L’été à Gaza, camp contre camp

Benjamin Barthe, dimanche 16 août 2009

(A Gaza cet été) la poli­tique a rat­trapé les bai­gneurs. Une bagarre sourde se déroule sur le rivage. Elle oppose les camps de vacances d’été de l’agence des Nations unies chargée des réfugiés pales­ti­niens, l’UNRWA, à ceux du Hamas

L’été fait du bien à Gaza. Pendant trois mois, les familles affluent sur les plages de ce bout de ter­ri­toire où s’entassent près de 1,5 million de Pales­ti­niens dans des condi­tions misé­rables. Les vagues, le vent, le sable et l’horizon dégagé offrent une échappée éphémère - quelques heures, guère plus - pour tenter d’oublier les rigueurs du quo­tidien et la cruauté du blocus israélien (voir l’encadré ci-​​dessous  [1]).

Cette année, cependant, la poli­tique a rat­trapé les bai­gneurs. Une bagarre sourde se déroule sur le rivage. Elle oppose les camps de vacances d’été de l’agence des Nations unies chargée des réfugiés pales­ti­niens, l’UNRWA, à ceux du Hamas, maître de Gaza depuis son coup de force de juin 2007. Les pre­miers sont accusés de "cor­rompre" la jeu­nesse ; les seconds, de l’"embrigader".

Une confron­tation symp­to­ma­tique d’un conten­tieux plus large : "Depuis que le Hamas a bouté le Fatah hors de Gaza et qu’il a mis la société civile au pas, l’UNRWA est le dernier lieu de pouvoir qui lui résiste encore, explique Rami Abu Jamus, jour­na­liste. L’ONU par­ticipe au boycott inter­na­tional des isla­mistes, alors ses repré­sen­tants sont perçus par les isla­mistes comme autant d’opposants. Cette tension se cris­tallise dans le face-​​à-​​face entre les camps d’été."

Ceux du Hamas ont été inau­gurés en 2001, au début de la seconde Intifada, par le cheikh Yassine, le défunt guide spi­rituel du mou­vement isla­miste. Ils offrent aux garçons de 6 à 18 ans un mélange d’activités spor­tives, reli­gieuses et… paramilitaires.

Dans le quartier de Shati, le site est ins­tallé sur un terrain vague sablonneux où une mau­vaise toile de para­chute tendue au sommet d’un mât tient lieu de parasol. Les gamins y apprennent à marcher au pas et à sauter à travers un cerceau enflammé. Ils révisent les grandes dates de la cause pales­ti­nienne et le nom des femmes du Pro­phète. Entre deux plon­geons dans un bassin de fortune, les plus jeunes s’initient au kung-​​fu et les plus âgés au maniement de la kalachnikov.

"Nous voulons dis­traire les enfants, mais aussi les éduquer, explique le res­pon­sable d’un camp. Notre objectif est de bâtir une géné­ration dis­ci­plinée et dévouée, de laquelle sortira peut-​​être le leader de demain." Lorsque le visiteur s’inquiète de l’impact d’activités si mus­clées sur un public si jeune, il s’offusque : "Comment ça, trop dur ? Ces gamins ont vécu un mois de guerre cet hiver. Un mois de bom­bar­de­ments inin­ter­rompus. Alors, fran­chement, tout cela, ce sont des enfantillages."

Bâtir une génération disciplinée et dévouée

Deux kilo­mètres plus loin, le drapeau bleu des Nations unies flotte sur un camp de toile dressé sur la plage, d’où dépassent les boudins arc-​​en-​​ciel d’un toboggan gon­flable. Les summer games (jeux d’été) ont été créés en 2007 par le patron à Gaza de l’UNRWA, l’Irlandais John Ging, après l’offensive israé­lienne Summer Rain (Pluie d’été), qui avait fait plu­sieurs cen­taines de morts l’année pré­cé­dente [2].

