L’heure d’un Etat binational est-​​elle venue ?

Leila Farsakh, dimanche 20 mai 2007

Il y a trois ans, M. Meron Ben­ve­nisti, maire adjoint de Jéru­salem dans les années 1970, écrivait que la question n’était plus de savoir s’il y aurait un jour un Etat bina­tional en Palestine-​​Israël

mais de définir quel type de bina­tio­na­lisme serait mis en place (1). Des intel­lec­tuels renommés des deux bords, tels que Edward Said ou Azmi Bishara, l’historien Illan Pape, les uni­ver­si­taires Tanya Reinhart et Vir­ginia Tilley, ainsi que les jour­na­listes et mili­tants Amira Haas et Ali Abu­nimah, ont affirmé le caractère inévi­table d’une telle solution (2). De nom­breux ouvrages défendent désormais cette idée (lire ). Tous partent d’un même constat : l’échec des accords d’Oslo et le mor­cel­lement des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés en de mul­tiples ban­toustans (3). Bref, la région avance vers l’abîme d’un nouvel apar­theid plutôt que vers la coexis­tence de deux Etats indé­pen­dants viables.

L’idée d’un Etat bina­tional n’est pas nou­velle. Elle est née dans les années 1920 au sein d’un groupe d’intellectuels sio­nistes de gauche, dont les figures de proue étaient le phi­lo­sophe Martin Buber, le premier recteur de l’Université hébraïque de Jéru­salem Judah Magnes, et Haïm Kal­va­risky, membre du Brit Shalom puis de l’Ihoud (« Union »). Mar­chant sur les traces de l’écrivain Ahad Ha’am, ils consi­dé­raient le sio­nisme comme une quête pour la renais­sance cultu­relle et spi­ri­tuelle des juifs, laquelle ne pouvait se réa­liser sur une injustice. Il était donc essentiel de fonder une nation et non néces­sai­rement un Etat juif indé­pendant, surtout pas aux dépens des habi­tants d’origine. Magnes sou­tenait que le peuple juif n’avait pas « besoin d’un Etat juif pour pré­server son exis­tence (4) ».

Sous le mandat bri­tan­nique (19221948), les adeptes de l’option bina­tionale res­tèrent mino­ri­taires au sein du mou­vement sio­niste, mais ils étaient influents. Ils se firent entendre des cercles sio­nistes offi­ciels et dans l’arène inter­na­tionale, notamment au cours des audi­tions menées en 1947 par la Com­mission des Nations unies sur la Palestine (United Nations Special Com­mittee On Palestine), qui, fina­lement, recom­manda le partage. Ils s’opposèrent vivement à cette pro­po­sition, défendant l’option d’un Etat bina­tional rat­taché à une Fédé­ration arabe. Pour sau­ve­garder les aspi­ra­tions natio­nales juives à une auto­nomie cultu­relle et lin­guis­tique, les bina­tio­na­listes pro­po­sèrent une structure fédérale qui ne com­pro­met­trait pas les droits fon­da­mentaux de tous les citoyens. Ils prô­naient, confor­mément à l’esprit du mandat bri­tan­nique, la création d’un conseil légis­latif sur la base d’une repré­sen­tation pro­por­tion­nelle, pro­mouvant certes les droits nationaux mais sans le faire au détriment de l’égalité des droits poli­tiques entre citoyens.

Avec le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et la pre­mière guerre israélo-​​arabe de 1948-​​1950, l’idée de l’Etat bina­tional est mise à l’écart. On a souvent attribué son échec à son caractère idéa­liste et à son inca­pacité à prendre en compte les réa­lités sur le terrain. Est-​​ce vrai ? Du point de vue de Magnes, l’Etat bina­tional était la seule option réa­liste per­mettant de sau­ve­garder la com­mu­nauté juive en Palestine, d’autant que celle-​​ci était mino­ri­taire. En fait, cette option a échoué parce que les prin­cipaux pro­ta­go­nistes poli­tiques la reje­taient : les orga­ni­sa­tions sio­nistes n’en vou­laient pas ; le Royaume-​​Uni ne l’encourageait pas ; et les Arabes la consi­dé­raient avec beaucoup de suspicion.

