L’esprit de King David

Tom Segev, vendredi 29 septembre 2006

L’attentat de l’hôtel King David à Jéru­salem fut en son temps comme la des­truction des tours jumelles ; il y avait hier soixante ans de cela. A l’hôtel, dont une des ailes abrita l’administration bri­tan­nique, deux plaques com­mé­mo­ra­tives sont visibles. Sur celle qui a été placée là il y a déjà un certain temps, quelques mots rap­pellent l’attentat : « Le 22.07.46, l’organisation clan­destine Etzel fit sauter l’aile sud ». L’opération est attribuée à Etzel seul mais sans condam­nation. « Clan­destin » est un mot géné­ra­lement connoté positivement.

Le dévoi­lement, cette semaine, de la deuxième plaque com­mé­mo­rative devait clô­turer un congrès aca­dé­mique qui s’est tenu au Centre de l’Héritage de Menahem Begin avec pour visée de cla­rifier qui est com­battant de la liberté et qui est ter­ro­riste. Quelle semaine pour une telle cla­ri­fi­cation ! Il est pos­sible de dis­tinguer entre les deux d’après leur type d’appartenance à une orga­ni­sation, leurs buts, leurs cibles, leurs moyens de lutte et leurs modes d’opération. Les uns comme les autres par­tagent l’idée que le com­battant de la liberté est quelqu’un de bien et que le ter­ro­riste est un sale type.

Qua­siment tout ter­ro­riste se définit comme com­battant de la liberté et, inver­sement, les com­bat­tants de la liberté sont géné­ra­lement qua­lifiés de ter­ro­ristes. Begin également. Il a consacré beaucoup d’efforts à convaincre l’histoire qu’il n’était pas un ter­ro­riste. Il a entre autre insisté sur le fait que son orga­ni­sation n’avait pas touché à des civils. Voilà une thèse qui peut servir de leçon his­to­rique mora­lement adé­quate : on ne touche pas aux civils.

La nou­velle plaque com­mé­mo­rative désigne les orga­ni­sa­teurs de l’attentat comme « com­bat­tants de Etzel ». Il est important pour eux de sou­ligner qu’ils agis­saient « sous les ordres du mou­vement insur­rec­tionnel hébreu », c’est-à-dire la « Haganah », entre autres. Ils avaient appelé le central télé­pho­nique de l’hôtel, à la rédaction du « Palestine Post » et à « l’Ambassade de France » (pensant pro­ba­blement au Consulat) «  pour éviter de faire des vic­times ». En d’autres termes, ils vou­laient un attentat qui ne porte atteinte à per­sonne, mais il y a eu un pro­blème : 25 minutes ont passé et puis, « pour des raisons quel­conques », les Bri­tan­niques n’ont pas évacué le bâtiment, avec « pour résultat » que, « mal­heu­reu­sement », 91 per­sonnes ont été tuées : 28 Bri­tan­niques, 41 Arabes, 17 Juifs et encore 5 autres. Afin de sou­ligner le caractère mili­taire légitime de l’opération, la plaque com­mé­mo­rative indique qu’un des membres de Etzel a été tué « lors des échanges de tirs ».

Le gou­ver­nement bri­tan­nique exige le retrait de la plaque : l’Ambassadeur de Sa Majesté et le Consul ont écrit au maire de Jéru­salem qu’il n’y avait pas à honorer un tel acte ter­ro­riste même s’il a été précédé d’un aver­tis­sement. On ne sait tou­jours pas clai­rement à ce jour ce qui a amené les pla­ni­fi­ca­teurs de l’attentat à penser que les Bri­tan­niques évacue­raient le bâtiment. Le Premier Ministre Ben­jamin Neta­nyahou aurait-​​il évacué son bureau sur base d’une menace télé­pho­nique en pro­ve­nance d’une orga­ni­sation pales­ti­nienne de sabotage ?

Neta­nyahou s’est exprimé lors du congrès. La dif­fé­rence entre une opé­ration ter­ro­riste et une opé­ration mili­taire légitime se mani­feste, selon lui, dans le fait que des ter­ro­ristes cherchent à toucher des civils et que des com­bat­tants légi­times s’efforcent de l’éviter. D’après cette thèse, l’enlèvement d’un soldat israélien par une orga­ni­sation pales­ti­nienne est une opé­ration mili­taire légitime et le bom­bar­dement d’une ville - Dresde, Hanoï, Haïfa ou Bey­routh - un crime de guerre.

Ce n’est évidemment pas ce que voulait dire Neta­nyahou : de l’attentat contre l’hôtel King David, il a seulement appris que les Arabes étaient mauvais et que nous étions bons. Les actions des Arabes, depuis 1920 jusqu’au pro­gramme nucléaire iranien (sic), reflètent selon lui une « men­talité ter­ro­riste ». Par contre, Israël ne touche à des civils qu’accidentellement ou quand il n’y a pas le choix ; par exemple, lorsque des ter­ro­ristes se cachent au milieu de civils.

La vérité his­to­rique est autre : au fil des soixante années qui se sont écoulées depuis l’attentat du King David, Israël a porté atteinte à quelque deux mil­lions de civils, dont environ 750.000 per­sonnes qui ont perdu leurs maisons en 1948, plus encore le quart de million de Pales­ti­niens contraints d’abandonner la Cis­jor­danie lors de la guerre des six jours et les cen­taines de mil­liers de civils égyp­tiens expulsés des villes du Canal de Suez pendant la guerre d’usure. Et aujourd’hui encore, des cen­taines de mil­liers de vil­la­geois libanais sont forcés d’abandonner leurs maisons, des avions de la force aérienne ont à nouveau bom­bardé Bey­routh et d’autres villes. Des cen­taines de civils ont été tués. Mal­heu­reu­sement. Tout ça, dans l’esprit de King David. On pourra tou­jours dire qu’il y a eu un problème.

Tom Segev, his­torien, diplômé en sciences poli­tiques et chro­ni­queur à Ha’aretz, a écrit Les pre­miers Israé­liens, Calmann-​​Lévy, 1998, C’était en Palestine au temps des coque­licots, Liana Levi, 2000 et Le sep­tième million, Liana Levi, 2003 (pour la tra­duction française).