En plus des res­pon­sa­bi­lités tra­di­tion­nel­lement dévolues à son agence - la gestion de 200 écoles, 20 dis­pen­saires et 8 camps qui accueillent le million de réfugiés pré­sents sur le ter­ri­toire - ce bourreau de travail s’est mis en tête de créer des centres aérés purgés de toute réfé­rence poli­tique, avec des ate­liers foot, peinture ou baignade.

Objectif : panser les trau­ma­tismes de la jeu­nesse gazaouie et, par ricochet, l’éloigner du radi­ca­lisme reli­gieux incarné par le Hamas. "La poli­tique de sanc­tions contre Gaza nourrit l’extrémisme, explique-​​t-​​il. Nous devons recon­naître et traiter ce problème."

Aujourd’hui, 150 sites sont dis­persés sur l’ensemble du ter­ri­toire. A raison de quatre ses­sions de deux semaines, près de 250 000 enfants auront par­ticipé à leurs acti­vités d’ici à la fin de l’été. Le matin pour les filles et l’après-midi pour les garçons. Car, cette année, contrai­rement aux pré­cé­dentes, l’UNRWA a imposé une stricte sépa­ration entre les sexes. "Nous ne sommes pas là pour défier les normes sociales", plaide Marwan al-​​Jamal, res­pon­sable d’un camp.

La décision, en fait, a été prise sous la pression du Hamas. Depuis l’instauration des jeux d’été, ses imams vitu­pé­raient la "pro­mis­cuité" encou­ragée par l’agence des Nations unies. Pour la même raison, en 2007, des sala­fistes ont attaqué à la grenade un des camps pendant une visite de John Ging, causant la mort d’une per­sonne et en blessant six autres. La direction du Hamas n’avait pas pris de position offi­cielle. Mais le message diffusé dans les mos­quées était limpide, forçant l’UNRWA à bannir toute mixité. Cette reculade n’a pas suffi.

Ahmed Youssef, conseiller du Premier ministre Hamas, Ismaïl Haniyeh, peut tou­jours clamer que "John Ging fait un superbe travail", il reste que le procès en hérésie se poursuit au sein de la nébu­leuse isla­miste. Il est ins­truit par Mustafa Sawaf, rédacteur en chef du quo­tidien Falastin, proche du Hamas. "L’UNRWA outre­passe son mandat, accuse-​​t-​​il. Elle veut donner à nos enfants une pseudo-​​éducation à la paix, qui ferait abs­traction du fait que notre peuple est occupé, bom­bardé et torturé depuis soixante ans. C’est du lavage de cerveau."

A l’affront idéo­lo­gique s’ajoute un sen­timent de frus­tration poli­tique. Car la mise au ban du gou­ver­nement pales­tinien d’Ismaïl Haniyeh a fait de l’UNRWA l’interlocuteur obligé de tous les diplo­mates étrangers. "Elle reçoit des invités, des délé­ga­tions… C’est devenu un Etat dans l’Etat", tempête Mustafa Sawaf.

Dans les locaux de l’agence, ces griefs sont bien connus. "C’est la rançon du succès, dit un cadre, sous couvert d’anonymat. On a un impact, une cré­di­bilité et cela suscite des ran­coeurs." Inca­pable de se sub­stituer à l’UNRWA, le Hamas répugne à porter le conflit au grand jour.

Les escar­mouches des der­niers mois augurent cependant mal de l’avenir. D’autant que les isla­mistes se sont lancés dans une dis­crète, mais insis­tante, cam­pagne de contrôle social : short et tee-​​shirt obli­ga­toires pour les hommes à la plage, véri­fi­cation des contrats de mariage des couples assis au res­taurant, pres­sions pour géné­ra­liser le port du hidjab parmi les écolières… "A Gaza, conclut un bon connaisseur du dossier, le Hamas et les Nations unies sont sur une tra­jec­toire qui mène à la collision."

