils avaient conscience que la France devait faire partie du nouveau système. Pour garantir la paix, selon eux, personne ne devait être tenu à l’écart du nouveau système.

Malheureusement, Kissinger au pouvoir n’avait pas la sagesse de Kissinger le professeur. Il laissa les Palestiniens en dehors.

LE SUJET que je devais traiter à la télévision concernait une question qui intrigue et trouble les historiens israéliens depuis ce Yom Kippour fatal : Kissinger était-il au courant de l’imminente attaque égypto-syrienne ? S’était-il délibérément abstenu d’alerter Israël en raison de sombres desseins personnels ?

Après la guerre, Israël était déchiré par une question : pourquoi notre gouvernement, dirigé par la Premier ministre Golda Meir et le ministre de la Défense Moshe Dayan, n’a-t-il pas tenu compte de tous les signes de l’attaque imminente ? Pourquoi n’ont-ils pas rappelé à temps les troupes de réserve ? Pourquoi n’ont-ils pas envoyé les blindés vers nos places fortes le long du Canal de Suez ?

Quand les Égyptiens ont attaqué, la ligne de front était faiblement tenue par des troupes peu aguerries. La plupart des soldats avaient été envoyés chez eux pour la grande fête religieuse. La ligne fut aisément franchie.

Le Renseignement israélien connaissait bien sûr le mouvement massif d’unités égyptiennes vers le canal. Ils le négligèrent comme une simple manœuvre pour effrayer Israël.

Pour le comprendre, il faut se rappeler qu’après l’incroyable victoire de l’armée israélienne seulement six ans plus tôt, lorsqu’elle a écrasé en six jours toutes les armées des pays voisins, notre armée nourrissait un désolant mépris pour les forces armées égyptiennes. L’idée qu’elles oseraient mener une opération aussi importante semblait ridicule.

Ajoutez à cela le mépris général pour Anouar al-Sadate, l’homme qui avait hérité du pouvoir du légendaire Gamal Abd-al-Nasser quelques années plus tôt. Dans le groupe des “Officiers libres” qui, avec Nasser à leur tête, avaient mené la révolution sans effusion de sang de 1952 en Égypte, Sadate était considéré comme le moins intelligent, et donc nommé par consensus adjoint de Nasser.

En Égypte, pays d’innombrables blagues, il y en avait une là-dessus aussi. Sadate avait une tache brune très visible sur le front. Selon la plaisanterie, à chaque fois qu’une question était soulevée dans une réunion du Conseil des Officiers Libres et que chacun donnait son point de vue, Sadate se levait le dernier et commençait à parler. Nasser lui appliquait le doigt sur le front, appuyait légèrement en disant : “Assis Anouar, assis.”

Au cours des six années entre les guerres, Sadate fit savoir à plusieurs reprises à Golda Meir qu’il était disposé à des négociations de paix, sur la base du retrait d’Israël de la péninsule du Sinaï occupée. Golda Meir refusait avec mépris. (En fait, Nasser lui-même avait décidé d’entreprendre une telle démarche peu de temps avant sa mort. J’y ai joué un petit rôle en transmettant l’information à notre gouvernement.)

Revenons à 1973 : presque au dernier moment Israël fut alerté par un espion bien placé, rien de moins que le gendre de Nasser. Le message donnait la date exacte de l’attaque imminente, mais pas la bonne heure : au lieu de midi il annonçait le début de la soirée. Une différence fatale de plusieurs heures. En Israël on discuta plus tard de la question de savoir si l’homme était un agent double et avait donné une heure fausse à dessein. Il était trop tard pour lui poser la question – il était mort dans des circonstances mystérieuses.

Quand Golda Meir informa Kissinger des mouvements égyptiens en cours, celui-ci lui déconseilla de procéder à une frappe préventive, qui mettrait Israël dans son tort. Golda, faisant confiance à Kissinger, obéit, contrairement à l’avis du chef d’état-major d’Israël, David Elazar, surnommé Dado.

Kissinger attendit aussi deux heures pour informer son patron, le Président Nixon.

ALORS QUEL jeu jouait Kissinger ?

Pour lui l’objectif principal était d’évincer les Soviétiques du monde arabe, pour faire des États-Unis la seule puissance dans la région.

Dans son monde de “realpolitik”, c’était le seul objectif qui importait. Tous les autres, y compris nous pauvres Israéliens, n’étaient que des pions sur l’échiquier géant.

Une guerre majeure mais contrôlée représentait pour lui un moyen commode de rendre tout le monde tributaire des États-Unis dans la région.