Le projet res­suscita, sous une forme nou­velle, en 1969, avec les décla­ra­tions du Fatah, l’organisation de Yasser Arafat, sur l’établissement d’un Etat démo­cra­tique en Palestine. Cet Etat devait mettre fin aux injus­tices causées par la création d’Israël et par l’expulsion de sept cent cin­quante mille Pales­ti­niens de leurs vil­lages, et ce par l’application du droit au retour - le Fatah n’en acceptait pas moins la pré­sence juive en Palestine. Bien qu’appelant à la des­truction des struc­tures de l’Etat d’Israël, considéré comme une entité colo­niale, il défendait la notion d’un Etat unique pour tous ses citoyens, musulmans, chré­tiens et juifs. Ce fut la pre­mière ten­tative pales­ti­nienne offi­cielle de poser la question du rapport entre droits nationaux et droits indi­vi­duels des citoyens.

Cette pro­po­sition ne suscita de réaction positive ni en Israël ni sur l’arène inter­na­tionale et, dans les décennies qui sui­virent, la pos­si­bilité des deux Etats resta la seule envi­sagée. En dépit des décla­ra­tions de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) en faveur d’un Etat démo­cra­tique, Arafat prépara les Pales­ti­niens à accepter le partage, ce que les conseils nationaux de l’OLP ava­li­sèrent en 1974 puis, de manière plus claire, en 1988, avec la pro­cla­mation de l’indépendance pales­ti­nienne et l’acceptation du plan de partage des Nations unies. Un Etat pales­tinien indé­pendant, fût-​​il sur 22 % du ter­ri­toire d’origine, était la seule option possible.

Cau­chemar d’un nouvel apar­theid La longue marche des Pales­ti­niens vers la recon­nais­sance et l’établissement d’un Etat indé­pendant culmina en 1993 avec les accords d’Oslo. Leur réussite majeure, et pro­ba­blement la seule, fut, comme le déclara le premier ministre israélien de l’époque Itzhak Rabin, de recon­naître offi­ciel­lement qu’Israéliens et Pales­ti­niens étaient « des­tinés à vivre ensemble sur la même terre ». Mais la grande tra­gédie d’Oslo fut de trans­former le rêve de deux Etats en cau­chemar d’un nouvel apar­theid. Depuis 1994, les Pales­ti­niens se trouvent de facto empri­sonnés, et non libérés, par le système des permis octroyés par les Israé­liens, par l’installation de plus de cin­quante check-​​points per­ma­nents et de ter­minaux prin­cipaux qui divisent le ter­ri­toire en huit prin­cipaux ban­toustans, et par le dou­blement du nombre de colons israé­liens, qui sont désormais plus de quatre cent mille. Depuis 2002, l’administration pales­ti­nienne a été encore plus mor­celée à la suite de la construction d’un mur de sépa­ration de plus de sept cents kilo­mètres qui, une fois terminé, ampu­terait la Cis­jor­danie de 46 % de ses ter­ri­toires (5).

Dans ces condi­tions, qu’est-ce qui rend l’Etat bina­tional cré­dible ? D’abord, le partage apparaît de moins en moins comme une réponse aux aspi­ra­tions natio­na­listes du sio­nisme et des Pales­ti­niens. Contrai­rement à la situation d’avant 1947, où le partage n’avait pas encore été mis à l’épreuve, la solution des deux Etats s’est maté­ria­lisée sur le terrain par la domi­nation totale d’Israël. Malgré le com­promis his­to­rique consenti en 1993, les Pales­ti­niens n’ont pas obtenu un Etat reconnu et viable. D’autre part, le natio­na­lisme pales­tinien a montré ses limites avec des diri­geants qui ont été inca­pables de mener leur peuple à l’indépendance et qui se déchirent désormais. Enfin, le partage a aussi échoué à donner aux juifs la sécurité qu’Israël leur avait promise : dans les années 1990, environ quatre cents Israé­liens furent tués au cours d’attentats-suicides ; depuis le début de la seconde Intifada, en sep­tembre 2000, un millier d’entre eux ont été tués, et l’antisémitisme croît dans cer­tains pays du monde.

Entre-​​temps, la réalité démo­gra­phique sur le terrain continue de fra­gi­liser la via­bilité de tout plan de partage. On comptait en 2005 un total de 5,2 mil­lions d’Israéliens vivant entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain, contre 5,6 mil­lions de Pales­ti­niens. Même après son retrait de Gaza en 2005, et malgré son plan de démar­cation des fron­tières avec la Cis­jor­danie, Israël devra faire face à une crois­sance démo­gra­phique beaucoup plus rapide du côté pales­tinien que du côté israélien, crois­sance qui pèsera écono­mi­quement mais aussi poli­ti­quement, la popu­lation arabe étant privée de droits réels.