[1] Le mystère du macaroni

Dans les semaines qui ont suivi l’opération Plomb durci de l’hiver dernier, l’état-major israélien, déterminé à punir le Hamas, a banni l’entrée de maca­ronis dans le ter­ri­toire pales­tinien sous embargo. "Peut-​​​​être craignait-​​​​il que les habi­tants ne les trans­forment en mortier", s’amuse l’employé d’une orga­ni­sation huma­ni­taire. L’anecdote en dit long sur le fonc­tion­nement ubuesque du blocus israélien, en place depuis la prise du pouvoir du Hamas, en 2007.

Outre les maté­riaux de construction, les pro­duits jugés "luxueux" sont interdits d’entrée. Même les plus curieux. Après la guerre, par exemple, l’UNRWA avait com­mandé des mil­liers de kits de cuisine des­tinés aux familles dont le domicile avait été détruit. "L’armée israé­lienne nous a forcés à ouvrir chacun d’eux pour en ôter le couteau en Inox", soupire Sébastien Trives, directeur adjoint de l’UNRWA. Sur le plan écono­mique, le résultat du blocus est fla­grant : 80 % des Gazaouis doivent désormais mendier l’aide des Nations unies pour sur­vivre. D’un point de vue poli­tique, les retombées sont moins convain­cantes. Comme le régime de Saddam Hussein dans l’Irak des années 1990, le Hamas par­vient à contourner l’embargo inter­na­tional. En taxant le trafic qui passe par les tunnels creusés sous la fron­tière avec l’Egypte, l’organisation isla­miste lève chaque mois des cen­taines de mil­liers de dollars. Avec ou sans maca­ronis, le Hamas ne plie pas.

[2] John Ging, le gêneur des Nations unies

Dans une région où l’on est trop vite sommé de choisir son camp, John Ging, le patron à Gaza de l’agence des Nations unies chargé des réfugiés pales­ti­niens, l’UNRWA, réussit un tour de force inédit : être détesté tout à la fois par les res­pon­sables israé­liens, la direction du Fatah, à Ramallah, et les diri­geants du Hamas, à Gaza.

Avec les pre­miers, le désamour fut immédiat. Tou­jours méfiant à l’égard d’un orga­nisme qu’il accuse d’"entretenir" le pro­blème des réfugiés, l’Etat juif n’avait guère goûté que John Ging endosse durant la guerre de cet hiver le rôle de contra­dicteur n°1 de ses porte-​​​​parole. Son indi­gnation face aux bom­bar­de­ments tous azimuts de Tsahal, tem­pérée par une rhé­to­rique mil­li­métrée, arc-​​​​boutée sur la défense du droit inter­na­tional, en avait fait le porte-​​​​voix de tous les damnés de Gaza.

Pour autant, cette subite aura média­tique n’a pas assoupli ses rela­tions avec le Hamas. Son projet de camps d’été, alter­native reven­diquée aux colonies de vacances à la mode isla­miste, lui vaut les foudres des imams de Gaza. Après la guerre, cet ancien mili­taire de car­rière, formé dans les mis­sions de maintien de la paix au Kosovo et au Rwanda, avait dû batailler ferme pour obtenir la res­ti­tution de convois de ravi­taillement des­tinés à l’UNRWA mais confisqués par des mili­ciens du Hamas. Ses déboires avaient été suivis non sans plaisir à la Mou­qataa, quartier général de l’Autorité pales­ti­nienne à Ramallah.

Car ses cri­tiques contre le bou­clage du ter­ri­toire - "Une poli­tique qui nourrit l’extrémisme", selon lui - valent à John Ging d’y être parfois considéré comme un "porte-​​​​parole du Hamas". Dans l’entourage du pré­sident Mahmoud Abbas, cer­tains demandent même, à inter­valles régu­liers, le renvoi du patron de l’UNRWA. En vain pour l’instant. Droit dans les gravats de Gaza, insen­sible aux calculs des cyniques, Ging per­siste à défendre une cer­taine idée des Nations unies.