Quand les attaques égyptiennes et syriennes furent d’abord couronnées de succès, Israël paniqua. Dayan, qui dans cette crise se révéla le personnage incompétent qu’il était en réalité, se lamenta sur la “destruction du Troisième Temple” (ajoutant notre État aux deux temples juifs de l’Antiquité détruits respectivement par les Assyriens et les Romains.) Le commandement de l’armée, sous Dado, garda son sang-froid et organisa sa contre-attaque avec une précision admirable.

Mais on allait vite se trouver à court de munitions et Golda Meir se tourna désespérément vers Kissinger. Il mit en route un “pont aérien” d’approvisionnements, donnant à Israël juste assez pour se défendre. Pas plus.

L’Union Soviétique ne fut pas en mesure d’interférer. Kissinger était le roi de la situation.

AVEC UNE REMARQUABLE résilience (et les armes fournies par Kissinger) l’armée israélienne renversa la situation, repoussant les Syriens très au-delà de leur point de départ jusqu’aux abords de Damas. Sur le front sud, les unités israéliennes traversèrent le Canal de Suez et auraient pu lancer une offensive vers Le Caire.

C’était une situation plutôt confuse : une armée égyptienne était toujours à l’est du Canal, pratiquement encerclée mais encore en mesure de se défendre, tandis que l’armée israélienne se trouvait dans son dos, à l’ouest du Canal, elle-même en situation dangereuse, susceptible de se voir coupée de sa patrie. Globalement une “bataille classique à fronts renversés”.

Si la guerre avait suivi son cours, l’armée israélienne aurait atteint les portes de Damas et du Caire, et les armées égyptiennes et syriennes auraient imploré un cessez-le-feu aux conditions israéliennes.

C’est là que Kissinger entra en jeu.

L’AVANCE israélienne fut stoppée à 110 km du Caire sur ordre de Kissinger. Là une tente fut dressée et des négociations pour un cessez-le-feu permanent commencèrent.

L’Égypte était représentée par un officier supérieur, Abd-al-Rani Gamassi, qui gagna rapidement la sympathie des journalistes israéliens. Le représentant israélien était Aharon Yariv, ancien chef du renseignement militaire, membre du gouvernement et général de réserve.

Yariv fut bientôt rappelé à son poste dans le gouvernement. Il fut remplacé par un général très populaire de l’armée active, Israel Tal, surnommé Talik, qui se trouvait être de mes amis.

Talik était attaché à la paix et je l’avais souvent exhorté à quitter l’armée pour prendre la tête du camp de la paix israélien. Il refusa parce que sa passion principale était la création du Merkava, un tank israélien original qui offrirait à son équipage le maximum de sécurité.

Immédiatement après les combats je rencontrai régulièrement Talik pour déjeuner dans un restaurant réputé. Les passants auraient pu se poser des questions sur ces deux-là – le célèbre général de blindés et le journaliste universellement honni par l’ensemble de l’establishment – en pleine conversation.

Talik me raconta – de façon confidentielle, naturellement – ce qui s’était produit : un jour Gamassy l’avait pris à part pour lui dire qu’il avait reçu de nouvelles instructions – au lieu de parler de cessez-le-feu, il pouvait négocier une paix israélo-égyptienne.

Débordant d’enthousiasme, Talik s’envola pour Tel Aviv afin d’annoncer la nouvelle à Golda Meir. Mais Golda fut froide. Elle dit à Talik d’éviter tout propos sur la paix. Lorsqu’elle vit à quel point il était consterné, elle lui expliqua qu’elle avait promis à Kissinger que toute discussion de paix devait se tenir sous les auspices des Américains.

Et c’est ce qui se passa : un accord de cessez-le-feu fut signé et une conférence de paix convoquée à Genève, officiellement sous les auspices conjointes des États-Unis et de l’Union Soviétique.

J’allai à Genève pour voir ce qui se passerait. Kissinger était là pour dicter les modalités, mais Andrei Gromyko, son homologue soviétique, fut un rude partenaire. Après quelques discours, la conférence fut ajournée sans résultats. (Pour moi ce fut un événement important, parce que j’y rencontrai un journaliste britannique, Edward Mortimer, qui m’organisa une rencontre avec le représentant de l’OLP à Londres, Said Hamami. C’est ainsi que se produisit la première rencontre israélo-palestinienne. Mais c’est une autre histoire.)

La guerre de Yom Kippour coûta des milliers de vies, israéliennes, égyptiennes et syriennes. Kissinger atteignait son but. Les Soviétiques perdirent le monde arabe au profit des États-Unis. Jusqu’à l’apparition de Vladimir Poutine.