Un autre facteur rend la solution d’un Etat unique plus sédui­sante : la citoyenneté fondée sur la justice et l’égalité, sur l’inclusion et non sur l’exclusion natio­na­liste. L’histoire a démontré, ici comme ailleurs, que le partage ne peut réussir sans expulsion et transfert de popu­lation. Cela pose un pro­blème éthique. Sur le plan moral, la paix ne pourra jamais être ins­taurée sans une juste réso­lution du pro­blème des réfugiés, avec le droit au retour ou la com­pen­sation des biens perdus, comme l’exige, dès 1948, la réso­lution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies. Cependant, le droit au retour tout autant que la crois­sance démo­gra­phique pales­ti­nienne mettent en danger le caractère juif de l’Etat d’Israël, ce qui a tou­jours été une contra­diction inso­luble pour les Israéliens.

Selon l’historien Tony Judt, c’est là que réside la limite d’Israël, son caractère ana­chro­nique : aucun Etat ne peut pré­tendre à la démo­cratie et pra­tiquer paral­lè­lement l’exclusion eth­nique, par­ti­cu­liè­rement après les crimes du siècle dernier (6). Pour Vir­ginia Tilley, le partage, et avec lui l’existence d’Israël, est « d’emblée voué à l’échec, du fait qu’il repose sur l’idée dis­cré­ditée - mais sur laquelle le sio­nisme poli­tique mise toute son autorité morale - qu’un groupe eth­nique peut légi­ti­mement reven­diquer de dominer for­mel­lement et de façon per­ma­nente un Etat ter­ri­torial (7) ».

Défendre un Etat démo­cra­tique amène à redé­finir le concept d’Etat et à redonner à la démo­cratie la priorité sur le natio­na­lisme. Comme l’explique Ali Abu­nimah, il per­met­trait « à toute la popu­lation de vivre et de jouir du pays tout entier tout en pré­servant les diverses com­mu­nautés et en répondant à leurs besoins spé­ci­fiques. Il pourrait per­mettre de déter­ri­to­ria­liser le conflit et de neu­tra­liser les enjeux de la démo­graphie et de l’ethnicité comme sources de pouvoir et de légi­timité poli­tiques (8) ».

C’est là pré­ci­sément que se situe le défi puisque ce conflit, comme beaucoup d’autres, continue à être ter­ri­torial. L’ethnicité et plus encore la religion restent les sources de la légi­timité et de la quête du pouvoir. Les défen­seurs d’un Etat démo­cra­tique unique constatent cependant une mobi­li­sation popu­laire crois­sante en faveur de cette solution, qui s’inspire du modèle de l’Afrique du Sud. Des cam­pagnes de boy­cottage sont orga­nisées à plu­sieurs niveaux en Europe et aux Etats-​​Unis contre ce que l’on qua­lifie de plus en plus d’apartheid israélien (9). Des groupes en Israël et en Palestine se mobi­lisent contre le mur et cherchent à définir une stra­tégie commune de résis­tance visant la poli­tique israé­lienne - non la popu­lation juive - et fondée sur l’égalité des droits des citoyens - non sur des Etats séparés.

Le pro­blème, cependant, demeure que les trois prin­cipaux acteurs poli­tiques sont loin d’être convertis à cette idée. La classe poli­tique et une majorité d’Israéliens sou­haitent la sépa­ration, comme le montre le soutien écrasant au mur. La « com­mu­nauté inter­na­tionale » se fixe pour but une solution bié­ta­tique, sans tou­tefois agir pour la mettre en œuvre ou contrôler son avan­cement. Le lea­dership pales­tinien, quant à lui, n’a plus de stra­tégie, au point que des combats vio­lents conti­nuent d’opposer le Hamas au Fatah. C’est peut-​​être dans cette impasse que se trouve une lueur d’espoir : il aura fallu soixante ans pour mettre à l’épreuve le partage et assister à ses limites ; le temps n’est-il pas venu de réfléchir à des solu­tions ori­gi­nales et inédites ?

Leila Farsakh.